‹ Œuvres complètes de Sainte Térèse de Jésus; traduction nouvelle par les Carmélites du premier monastère de ParisChapitre 49 sur 185 · CHAPITRE XXVIII. — VILLANUEVA DE LA JARA. W · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII. — VILLANUEVA DE LA JARA. W

Notre-Seigneur et de la Vierge Notre-Dame. Je ne saurais trop vous le recommander.

Parce que je viens de dire, vous jugerez, mes sœurs, s'il y avait moyen de fonder. Notre occupation à toutes était de prier et de nous mortifier sans cesse, afin que Dieu fit prospérer les monastères déjà existants, s'il devait en tirer sa gloire.

Au début de cette grande tribulation — ainsi résumée, eUe vous semblera légère, mais en réalité sa durée la rendit singulièrement pénible, — je me trouvais à Tolède, où je m'étais rendue en revenant de la fondation de Séville. En 1576, un ecclésiastique de Villanueva de la Jara m'apporta des lettres de la municipalité de cette ville (1). On me priait d'accepter, pour l'établissement d'un monastère, neuf personnes qui, depuis quelques années, s'étaient réunies dans une petite maison, voisine d'un ermitage dédié à la glorieuse sainte Anne. Elles vivaient là très retirées, et si saintement, que le bourg entier se sentait porté à seconder leurs aspirations vers la vie religieuse. Je reçus également une lettre du curé, le docteur Augustin Ervias, homme instruit, de grande vertu, et qui, par là même, favorisait de tout son pouvoir cette sainte entreprise (2).

(1) Villanueva de la Jara est un bourg d'origine mauresque, au diocèse de Cuenca, dans la région pauvre, désolée, presque déserte de la Manche. La sainte nous dira plus loin que Villanueva comptait environ mille feux. Vei*s 1850, il n'en comptait plus que six cents. Aujourd'hui le chiffre de ses habitants ne dépasse guère 2.i00. Le territoire est plus fertile que d'autres parMes de la Manche; il abonde en eaux courantes. Villanueva dépendait autrefois des marquis de VUlena ; elle devint localité indépendante sous les Ro&s Catholiques. (Gfr. Madoz ; Villanueva de la Jara.)

(2) Parmi les personnes que la vénération et l'attrait de la nouveauté amenaient en si grand nombre auprès de Catherine de Cardona, la pieuse

Pour moi, je ne crus en aucune façon pouvoir nie prêter à ce projet, et cela, pour les motifs que je vais dire. Le premier était le nombre même des postulantes : il me semblait qu'accoutumées à leur manière de vivre, il leur serait difficile de se faire à la nôtre. Le second était le défaut presque absolu de ressources. La localité, en effet, ne comptait guère plus de mille feux : pour un couvent destiné à vivre d'aumônes, quel secours espérer? Il est vrai que la municipalité s'offrait à entretenir les religieuses, mais je voyais là peu de garanties pour Tavenir. Le troisième motif était le manque de maison. Le quatrième, la distance qui séparait Villanueva de nos autres monas-

soli taire dont la sainte va nous entretenir longuomenl, se Irouvèivnt quatre jeunes fiJles dont les parents étaient nobles et pieux. I^eur premier «lésir avait été d'élre reçui's eu la compagnie de Catherine et de servir Dieu sous sa conduite, mais elles ne purent obtenir cette faveur. Leur frère, qui était prêtre, leur conseilla, de concert avec Jean de Rojas, alors curé de Villanueva, de mener ensemble dans leur demeure la vie des béates : (Heu, disait-il, leur fournirait ensuite les moyens dï'trc religieuses, l'ne veuve, qui, de son côté, avait quatre filles animées de désira tout semblables, les pria de les prendre en leur sociélt». Catherine de Cardona, instruite du pieux projet, y donna son approbation, encouragea les sen-antes de Dieu, et leur annonça, dans un esprit prophétique, qu'elles seraient un jour fondatrices d'un couvent de carmélites déchaussées. Bientôt une demoiselle assez avancée en Age, qui habitait i\ peu de distance de là, fit tant par ses importunités qu'elle obtint de faire partie de la réunion. Le curé, la municipalité et bon nombre d'ha1)itnnts de Villanueva conduisirent processionnellement ces pieuses filles dans une maison voisine de Fermitage de Sainte-Anne, qu'on leur céda pour leur résidence. Ceci se passait ver:* 1571. Cependant le docteur Augustin Er>ias, chanoine de Cuenca, avait ivmplacé Jean de Rojas comme curé de Villanueva. Charmé de la vertu des neuf servantes de Dieu et sachant que la mère Térèse de Jésus fondait des couvents sans revenus, voués A une haute perfection, il eut la |)ensée d*unir i\ sa réforme la petite communauté de Villanueva. II en parla aux saintes filles, »\ la municipalité, et tous les désirs s'étant trouvés conformes, il dépécha un ecclésiastique t\ Tolède, auprès de la sainte mèrr, ([ui, ainsi qu'elle nous le dit elle-même, arrivait de Séville. (Cfr. Reforma de ios DescalzoSy 1. 1, lib. V, cap. m.)

tères. De plus, bien que Ton me dépeignit ces postulantes comme très vertueuses, ne les ayant jamais vues, je ne pouvais m'assurer si elles avaient les aptitudes requises pour notre genre de vie. Je me décidai donc pour un refus.

Avant d'agir, je voulus consulter mon confesseur, le docteur Velasquez, chanoine et professeur à Tolède, honmie de beaucoup de savoir et de vertu, qui est maintenant évêque d'Osma. J'ai coutume de ne jamais me conduire d'après mes lumières personnelles, mais de suivre celles des hommes de semblable mérite. Après avoir lu les lettres et pris connaissance de l'affaire, il me conseilla de ne point refuser, mais de répondre avec bienveillance. Quand Dieu, disait-il, unit tant de cœurs dans un même dessein, c'est une preuve qu'il en tirera sa gloire. J'obéis. Sans accepter positivement, je ne donnai pas de refus formel. Pendant les quatre années qui s'écoulèrent jusqu'en 1580, on ne cessa de me presser vivement et d'employer auprès de moi des intermédiaires, et bien que le projet me semblât toujours déraisonnable, toutes les fois que j'avais une réponse à donner, il n'était pas en mon pouvoir de la formuler d'une manière absolument négative.

Il arriva que le père Antoine de Jésus vint passer le temps de son exil au monastère de Notre-Dame rfe/Socorro, situé à trois lieues de Villanueva. De temps en temps, il allait prêcher dans cette localité. Le pèro (jal)riel de l'Assomption, prieur du couvent, iiomnie intelligent et serviteur de Dieu, s'y rendait fréquenmieut, lui aussi (1). Tous

(1) Lo pire Gabriel de FAssomption était l'un des pi'einicr» cannes dt'*chaussés du couvent de Pasirana. La sainte complétera dans la seconde

deux étaient liés d'aiiiitié avec le docteur Ervias ; ils entrèrent, par son moyen, en relation avec nos saintes sœurs. Charmés de leur vertu, gagnés par le curé et les habitants, ils firent de ce projet leur affaire et, par lettres, mirent tout en œuvre pour me persuader.

Déplus, tandis que j'étais à Saint-Joseph de Malagou, c'est à dire à vingt-six lieues et plus de Villanueva(l), le père prieur vint m'entretenir de ce dessein. Il m'exposa ce que Ton pourrait faire et me dit, entre autres choses^ que le couvent une fois établi, le docteur Ervias lui affecterait un revenu de trois cents ducats à prendre sur son bénéfice, moyennant une autorisation de Rome. L'arrangement me sembla fort incertain, car je me disais que, la fondation faite, on pourrait bien ne pas remplir rengagement. Cette considération, jointe au dénùment de ces personnes, me paraissait suffisante pour nous arrêter. Je donnai donc au père prieur de nombreuses raisons, à mon avis très convaincantes, pour lui prouver que la chose n'était pas faisable. Je lui dis de bien examiner la question avec le père Antoine de Jésus, ajoutant que je la leur laissais sur la conscience. A mon sens, les raisons que je lui donnais étaient de nature à faire abandonner l'entreprise.

Après le départ du père Gabriel, je me dis qu'ayant ce projet tant à cœur, il travaillerait sans doute à le faire

partie de ce chapitre Téloge qu*clle fait ici de ce religieux. Nous joindrons & ses paroles une courte notice biographique sur le père Gabriel de TAssomption.

(1) Villanueva de la Jara est à vingt-huit lieues de Malagon. La sainte était arrivée au couvent de Malagon le 25 novembre 1579, venant de Saint-Joseph d'Avila. On trouvera à la fin de ce volume, Docum. i7, les détails que la vénérable Anne de Saint-Barthélémy nous a laissés sur les voyages de sainte Térèse durant cette période.

agréer de notre supérieur actuel, le père maître Ange de Salazar{i). Je me hâtai donc d'écrire à celui-ci, le suppliant de ne pas accorder son autorisation, et lui exposant mes motifs. Suivant ce qu'il m'a écrit depuis, il avait déjà répondu qu'il ne donnerait son consentement que si j'agréais la chose.

Six semaines environ s'écoulèrent, un peu plus peut-être. Je croyais avoir détourné le coup, lorsque je reçus par un messager des lettres de la municipalité de Villanueva, s'engageant à fournir aux religieuses ce qui leur serait nécessaire, et une autre du docteur Ervias, s'engageant de son côté à prendre l'arrangement indiqué plus haut. Il y avait aussi des lettres très instantes des deux révérends pères. Mon embarras fut grand, car je redoutais au plus haut point l'admission d'un si grand nombre de postulantes, dans la pensée qu'elles pourraient former parti contre les religieuses que j'amènerais, ainsi qu'il n'arrive que trop souvent ; et puis, les ressources proposées étant, selon moi, sans garanties suffisantes, la subsistance des religieuses m'apparaissait bien hasardée. Je l'ai reconnu depuis, cette hésitation venait du démon. En dépit du courage que Dieu m'a donné, l'ennemi du salut me tenait alors dans une telle pusillaiiTmité, qu'on m'eût crue privée de toute confiance en Dieu.

Les prières de ces saintes âmes finirent par l'emporter. Un jour, après la conmiunion, je recommandais cette afiFaire

(1) Nous avons donné au tome procèdent, chap. ii, quelques détaUs sur le père Ange de Salazar. On trouvera plus loin, sous le titre de Docum. 48, la Patente par la([uelle le nonce Sega avait nommé ce religieux vicaire général de? lV»clia«î<»és {i" avril lii79).

à Dieu, ainsi que je le faisais souvent. Soit dit en passant, ce qui m'avait portée à donner toujours une réponse plutôt favorable, c'était la crainte de mettre obstacle à l'avancement de quelques âmes, car mon désir constant est de faire louer Notre-Seigneur et d'accroître le nombre de ceux qui le servent. Ce jour-là donc, Notre-Seigneur me fit une sévère réprimande, me demandant « avec quel trésor j'avais établi les monastères fondés jusque-là; je ne devais plus, disait-il, l)alancer à accepter cette fondation, qui contribuerait beaucoup à sa gloire et au bien des ilmes (1). » Ces divines paroles ont tant de puissance, que non seulement elles pénètrent l'esprit, mais elles l'illuminent d'un rayon de la vérité, et disposent la volonté à exécuter ce qu'elles prescrivent. C'est ce qui m'arriva en cette circonstance. Non seulement j'acceptai avec joie, mais je me reconnus coupable d'avoir tant hésité, d avoir attaché tant d'importance à des raisons tout humaines, moi qui si souvent avais vu sa Majesté opérer en faveur de notre saint ordre des choses infiniment au-dessus de la raison.

Une fois résolue d'admettre la fondation, je crus, pour divers motifs, devoir accompagner moi-même à Villanueva de la Jara les religieuses destinées à s'y fixer. Ma nature y avait bien de la répugnance, car j'étais arrivée très souffrante à Malagon, et je Tétais encore (2). Cepen-

(1) La vénérable mère Anne de Saint- Augustin atteste avoir appris de sainte Térèse que le divin Maitre, entre autres paroles, lui adressa colles-ci : « Teresa, con pobres pescadores fundè yo mi Igiesia. Térèse, c'est avec de pauvres pécheurs que j'ai fondé mon Église. • (Dép. jurid. pour la canonisation.)

(2) Voir au tome précédent, Docum. 9, l'arrivée de la sainte à Malagon

dant, comme il y allait, me semblait-il, de la gloire de Notre-Seigneur, j'en écrivis à notre supérieur, le priant de m'ordonner ce qu'il croirait le meilleur. Il m'envoya pour la fondation l'autorisation nécessaire, avec ordre d'y assister en personne et d'y mener les religieuses que je voudrais. Ce choix m'embarrassait beaucoup, parce qu'elles allaient avoir à vivre avec les personnes déjà réunies. Recommandant instanmient la chose à Notre-Seigneur, je pris au monastère de Saint- Joseph de Tolède deux religieuses, dont l'une devait être prieure, et au monastère de Malagon, deux autres, dont l'une serait sous-prieure (1). Comme on avait beaucoup prié, le choix fut très heureux. C'était pour moi, dans le cas présent, d'une importance bien plus grande que dans les fondations que nous commençons par nous-mêmes, car alors, tout le monde s'entend à merveille. Le père Antoine de Jésus et le père prieur, Gabriel de l'Assomption, vinrent nous chercher. Déjà nous avions

et le triste état de sa seinté, d*après la vénérable Anne de Salnt-Barthélemy.

(1) Les religieuses de Tolède, que sainte Térèse désigna en cette circonstance, se nommaient Marie des Martyrs et Constance de la Croix. Celles de Malagon étaient Elvire de Sainte- Ange et la vénérable Anne de Saint- Augustin. Cette dernière nous a laissé dans son Autobiographie quelques détails sur le choix qui fut fait de sa personne. Un jour qu'on avait apporté la sainte Eucharistie à la sainte, Anne de Saint- Augustin lui présenta Tablution. « Elle me demanda alors, raconte la vénérable, si je voulais venir avec elle à la fondation de Villanueva. Je lui répondis qu'en sa sainte compagnie j'irais au bout du monde. EUe fit faire une procession pour obtenir que Notre-Seigneur lui montrât quelles religieuses il désirait voir conduire à la fondation, et elle a dit plus tard que je fus la première que le divin Maître lui désigna. » Nous avons donné, au tome précédent, des détaUs biographiques sur les quati'e fondatrices du couvent de VUlanueva de la Jara. Outre ces religieuses, la sainte emmena Béatrix de Jésus, sa parente, qui se trouvait alors au couvent de Tolède, et la vénérable Anne de Saint-Barthélémy, compagne ordinaire de ses derniers voyages. L'une et l'autre quitteront Villanueva en mémo temps que sainte Térèse

reçu des habitants de Villanueva tout ce qu'il fallait pour le voyage. Nous partîmes de Malagon le samedi d'avant le carême, 13 février 1580. Il plut au Seigneur de nous donner un temps magnifique, et à moi tant de santé, qu'il me semblait n'avoir jamais eu aucun mal. J'en étais tout étonnée, et je me disais : Combien il importe, quand nous voyons quïl s'agit de la gloire de Dieu, de ne nous laisser arrêter ni par la faiblesse physique ni par nos répugnances! Le Seigneur, en effet, est assez puissant pour changer, quand il lui plait, la faiblesse en force et la maladie eu santé, et s'il ne le fait pas, c'est que, dans l'intérêt de notre âme, il nous est meilleur de souf&ir, et, les yeux fixés sur l'honneur et la gloire de notre Dieu, de nous oublier nous mêmes. Aussi bien, quel meilleur usage peut-on faire de la vie et de la santé, que de les perdre au service d'un si grand Roi et Seigneur? Croyez-moi, mes sœurs, jamais vous n'aurez à regretter d'avoir suivi pareil chemin. Souvent, je l'avoue, à cause de ma misère et de ma faiblesse, j'ai craint, j'ai douté. Cependant je n'ai pas souvenir, depuis que le Seigneur m'a donné l'habit de carmélite déchaussée, ni même en remontant aux années qui ont précédé, qu'il m'ait jamais refusé, et cela par pure miséricorde, la grâce de vaincre ces tentations et, malgré les difficultés, de me précipiter vers ce que je croyais lui être le plusagréable. Je le vois parfaitement, mon concours était bien failile, mais Dieu ne demande que cette ferme résolution pour tout faire ensuite par lui-même. Qu'il soit /i jamais béni et glorifié ! Amen (1).

(i) Tout se réunit, ce semble, pour donner au voyage de Malagoa à Villanueva de la Jarn le caractère d*une ovation. Les pères qui aecompa-

Nous devions nous arrêter au monastère de Notre-Dame del Socorro, qui n'est, comme je Tai dit, qu'à trois lieues de Villanueva, et de là, donner avis de notre aiTivée. Les deux pères qui nous accompagnaient l'avaient ainsi réglé, et il était juste que je leur rendisse obéissance eu tout. Ce couvent s'élève dans un désert, au milieu d'une charmante solitude. Comme nous approchions, les religieux vinrent en bon ordre au-devant de leur prieur. La vue de

gnaientla sainte, raconte Anne de Saint-Barthélémy, étaient bien connus dans la Manche, et les populations se trouvaient averties de l'arrivée de la mère, en sorte qu'à peu d'exceptions près, le voyage lut une espèce de triomphe. A ViUarobledo, où la sainte descendit chez une femme de piété, U fallut, pour qu'elle pût diner, mettre deux alguazils à la porte de la pièce où elle mangeait. Plus loin, c'était un riche laboureur qui avait fait venir des villages environnants ses fils et ses gendres, voire même son bétail, pour les présenter à la bénédiction de la mère. Ailleurs, on devait la recevoir avec des honneurs extraordinaires. La sainte l'ayant appris, se mit en chemin trois heures avant le jour, afin d'échapper à. ces pieuses démonstrations. Voir à la fin de ce volume, Docum. i9, la Relation d'Anne de Saint-Barthélémy. (Cfr. Autobiographie de la vénérable. — Ribera, lib. III, cap. IX.) Au reste, le ciel lui-même semblait se mettre en fête pour célébrer l'heureuse venue de la sainte fondatrice en ces parages : « Nous nous étions arrêt43es pour la nuit, rapporte à son tour Anne de Saint- Augustin, dans une hôtellerie d'un village dont j'ignore le nom, car je connais fort peu cette région, et je n'y étais même jamais venue. Je me trouvais, avec une de mes compagnes, appelée Anne de Saint-Barthélémy, dans la même chambre que la sainte mère, car nous étions ordinairement en sa société. Durant la nuit, nous entendîmes une mélodie qui paraissait venir du ciel ; et vraiment il n'était guère possible d'en douter, tant à cause de son extraordinaire douceur, que parce que l'endroit était peu considérable et qu'il ne pouvait y avoir là pareille musique. Outre cela, ce que l'on en percevait semblait porter remerciement i\ la mère pour la fondation qu'elle venait accomplir. Et les paroles, les expressions étaient telles, que manifestement ce n'était point chose de la terre. Anne do Saint-Barthélémy, s'apercevant que je dormais, se mit à m'éveiller doucement, me disant d'écouter cette musique. Je l'entendis alors fort distinctement. Reprenant mes sens, il me isembla que je passais du sommeil & l'extase. J'étais ravie tout à la fois et de cette mélodie extraordinaire qu'Anne de Saint-Barthélémy me disait d'écouter, et de la douce«ir avec laquelle je m'éveillai et lui répondis. Nous restâmes l'une et l'autre pleinement convaincues que l'harraouie entendue était une harmonie céleste. » (l)ép. jurid. déjà citée.)

leurs pieds nus et de leurs pauvres manteaux de bure nous pénétra, de dévotion. Pour moi, j'en fus profondément attendrie, parce que je me crus transportée à ces bienheureux temps des premiers saints de notre ordre. On eût dit, au milieu de cette campagne, des fleure blanches et parfumées, et à mon avis, ces religieux sont réellement tels devant Dieu, car le Seigneur, autant que j'en puis juger, est parfaitement servi dans leur monastère. Ils entrèrent dans Téglise, disant le Te Deum avec des voix qui respiraient la mortification. L'entrée de cette église est sous terre et ressemble à une grotte, ce (jui nous fit songer à celle do notre père Elie. J'avais, en avançant, Tâme si remplie de joie, que je me serais crue bien dédommagée d'un voyag-e plus long encore. Pourtant, mon regret était grand de ne plus trouver vivante la sainte dont Notre-Seigneur s'était servi pour fonder ce monastère. J'aurais tant désiré la voir! Mais je n'en étais pas digne.

Il ne sera pas hors de propos, je crois, de rapporter ici .quelque chose de sa vie, et de dire par quelles voies Notrc- Seigneur amena la fondation de ce couvent, qui a tant contribué, selon ce que j'en ai appris, au bien spirituel des villages d'alentour. Envoyant la pénitence de cette sainte, vous comprendrez aussi, mes sœurs, combien nous restons en arrière et vous ferez de nouveaux efforts pour servir Notre-Seigneur. Et pourquoi montrerions-nous moins de courage qu'elle, nous qui ne sonmies pas d'une race aussi noble et aussi délicate ? Je sais que la naissance importe peu, et si j'en parle ici, c'est pour montrer que cette fenuue avait été habituée au bien-être, comme le sont les personnes de son rang. Elle se nonmiait doiia Catherine de Cardonn,

et elle était issue des ducs de ce nom (1). Lorsqu'elle m'eut écrit plusieurs fois, elle ne signa plus que la pécheresse. (.eux qui retraceront sa vie diront ce qui s'est passé avant qu'elle reçût de Dieu de si hautes faveurs, et s'étendront sur toutes les particularités d'une telle existence. Mais comme ce récit pourrait ne pas venir à votre connaissance, je rapporterai ici ce que j'ai appris de personnes dignes de foi, qui ont connu Catherine.

Vivant encore au milieu des dames et des seigneurs de haut rang, cette sainte veillait avec soin sur son âme et s'exerçait beaucoup à la pénitence. Sa soif de s'y adonner devenait de plus en plus ardente, conmie aussi son désir de se retirer dans un désert où elle pût jouir de Dieu et s'accabler d'austérités, sans que personne l'en détournât. Klle s'en ouvrit à ses confesseurs, qui ne voulurent point le lui permettre. Le monde est aujourd'hui si infatué de discrétion, et il a tellement mis en oubli les faveurs extraordinaires que Dieu a faites aux saints et saintes qui l'ont servi dans les déserts, que je ne m'étonne point qu'un tel dessein leur ait paru folie. Mais comme sa Majesté favorise toujours les désirs sincères et donne les moyens de les mettre à exécution, le Seigneur disposa les choses pour que Catherine se confessât à un père franciscain, (ju'on appelle Frère François de Torrès. Je le connais fort bien et je le regarde comme un saint. Depuis de

(1) Catherine de Cardona, dont nous avons déjà fait mention au tome H da^'OEuvreSt & propos de la Relation XX, était fille de don Raymond de Cardona. EUe avait quarante- trois ans quand, sumaturellement inspirée d'aUer vivre dans la solitude, eUe sortit secrètement d*Estremera, Tun des châteaux du prince Ruy Gomez, pour aller mener au désert la vie que sainte Térèse va nous dépeindre.

longues aimées déjà, il mène une vie de pénitence et d'oraison des plus ferventes et il a passé par bien des persécutions. Aussi, il est à même de savoir les grâces que Dieu réserve à ceux qui s'efforcent de les bien recevoir. Il engagea donc (Catherine à sui\Te l'appel que sa Majesté lui adressait. Je ne sais si ce furent là ses paroles, mais c'est probable, puisqu'elle en vint sur-le-champ à l'exécution (1).

Elle confia son projet à un ermite d'Alcala, qu'elle pria de lui servir de guide, lui demandant en mémo temps un inviolable secret. Lorqu'ils furent arrivés à l'endroit où s'élève à présent le monastère de Notre-Dame del Socorro^ Catherine trouva une petite grotte, où elle pouvait à peine tenir, et l'ermite la quitta (2). Oh! qu'il devait être grand, l'amour de cette femme, puisqu'elle ne songeait ni aux moyens de pourvoir à sa subsistance, ni aux dangers qu'elle pourrait courir, ni à l'infamie dont sa fuite la couvrirait peut-être ! Quelle ivresse que celle de cette sainte âme, transportée du désir de jouir sans obstacle de la présence

(1) D*aprè8 le père François de Sainte-Marie, Catherine aurait, de plus, été encouragée dans son dessein par saint Pierre d'Alcantara lui-ménu^. (Cfr. Reforma de lo$ DescaUos, t. I, Ub. IV, cap. t.)

(2) Cet ermite était connu sous le nom de Padre Pifia. U habitait l'ermitage de Vera Cruz, sur une colline faisant face h la ville d'Alcala de Henarès. On raconte que la nuit où elle sortit du château dTstremcra, Catherine fut encouragée par un prodige. Un crucifix, qu'elle portait sur elle, lui dit : Suis-moi^ et la précéda jusqu'à une fenêtre du rez-de-chaussée. Cette fenêtre était fermée et garnie de barreaux de fer. Sans savoir comment, Catherine se trouva lioi's de la demeure princiêre. (Cfr. Peregrinadon de Anastasio, l)ial. XllI. — He forma de los DescaUoi, t. I, lib. IV, cap. t.) On garde encore à Pastrana le christ de laiton, mesurant vingt centimètres de longueur, dont il est ici question. Il a été monté sur un pied. (Cfr. Hye-Iloys.) La grotte où s'arrêta (^Uierine se trouvait sur le territoire de Vala del Rey, à deux lieues de la Roda, au diocèse de Cuenca.

de son Époux ! Et combien était ferme sa résolution de rompre avec le monde, alors qu'elle en fuyait ainsi tous les plaisirs ! 0 mes sœurs ! Considérons attentivement un tel exemple, et voyons comment, d'un seul coup, cette femme remporta sur lui une entière victoire. Vous n'avez pas moins fait, il est vrai, lorsque vous êtes entrées dans ce saint ordre, que vous avez offert à Dieu votre volonté et embrassé une perpétuelle clôture. Mais je me demande si chez quelques-unes d'entre nous ces ferveurs des premiers temps n'auraient pas un peu diminué, et si sur certains points nous ne serions pas redevenues les esclaves de notre amour-propre. Plaise à la divine Majesté qu'il n'en soit rien ! Et puisque nous avons été les imitatrices de cette sainte dans sa fuite du monde, sachons le bannir entièrement de nos cœurs.

J'ai entendu raconter bien des choses de la rigoureuse austérité de sa vie, mais on n'en connaît sans doute que la moindre partie. Ayant passé tant d'années dans cette ^;olitude, avec de si véhéments désirs de la pénitence et sans personne pour en modérer les ardeurs, elle devait traiter son corps d'une terrible manière. Ce que je vais rapporter, je le tiens de quelques personnes qui l'ont entendu de sa bouche, en particulier de nos religieuses de Saint-Joseph de Tolède, chez qui elle est entrée. Elle leur parlait, comme à des sœurs, avec une très grande ouverture, et elle faisait de même avec d'autres personnes. Sa simplicité, en effet, était extraordinaire, et aussi, sans doute, son humilité. Comprenant parfaitement qu'elle n'avait rien d'elle-même, elle était foii éloignée de la vaine gloire, et prenait plaisir à faire connaître les faveurs

qu'elle recevait de Dieu, afin de voir son nom béni et glorifié. Une façon d'agir si franche paraît imprudente à ceux qui ne sont pas arrivés au même degré de perfection : se comporter de la sorte leur semble, pour le moins, se louer soi-même. Vraisemblablement, sa candeur et sa simplicité toute sainte la préservaient de se voir ainsi jugée, car je n'ai jamais entendu dire qu'on lui en ait fait des reproches.

Elle raconta donc qu'elle avait passé plus de huit ans dans sa grotte, n'ayant pendant longtemps d'autre nourriture que les racines et les herbes des champs. En effet, après avoir consommé les trois pains laissés par rermito qui lui avait servi de guide, elle ne goûta plus de cet aliment jusqu'à ce qu'un jeune berger vint à passer par là (1). Il lui fournit, à partir de ce jour, du pain et de la farine, dont elle faisait de petits tourteaux cuits au feu. C'était là toute sa nourriture, et elle ne la prenait que de trois en trois jours. Ce qui est très certain et ce dont les religieux du monastère peuvent témoigner, c'est que plus tard, alors que ses forces étant épuisées, on l'obligeait parfois à manger une sardine ou quelque autre chose — c'était à l'époque où elle s'occupait de la fondation, — elle s'en trouvait plutôt mal que bien. Pour le vin, elle n'en but jamais, que je sache. Ses disciplines, qu'elle prenait avec une grande chaîne, duraient une heure et demie, souvent deux heures. Ses cilices étaient extrêmement rudes. Une femme me raconta que, revenant d'un pèlerinage, elle avait passé une nuit avec elle et, ayant fait

(1) Ce berger se nommait Benitez. (Cfr. Reforma de los DescaUos, t. I, lib. IV, cap. IX.)

semblant de dormir, Tavait vu retirer et nettoyer ses cilices : ils étaient pleins de sang. Ce qu'elle avait à souffrir des démons, a-t-elle dit à nos sœurs, était bien autre chose. Ils lui apparaissaient tantôt sous la figure de grands dogues qui s'élançaient sur ses épaules, et tantôt sous celle de couleuvres. Mais elle n'en avait aucune frayeur.

Même après avoir fondé le monastère, elle continuait à se retirer dans sa grotte. Elle y faisait sa demeure, y passant les jours et les nuits, et n'en sortant que pour se rendre aux offices. Avant la fondation, elle allait entendre la messe chez des religieux de la Merci, qui sont à un quart de lieue de là (1). Quelquefois elle faisait le chemin à genoux. Elle portait un vêtement de serge grossière, et par-dessus, une tunique de bure, le tout fait de telle manière qu'on la prenait pour un homme.

Après qu'elle eut passé quelques années dans une solitude si complète. Dieu voulut que sa présence en ces lieux se divulguât. Elle ne tarda pas à inspirer tant de vénération, qu'elle se trouva comme assiégée par la multitude. A tous elle parlait avec beaucoup de charité et de bienveillance. Cependant le concours du peuple allait toujours croissant, et ceux qui parvenaient à lui adresser la parole se croyaient très favorisés. Ces visites l'accablaient, et elle disait qu'on la faisait mourir. De fait, à certains jours la campagne se trouvait presque entièrement couverte de chars. Quand les religieux furent établis en cet endroit, ils prirent bientôt le parti de l'élever au-dessus de la

(1) Au monastère de Fuen Sonia, qui appartenait, non à des religieux de la Merci, mais à des Trinitaires. (Cfr. Reforma de loz DescaUos, 1. 1, lib. IV, cap. T.)

OBUTRBS. — IV. 8

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EUe «avaitt passé Ixuit ans .dans rsa grotte, un (peu-Agraadie iûutefoifi par les soinfi défi \dfiiteiura, quaod «elle tomba daofi fune très grave maladie^ dont <eUe pensa mourir. Néaumoinfi, elle, ne «quitta poiat^agirotte.

JLe désir lui ^dnt tde :\^ûir «établir en eet (endroit un monafilère detreligieux, maifi, vencore /indécise sur leiûhoiK de r.opdDe, elle remit .à plus tasd r;exécuiion de son projet. Uoi joar'cpi'elle priait devant un ûrncifîxqui lue la quittait point, ^otre-Seigneur lui dit yoir (un anantearei blanc, et fille «comprit 'que ie monaâtàre devait être ide canmiefi Aécbaussési. Elle «avait igooioré jusque-dà qu'il en existât. D'ailleurs, il n'y •fi^sdt onoorc«que deux couvents : celui de Mancera et celui de iPaatraua. Il test puobahLe .qu'elle prit alors des -penfieiguements et ^connut l'fexifiteiioe du monastàre de Pastrana. •Comme cdle avait eu (^adis «Aes relations intimes avec la pDincesBe d'Ëboli, iemme «du prince lluy Gcmez, auquefl .appantenait Pastrana, elle partit pour ice bourg., «afin tde trouver lun moyen dtétabOir le monastère iqu'elle désirait tant.

Ce iui.au cauyent de Pa^rana, dans l'église ^Saint-Pieocse — «car on Rappelle. ainsi, — qu'elle prit Tibabit de JKotFe- Dame, mais sans 2a ucune^intention d'euibraiser la \ie areligieuse ni de faire .profession. Jamais, en effet, elle jie sentit d'aHîtrait pour oetiéÉat .: Notne-^Seigneoir la conduisait par mi .autre cbeniiii. lEUle pensait <qu'étattt.reildgieiU8e, elle se verrait forcée par l'obéissance de renoncer à ses austé-

(1) (On la .faÎMit monter sur un «char, dU le ipère Fmnçoifi ide JamI»- Marie.

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