ACTE I, SCENE II
quereau. Vous qui êtes vieux, vous ne comprenez pas les capacités de nous qui sommes jeunes; vous voulez apprécier la chaleur de notre foie par l'amertume de votre bile, mais nous qui sommes dans le printemps de notre jeunesse, nous sommes fous parfois, je dois le confesser.
Le grand juge. — Osez-vous inscrire votre nom sur les registres de la jeunesse, vous sur qui le temps, par tous ses caractères, a écrit : vieillesse ? N'avéz-vous pas l'œil chassieux? la main sèche? la joue jaunâtre? la barbe blanche? la jambe fléchissante? le ventre croissant? Votre voix n'est-elle pas altérée? votre haleine courte? votre menton double? votre esprit simple? chaque partie de vous-même n'est-elle pas flétrie d'antiquité? et vous voulez encore vous appeler jeune? Fi, fi, fi, Sir John !
Falstaff. — Milord, je suis né vers trois heures de l'après-midi avec une tète blanche et un ventre quelque peu rond. Quant à ma voix, je l'ai perdue à pousser des acclamations et à chanter des antiennes. Je ne veux pas m'amuser à vous prouver davantage ma jeunesse : la vérité est que je ne suis vieux que de jugement et d'intelligence; que celui qui voudra parier wec moi mille marcs à qui fera les meilleures cabrioles, me prête l'argent et il verra bien ensuite. Quand au soufflet que le prince vous a donné, il l'a donné comme un prince brutal et vous l'avez reçu comme un Lord sensible. Je l'ai réprimandé pour cela, et le jeune lion s'en repent, non pas sous le sac et les cendres, parbleu, niais sous de la soie neuve et avec du vieux Xérès.
Le grand juge. — Bon, Dieu envoie au prince un meilleur compagnon !
Falstaff. — Dieu envoie au compagnon un meilleur prince! Je ne peux pas parvenir à m'en débarrasser.
Le grand juge. — Bon, le roi vous a séparés, vous et le prince Henri.: j'apprends que vous marchez avec Lord Jean de Lancastre contre l'archevêque et le comte de Northumberland.
Falstaff. — Oui, certes, je remercie de cette information votre gentil et délicieux esprit. Mais voyez-vous, vous tous qui baisez Milady la Paix ici, au logis, priez que nos armées n'en viennent pas aux mains par une chaude journée ; car, par le Seigneur, je ne prends que deux chemises avec moi et je n'ai pas l'intention de suer d'une manière extraordinaire : qu'il fasse par hasard une chaude journée, et je veux bien ne plus cracher blanc de
ma vie si je brandis autre chose que ma bouteille. Pas un engagement dangereux ne peut montrer le bout de son nez sans que j'y sois fourré; bon, je ne peux cependant pas durer éternellement ; mais ça été toujours la manie de notre nation anglaise, quand elle a une bonne chose, de la vulgariser. Si vous voulez absolument que je sois vieux, vous devriez bien me donner le repos. Plût à Dieu que mon nom ne fût pas si terrible à l'ennemi. J'aimerais mieux être rongé à mort par la rouille que d'être réduit à rien par le récurage du mouvement perpétuel.
Le grand juge. — Bien, soyez honnête, soyez honnête, et que Dieu bénisse votre expédition.
Falstaff. — Votre Seigneurie voudrait-elle me prêter mille livres pour m' équiper?
Le grand juge. — Pas un penny, pas un. penny; vous êtes trop impatient pour porter des croix. Portez-vous bien. Recommandez-moi au souvenir de mon cousin Westmoreland. (// sort avec son assistant.)
Falstaff. — Si je le fais, je veux bien être caressé à grands coups de maillet. On ne peut pas plus séparer la vieillesse de l'avarice que la jeunesse de la paillardise; mais la goutte embête l'une et la vérole pince l'autre, ce qui fait que ces deux âges m'épargnent la peine de les mau dire. — Petit?
J..E page. — Monsieur?
Falstaff. — Combien ai-je dans ma bourse? Le page. — Sept groals et leux pence.
Falstaff. — Je ne puis trouver de remède contre cette consomption de la bourse. Emprunter ne fait que prolonger, prolonger un peu son existence, mais, le mal est incurable. Va porter cette lettre à Milord de Lancastre, celle-ci au prince, celle-là au comte de Westmoreland, et cette autre à la vieille Mistress Ursule que j'ai juré d'épouser une fois toutes les semaines depuis le jour où j'ai aperçu le premier poil blanc à mon menton. En roui e, vous savez où me retrouver. {Sort le page.) La vérole soit de cette goutte, ou la goutte soit de cette vérole! car c'est l'une ou l'autre qui fait la coquine dans mon gros doigt de pied Après tout, peu importe que je boite : j'ai mon service militaire pour colorer la chose et ma pension n'en semblera que plus raisonnable. Un bon esprit doit faire usage de tout : je ferai tourner mes infirmités à profit.
[fi sort.)
LE ROI HENRI IV