‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 119 sur 447 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

moi qui te jetterai dans le ruisseau! M'y jetteras-tu, m'y jetteras-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre ! au meurtre! Ah! scélérat de honnicide ! Est-ce que tu oseras tuer les officiers de Dieu et du roi ? Ah ! coquin de graine d' honnicide ! tu es une graine d! honnicide, un tueur d'hommes, un tueur de femmes !

Falstaff. — Tiens-les à distance, Bardolph.

Lecroc. — A la rescousse, à la rescousse!

L'hôtesse. — Bonnes gens, amenez une ou deux personnes de renfort. Veux-tu, dis? Tu ne veux pas, dis? Veux-tu? Tu ne veux pas? Vas, vas, coquin ! Vas, cravate de chanvre !

Falstaff. — Arrière , marmitonne ! arrière, herbe tenace ! arrière, puant porteur de gourdin ! je vais vous chatouiller le fondement.

Entre le GRAND JUGE avec sa suite.

Le grand juge. — Qu'y a-t-il? Holà, qu'on maintienne ici la paix!

L'hôtesse. — Mon bon Milord, soyez bon pour moi! Je vous en conjure, prenez ma défense!

Le grand juge. — Qu'y a-t-il, Sir John? Comment est-ce que vous êtes là à vous disputer? Est-ce que cela convient à votre situation, au moment où vous êtes, et à votre charge? Vous devriez être déjà en route pour York. Lâche-le, l'ami; pourquoi t'accroches-tu à lui?

L'bôtesse. — O mon très-vénérable Lord, n'en déplaise à Votre Grâce, je suis une pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête.

Le grand juge. — Pour quelle somme?

L'hôtesse. — C'est pour plus qu'une somme, Milord, c'est pour tout, tout ce que j'ai. Il a dévoré ma maison et mon commerce en entier; il a mis toute ma substance dans sa grasse panse : mais j'en retirerai quelque chose ou je te chevaucherai toutes les nuits comme une bête du cauchemar.

Falstaff. — Je crois que c'est plutôt moi qui chevaucherai la bête, si je puis gagner l'avantage du terrain.

Le grand juge. — Qu'est-ce que cela veut dire, Sir John? Fi ! quel homme de cœur voudrait supporter cette tempête de récriminations? N'avezvous pas honte de forcer une pauvre veuve à recourir à des moyens si violents pour rentrer dans son dû?

Falstaff. — Quelle si grosse somme est ce que je vous dois?

L'hôtesse. — Pardi, si ru étais un honnête homme, tu me devrais ta personne et l'argent

aussi. Tu m'as juré sur un gobelet à ciselures dorées, dans ma chambre du Dauphin, assis à la table ronde, devant un feu de charbon de terre, un mercredi de la semaine de la Pentecôte, le jour où le prince te cassa la tète pour avoir comparé son père à un homme qui chante dans Windsor, tu m'as juré alors, pendant que je lavais ta blessure, que tu m'épouserais et que„tu ferais de moi Milady ta femme. Peux-tu nier cela? Est-ce que la bonne femme Keech, la femme du boucher, n'est pas venue alors et ne m'a pas appelée commère Quickly ? Elle était venue pour nous emprunter quelques gouttes de vinaigre, et elle nous dit qu'elle avait un bon plat de crevettes; là-dessus tu exprimas le désir d'en manger quelques-unes, et je te fis l'observation que c'était mauvais pour une blessure fraîche. Et lorsqu'elle eut redescendu l'escalier, est-ce que tu ne m'exprimas pas le désir de me voir moins familière avec de tels pauvres gens, en me disant qu'avant longtemps ils m'appelleraient Madame? Et ne m'embtassàs-lu pas? Et ne me dis-tu pas d'aller te chercher trente shillings? Je t'appelle à en prêter serment : nie cela, si tu peux.

Falstaff. — Milord, c'est une pauvre âme folle : elle va disant, à droite et à gauche, dans la ville, que son fils aîné vous ressemble ; elle a été dans une bonne situation, et la vérité est que la pauvreté l'a rendue folle. Mais quant à ces sots d'officiers, je vous conjure de me permettre d'en obtenir réparation.

Le grand juge. — Sir John, Sir John, j'ai bonne connaissance de la manière dont vous vous entendez à donner à la vérité une entorse qui la fait ressembler au mensonge. INi votre front d'airain, ni la foule de paroles qui s'échappent de vos lèvres avec une impertinence plus qu'impudente ne peuvent me faire dévier d'une impartiale justice : vous avez, à ce qu'il me parait, abusé de l'esprit crédule et confiant de cette femme, et vous avez fait servir à votre profit à la fois sa personne et sa bourse.

L'hôtesse. — Oui, en vérité, Milord.

Le grand juge. — Paix, je t'en prie. Payez-lui la dette que vous lui devez et indemnisez-la de la vilenie que vous avez fait avec elle : vous pouvez faire l'une de ces choses avec de la bonne monnaie, et l'autre avec la monnaie du repentir d'usage.

Falstaff. — Milord, je ne peux pas laisser passer une telle imputation sans répondre. Vous appelez impertinence impudente une honorable

LE ROI HENRI IV

hardiesse ; si un homme fait la révérence et ne dit rien, c'est un homme vertueux. Non, Milord, mes humbles devoirs envers vous une fois tenus en mémoire, je me refuse à être votre courtisan. Je vous dis que je désire être délivré de ces officiers, étant singulièrement pressé pour les affaires du roi.

Le grand jlge. — Vous parlez comme un homme qui a qualité pour faire le mal; mais tâchez de réparer le tort que vous faites à votre réputation et de satisfaire cette pauvre femme.

Falstaff. — Hôtesse, venez ici. (7/ la prend à part.)

Entre GOWER.

Le grand juge. — Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?

Gower. — Le roi, Milord, et Henri, prince de Galles, sont tout près d'ici : ce papier vous dira le reste.

Falstaff. — Aussi vrai que je suis un gentilhomme....

L'hôtesse. — Parbleu, vous avez dit cela déjà. Falstaff. — Aussi vrai que je suis un gentilhomme; allons, n'en parlons plus.

L'hôtesse. — Par cette terre de Dieu que je foule, je serai obligée de mettre en gage mon argenterie et les tapisseries de mes salle^ à manger. Falstaff. — Des gobelets en verre, des gobelets en verre, c'est tout ce qu'il faut pour boire, et pour tes murailles, quelque gentille petite drôlerie, ou l'histoire de l'Enfant Prodigue, ou une chasse allemande peinte à la détrempe, valent un millier de ces tentures de lit et de ces tapisseries rongées des papillons. Que ce soit dix livres, si tu peux. Allons, sauf ton mauvais caractère, il n'y a pas une meilleure fille en Angleterre. Allons, essuie tes joues et retire ta plainte. Voyons, il ne faut pas avoir celte mauvaise humeur à mon endroit. Est-ce que tu ne me connais pas? Allons, allons, je sais qu'on t'a poussée à cette action.

L'hôtesse. — Je t'en prie, Sir John, que ce soit seulement vingt nobles; sur ma foi, j'ai honte d'engager mon argenterie, sérieusement, là.

Falstaff. — N'en parlons plus; je verrai à trouver ailleurs. Vous serez toujours une sotte

L'hôtesse. — Bon, vous aurez cet argent quand bien même je devrais engager ma robe. J'espère que vous viendrez souper. Me payerez-vous tout ensemble?

Falstaff. — Veux-je vivre? (A Bardolph.) Va? avec elle, avec elle; harponne, harponne.

L'hôtesse. — Voulez-vous que Doll Tearsheet vienne vous trouver à souper?

Falstaff. — Assez parlé; envoie-nous-la. {Sortent l'hôtesse, Bardolph, les exempts et le valet.)

Le grand juge. — J'ai appris plus d'une fois de meilleures nouvelles que celles-là.

Falstaff. — Quelles sont les nouvelles, mon bon Lord?

Le grand juge. — Où a couché le roi la nuit dernière?

Gower. — A. Basingstoke, Milord.

Falstaff. — J'espère, Milord, que tout va bien : quelles sont les nouvelles, Milord?

Le grand juge. — Est-ce que toutes ses forces reviennent?

Gower. — Non, quinze cents hommes d'infanterie et cinq cents hommes de cavalerie sont envoyés à Milord de Lancastre contre Northumberland et l'archevêque.

Falstaff. — Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon noble Lord?

Le grand juge. — Je 'vais vous remettre des lettres à l'instant; allons, venez avec moi, mon bon maître Gower.

Falstaff. — Milord !

Le grand juge. — Qu'y a-t-il?

Falstaff. — Maître Gower, vous inviterai- je à dîner avec moi ?

Gower. — Il me faut suivre mon bon Lord ici présent; je vous remercie, mon bon Sir John.

Le grand juge. — ■ Sir John, vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous le savez, à ramasser des soldats dans les comtés à mesure que vous ferez route.

Falstaff. — Voulez-vous souper avec moi, maître Gower?

Le grand juge. — Quel est le sot maître qui vous a enseigné ces manières, Sir John?

Falstaff. — Maître Gower, si ces manières ne me conviennent pas, celui qui me les a enseignées était un sot. Voilà la vraie grâce de l'escrime, Milord; coup pour coup, et partant quittes.

Le grand juge. — Que le Seigneur t' éclaire! tu es un grand fou. (Ils sortent.)

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