‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 149 sur 447 · ACTE V, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V

Robert Shallow; je vais vous mettre en faveur auprès du roi : je vais lui cligner de l'œil quand il passera, et remarquez seulement la mine qu'il me fera.

Pistol. — Dieu bénisse tes poumons, bon chevalier !

Falstaff. — Viens ici, Pistol ; tiens-toi derrière moi. (A Shallow.) Oh ! si j'avais eu le temps de faire faire des livrées neuves , j'y aurais employé les mille livres que je vous ai empruntées. Mais peu importe; ce pauvre équipement vaut mieux; cela montre l'empressement que j'avais de le voir.

Shallow. — Oui, vraiment.

Falstaff. — Cela monlre le sérieux de mon affection.

Shallow. — Oui, vraiment.

Falstaff. — Mon dévouement.

Shallow. — Oui, vraiment, oui, vraiment, oui, vraiment.

Falstaff. — Cela fait voir que j'ai chevauché nuit et jour, sans délibérer, sans penser à rien d'autre, sans me donner le temps de changer de chemise.

Shallow. — C'est très -certain.

Falstaff. — Et que si je suis tout sali du voyage, tout en sueur du désir de le voir, c'est que je n'ai pensé à rien d'autre, que j'ai mis toutes mes autres affaires en oubli, comme s'il n'y avait rien d'autre à faire qu'à le voir.

Pistol. — C'est semper idem, car absque hoc nihil est. C'est parfait sur tous les points.

Shallow. — Oui, vraiment, c'est parfait.

Pistol. — Mon chevalier, je vais enflammer ton noble coeur et allumer ta rage. Ta Doll, l'Hélène de tes nobles pensées, est dans une vile cap'ivité et une contagieuse prison; une main mercenaire et sale l'y a traînée : réveille la vengeance dans son antre d'ébène avec le cruel serpent d'Alecto, car Doll est enfermée ; Pistol ne dit que la vérité.

Falstaff. — Je la délivrerai. (Applaudissements à V extérieur; les trompettes sonnent.)

Pistol. — Voici que la mer rugit et que les fanfares de la trompette retentissent.

Entre LE ROI HENRI V avec sa suite dont LE GRAND JUGE fait partie.

Falstaff. — Dieu protège ta grâce, roi liai ! mon royal Hal !

Pistol. — Les cieux te gardent et te protègent, très-royal garnement de renom 1

Falstaff. — ■ Dieu te protège, mon doux enfant !

Le roi Henri v. — MiJord grand juge, parlez à ce vanileux individu.

Le gkand juce. — Avez-vous votre bon sens? savez-vous à qui vous parlez?

Falstatf. — Mon roi ! mon Jupiter ! c'est à toi que je parle, mon cœur!

Le roi Henri v. — Je ne te connais pas, vieillard: va dire tes prières ; comme des cheveux blancs conviennent mal à un bouffon et à un farceur! J'ai longtemps rêvé d'une espèce d'homme comme toi, aussi gonflé de graisse, aussi vieux, aussi libertin; mais maintenant je suis réveillé et je méprise mon rêve. Désormais traite moins bien ton ventre et un peu mieux ton honneur ; laisse-là la gourmandise; sache que la tombe s'ouvre pour toi trois fois plus large que pour les autres hommes; ne me réplique pas par une plaisanterie de bouffon né; ne présume pas que je sois la personne que j'étais : car Dieu sait, et le monde verra, que j'ai donné congé à mon premier moi, et ainsi ferai-je pour ceux qui m'ont tenu compagnie. Lorsque tu entendras dire que je suis redevenu ce que j'étais, viens me trouver et tu redeviendras ce que !u étais, le précepteuret le père nourricier de mes désordres: jusqu'à ce jour, je te bannis) sous peine de mort, à dix miles de notre personne, ainsi que je l'ai fait pour mes autres mauvais conseillers. Je vous fournirai des moyens de vivre, afin que le manque de ressources ne vous entraine pas au mal ; et lorsque nous apprendrons que vous vous réformez, nous vous donnerons de l'avancement en proportion de votre capacité et de votre mérite, (Au grand juge .) Chargez-vous, Milord, de faire réaliser la teneur de mes paroles. Marchons. (Sortent le roi et sa suite.)

Falstaff. — Maître Shallow, je vous dois mille livres.

Shallow. — Oui pardi, Sir John, et je vous prie de me les laisser emporter à mon logis.

Falstaff. — Cela ne se peut guères, maître Shallow. Ne portez pas peine de ce qui vient de se passer; on m'enverra chercher pour l'entretenir en particulier : voyez-vous, il faut qu'il paraisse ainsi devant le monde. Ne craignez pas pour votre avancement; je serai encore l'homme qui vous fera puissant.

Shallow. — Je ne vois pas comment, à moins que ce ne soit en me donnant votre pourpoint et en me bourrant de paille. Je vous ensupplie. mon

LE ROI HENRI IV

bon Sir John, donnez-moi cinq cenls livres sur mes mille livres.

Falstaff. — Monsieur, je serai aussi bon que ma parole : ce que vous avez entendu n'était qu'une couleur.

Shai.low. — Une couleur qui sera votre teinture à jamais, j'en ai peur, Sir John.

Falstaff. — Ne craignez pas les- couleurs; venez dîner avec moi. Viens, lieutenant Pistol ; viens, Bardolph : on m'enverra bientôt chercher ce soir.

Entrent LE PRINCE JEAN, LE GRAND JUGE,

des officiers, etc.

Le grand juge. — Allons, emmenez Sir John Falstaff à la Flotte; conduisez-y sa société avec lui.

Falstaff. — Milord, Milord....

Le grand juge. — Je ne puis parler maintenant, je vous écouterai bientôt. — Emmenez-les.

Pistol. — Si fortuna me torinenta, la speranza me contenta.

{Sortent Falstaff, Shallovo, Pistol, Bardolph et le page, conduits par des officiers.)

Le prince Jean. — J'aime beaucoup cette délicate mesure du roi : il entend que ses compagnons habituels soient tous bien pourvus , mais il les bannit tous jusqu'à ce qu'ils aient donné à leur langage plus de sagesse et de modestie.

Le grand juge. — Et bannis sont-ils.

Le prince Jean. — Le roi a convoqué son parlement, Milord.

Le grand juge. — Il l'a convoqué.

Le prince Jean. — Je parierais qu'avant que l'année soit expirée, nous poiterons les épées de nos guerres civiles et l'humeur native de notre tempérament batailleur jusqu'en France : j'ai entendu chanter cela par un oiseau dont la musique, je le crois, a fait plaisir au roi. Allons, voulez-vous venir? (Ils sortent.)

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