‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 155 sur 447 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Londres. — Un appartement dans le palais du roi.

Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER, BED- FORD, EXETER, WARWICK, WESTMORE- LAND et les gens de leur suite.

Le roi Henri. — Où est mon gracieux Lord de Canterbury ?

Exeter. — Il n'est pas en présence de Votre Majesté.

Le roi Henri. — Envoyez-le chercher, mon bon oncle.

Westmorelanh. — Introduirons-nous l'ambassadeur, mon Suzerain?

Le roi Henri. — Pas encore, mon cousin; avant de l'entendre, nous voudrions être éclairés sur plusieurs points d'importance, concernant notre personne et la France, lesquels tourmentent nos pensées.

Entrent L'ARCHEVÊQUE DE CAINTERBURY et L'ÉVÈQUE D'ÉLY".

L'archevêque de Canterbury. — Que Dieu et ses anges gardent votre trône sacré et vous permettent de l'occuper longtemps.

Le roi Henri. — I\ous vous remercions sincèrement. Mon savant Lord, nous vous prions de

LE ROI HENRI V

nous expliquer justement et religieusement, si cette loi salique qu'ils ont en France nous exclut on non de nos prétentions. A Dieu ne plaise, mon cher et fidèle Lord, que vous arrangiez, torturiez, faussiez votre érudition, ni que vous imposiez à votre conscience une indélicate opération de sophiste pour nous découvrir des titres douteux, dont la légitimité ne porterait pas historiquement la couleur de la vérité ; car Dieu sait combien de gens maintenant en santé auront à répandre leur sang pour maintenir la justice de l'entreprise à laquelle Votre Révérence va nous décider. Ainsi faites bien attention à la manière dont vous allez engager notre personne, à la manière dont vous allez réveiller la guerre sommeillante : nous vous en supplions, au nom de Dieu, prenez garde ; car jamais deux tels royaumes n'ont lutté sans une grande effusion de sang, sang dont chaque goutte est un soupir, une plainte cruelle contre celui dont les torts ont aiguisé les glaives qui font si rapidement une telle moisson d'existences. Parlez, Milord, sous l'influence de cette adjuration, car nous recevrons, accepterons et croirons du plus profond de notre cœur que ce que vous direz sort aussi pur de votre conscience que l'âme sort pure de péché du baptême.

L'archevêque de Canterbl-ry. — • Alors, écoutez-moi, mon gracieux Souverain, ainsi que vous, pairs, qui devez à ce trône impérial vos existences,'votre fidélité et vos services. 11 n'y a d'autre exclusion contre les prétentions de Votre Altesse sur la France, que celle-ci, qu'ils attribuent à Pharamond : in terrain salicam mulier.es ne succédant; nulle femme n'héritera dans la terre salique. Cetle terre salique, les Français prétendent faussement qu'elle est le royaume de France, et non moins faussement ils attribuent à Pharamond celte loi et cette exclusion des femmes. Pourtant leurs propres auteurs affirment loyalement que la terre salique se trouve en Allemagne, entre les fleuves de l'Elbe et de la Sala, où Charles le Grand, après avoir subjugué les Saxons, laissa derrière lui une colonie de Français qui, tenant en dédain les femmes de Germanie, pour certaines mœurs déshonnétes, établirent cette loi, c'est-àdire, décrétèrent qu'aucune femme n'hériterait sur la terre salique; terre salique, dis-je, qui est entre l'Elbe et la Sala, et qu'aujourd'hui en Allemagne on appelle Misnie. Il est donc de toute évidence que la loi salique no fut jamais rédigée pour le royaume de France; et que les Français ne pos-

sédèrent la loi salique que quatre cent vingt ans après le décès du roi Pharamond, faussement supposé l'auteur de cette loi, lequel Pharamond mourut en l'an quatre cent vingt-six de notre Rédemption, et ce fut en l'an huit cent cinq que Charles le Grandsubjugua les Saxons, et établit les Français au delà du fleuve delà Sala. En outre, leurs écrivains nous disent que le roi Pépin , qui déposa Childéric, prétendit à l'héritage de la couronne de France par les droits qu'il tenait de sa descendance de Blithilde, fille du roi Clotaire. Semblablement, Hugues Capet, qui usurpa la couronne sur Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle de la ligne directe et de la souche de Charles le Grand, afin de dorer son titre de quelque apparence de vérité (quoique en réalité pure ce titre fût nul et faux), se présenta comme l'héritier de Madame Lingare, fille de Carloman , qui était (ils de l'empereur Louis, lequel Louis était le fils de Charles le Grand. Egalement le îpi Louis X, qui était l'unique héritier de l'usurpateur Capet, ne put porter la couronne de France sans inquiétudes de conscience, avant d'avoir bien établi que la belle reine Isabelle, sa grand'mère , descendait en ligne directe de Madame Ermengare, fille de Charles, le susdit duc de Lorraine, dont le mariage avait réuni la ligne de Charles le Grand à la couronne de France. En sorte qu'il est clair, comme est clair le soleil d'été, que le titre du roi Pépin, la réclamation d'Hugues Capet, la satisfaction de conscience du roi Louis, tirent des femmes leurs droits et leur origine. C'est là le cas de tous les rois de France jusqu'à ce jour, bien qu'ils mettent en avant cette loi salique pour nier les droits que Votre Altesse tient des femmes, et qu'ils préfèrent s'embrouiller dans un filet plutôt que d'exposer les titres faux qu'ils ont usurpés sur vous et vos progéniteurs.

Le roi Henri. — Puis-je, en droit et en conscience, faire cette réclamation?

L'archevêque de Canterbury. — Oui, ou que le péché en retombe sur ma tète, mon redouté Souverain ! car il est écrit dans le livre des Nombres : « Lorsque le fils meurt, que l'héritage descende à la fille, i Gracieux Seigneur, tenez-vous ferme à vos droits; déployez votre étendard sanglant ; retournez votre tète vers vos nobles ancêtres; allez, mon redouté Souverain, à la tombe de votre bisaïeul qui vous a transmis ses droits; invoquez son âme guerrière et celle de votre grand oncle, Edouard le prince Noir, qui, sur la terre

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