‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 48 sur 185 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

SoMMAiBB. — Persécution que subit le Carrnel réformé de i575 àiô79, — La paix se rétablit grâce à l'intervention de Philippe II. — Des instances sont faites auprès de sainte Térèse, dès 1576^ pour l'établissement d'un monastère à Villanueva de la Jara. — Délais et hésitations de la sainte. — £Ue se décide enfin à exécuter la fondation. — £lle fait halte au couvent des carmes déchaussés de Notre-Dame del Socorro. — Détails sur la vénérable Catherine de Cardona, fondatrice de ce couvent. — Entrée solennelle à Villanueva. — Vertus des pieuses plies qui donnèrent naissance au monastère. — Origine de l'ermitage de Sainte-Anne.

Le monastère de Séville une fois établi, les fondations se trouvèrent suspendues pendant plus de quatre ans, car de grandes persécutions s'étaient élevées tout d'un coup contre les carmes et les carmélites de la réforme. Nous en avions subi bien d'autres, mais elles n'avaient pas été aussi violentes. Cette fois, nous nous trouvâmes à la veille d'une ruine totale. On vit alors, d'une part, combien le démon haïssait cette sainte réforme, que Notre- Seigneur lui-même avait suscitée, et de l'autre, à quel point elle était l'œuvre de Dieu, puisqu'elle ne fut pas détruite.

Les carmes déchaussés, les supérieurs surtout, eurent beaucoup à soufiFrir, car ils se trouvèrent en butte à de graves calonmies et à l'opposition i)resquc universelle des carmes mitigés. Ceux-ci doimèrent à notre ré vérendissime

père g-éuéral des informations telles, que ce relig-ieux si saint, par la permission duquel s'étaient fondés tous les couvents de la réforme — sauf le premier, celui de Saint- Joseph d'Avila, qui s'établit par la permission du pape, — en vint à faire tous ses efiForts pour anéantir les carmes déchaussés. Avec les monastères de religieuses, ses rapports furent toujours bienveillants. Néanmoins, comme je n'entrais pas dans ses vues, on l'indisposa aussi contre moi. Ce fut la peine la plus sensible que j'eus à porter dans le cours de ces fondations, où cependant j'en ai eu de grandes. D'un côté, abandomier une entreprise à laquelle je voyais clairement que la gloire de Notre-Seigneur et l'accroissement de Tordre étaient intéressés, les grands théologiens que j'avais pour confesseurs et conseillers ne voulaient pas me le permettre. De l'autre, aller contre la volonté connue de mon supérieur, c'était pour moi une douleur mortelle ; d'autant plus, qu'outre les égards que je lui devais comme à mon supérieur, j'avais pour lui une extrême aiiection, et certes, je la lui devais bien. Mais, quel que fût mon désir de le satisfaire en ce point, je ne le pouvais, parce que nous avions des visiteurs apostoliques auxquels j'étais tenue d'obéir.

Un nonce de grande sainteté, très favorable à la vertu, et qui, par là même, estimait les carmes déchaussés, mourut sur ces entrefaites (1). 11 en vint un autre, qui

(1) Mgr NicolcLS Ormaneto, né k Vérone, avait accompagné le cardinal Pôle dans sa mission en Angleterre (1554) et le cardinal Navagero an concile de Trente (1568). Il devint ensuite vicaire général de saint Charïes Borromée, enfin évèque de Padoue. Saint Charles faisait grande estime de sa capacité et de son zèle. Ce zèle ardent Tavait fait surnommer : reformalor orbiSt le réformateur du monde. C'est en 1572 qu'il prit la noncia-

semblait envoyé de Dieu pour nous exercer à la patience. Il était un peu parent du pape, et nul doute qu'il ne fût serviteur de I)ieu(l). Mais il prit fort à cœur la cause des Mitigés, et se basant sur ce que ces pères lui disaient de nous, arrêta qu'il fallait empêcher les progrès de la réforme. Il commença la réalisation de ce plan avec une extrême rigueur, condanmant à Texil ou à la prison les religieux qu'il croyait capables de lui résister. Ceux qui eurent le plus à souflTrir furent le père iVntoine de Jésus, qui avait fondé le premier monastère des Réformés, et le père maître Jérôme Gratien, nommé visiteur apostolique des Mitigés par le nonce précédent. L'indignation du nouveau nonce éclata surtout contre ce religieux et contre le père Mariano de Saint-Benoît. J'ai fait connaître ces pères dans les fondations précédentes.

Le nonce imposa des pénitences à d'autres religieux des plus graves, mais avec moins de sévérité. Aux trois que je

ture d'Espagne. H se signala en cette charge par sa sollicitude à Tégard des ordres religieux et son désintéressement. U mourut & Madrid le 18 juin 1577, si pauvre, que Philippe II dut puiser dans le trésor public la somme nécessaire pour lui faire des funérailles solennelles. (Cfr. P. Frédéric de Saint-Antoine, lîb. II, cap. xxx. — Bolland.^ p. 176. -— P. Francesco Carini : Monsignor Niccolà Ormaneto, Roma. 189i.)

(i) Mgr Philippe Sega, déjà désigné avant la mort d*Ormaneto pour la nonciature d'Espagne, était né k Bologne. Comme le nonce précédent, il avait été intimement lié avec saint Charles Borromée. Il fut successivement évèque de Ripa, dans la Marche d*Ancône, puis de Plaisance, noncv" en Flandre et en Espagne. Philippe Sega avait été prévenu en faveur des Mitigés par le cardinal Buoncompagni, son parent, lequel était lui-même oncle du pape et protecteur de Tordre du Carmel. Nous verrons néanmoins qu'U finit par rendre justice aux Déchaussés et s*unit & leurs défenseurs pour soUiciter la séparation de la province. Après sa nonciature d'Espagne, Mgr Sega fut nonce en Portugal et en Allemagne, puis légat en France. Innocent IX l 'éleva & la pourpre romaine. PhUippe Sega mourut à Rome en 1596 et fut enseveli dans l'église Saint-Onuphre. (Cfr. P. Frédéric de SaintrAntoine, lib. II, CAp.jxx. — Bolland, p., 176.)

viens de nommer, il défendit, sous des censures nombreuses, de se mêler d'aucune affaire . Evidemment, tout cela n'arrivait que par une disposition de Dieu, et Notre- Seigneurie permettait ainsi pour un plus grand bien, comme aussi pour faire briller davantage la vertu de ces pères : la suite le montra bien. Ce même nonce fît faire la visite de nos monastères, tant chez les religieuses que chez les religieux, par un supérieur choisi parmi les Mitigés. Si les choses eussent été telles qu'il se les figurait, la mesure eût été terrible pour nous. Elle ne laissa pas de nous occasionner de très vives souffrances, comme l'écriront des personnes plus capables que moi d'en tracer le récit. Je ne fais, au reste, qu'effleurer ce sujet, mon dessein étant seulement de montrer aux religieuses qui nous suivront combien elles sont obligées de promouvoir la perfection, puisqu'elles jouissent sans obstacle d'un bien qui a coûté si cher aux religieuses de maintenant. Quelques-unes eurent beaucoup à souffrir, chargées qu'elles furent de noires calomnies (1). Ceci m'affligeait incomparablement plus que mes souffrances personnelles, lesquelles, à vrai dire, me donnaient plutôt une véritable joie. Je me regardais comme la cause de toute cette tourmente, et il me semblait que si l'on m'eût jetée à la mer ainsi que Jonas, la tempête se serait calmée.

Béni soit notre Dieu, qui prend toujours la défense de

(1) La sainte fait spécialement allusion aux épreuves des ccumélites de Séville. On trouvera h la fin de ce volume, Docum. 41, un Extrait considérable du Ramillete de mirra, où la mère Marie de Saint-Joseph relaie d*une manière circonstanciée les événements de ces temps difficiles. Un autre récit, celui de la mère Marie de SaintnJérôme, nous fera connaître quelque chose des vertus dont la sainte donna l'exemple dans ce même temps. Voir Docum. io.

OBCTfiBB. — IV. 7

la vérité I 11 le lit bien paraître en cette occasion. Notre catholique monarque, don Philippe, fut instruit de ce qui se passait, et coninie il connaissait la vie très parfaite des Déchaussés, il prit en main notre cause. Afin que nos droits fussent dûment sauvegardés, il ne voulut pas que le nonce fût seul notre juge ; il lui adjoignit quatre assesseurs, persomiages graves, dont trois appartenaient à des ordres religieux (1). Le père maître Pierre Femandez, homme de très sainte vie, de beaucoup de savoir et de prudence, était du nombre. Il avait été conmiissaire apostolique et visiteur des pères de l'observance mitigée, pour la province de Castiile, et nous autres Déchaussés nous lui avions de même été soumis. 11 connaissait donc très bien la manière de vivre des uns et des autres, et c'était pour nous le point capital. Aussi, dès que je sus le choix que le roi avait fait de sa personne, je tins l'affaire pour terminée, comme elle Test effectivement par la grâce do Dieu. Plaise à la divine Majesté que ce soit pour son honneur et pour sa gloire !

Beaucoup d'évêques et de seigneurs du royaume s'étaient mis en devoir de détromper le nonce. Mais leurs effoHs restèrent vains jusqu'au jour où Dieu se servit de notre roi. C'est pour nous toutes, mes sœurs, une rigoureuse obligation de ne jamais oublier ce monarque dans nos prières, non plus que ceux qui ont favorisé avec lui la cause de

(1) Ces quatre assesseurs étaient : don Louis Manrique, ehapelain et grand aumônier de Philippe II ; le père Laurent de Villavicencio, aogustin, et le père Ferdinand del Castillo, dominicain, tous denx prétlicatenrs du roi ; eafin le père Pierre FenMindez, ao^si doHÛnicain et i>roYincial de son ordre en Castille. Nons donnerons plus loin, Docum. fti, le 3ilémoiro présenté au rai par le nonce et ses quatre asset^s^nirs, le l.*i juillet 1579, relativement aax affaires de la n'forme.

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