‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 156 sur 447 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

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française, donna cette scène tragique où il défît les forces entières de la France, tandis que son très-puissant père, du haut d'une colline, souriait en regardant son lionceau étanchant sa soif dans le sang de la noblesse française. O nobles Anglais! ils pouvaient, avec une moitié de leurs forces, tenir tète à tout ce qui faisait l'orgueil de la France, tandis que l'autre moitié restait en riant à l'écart, inerte et sans prendre part à l'action.

L'évèque d'Ély. — Réveillez la mémoire de ces morts vaillants et que votre bras puissant renouvelle leurs exploits : vous êtes leur héritier, vous êtes assis sur leur trône ; le sang et le courage . qui les renommaient coulent dans vos veines, et mon trois fois puissant Suzerain est, dans le premier mai de sa jeunesse, mûr déjà pour les exploits et les grandes entreprises.

Exeter. — Les rois vos frères, monarques de la terre, attendent tous que vous vous élanciez comme ont fait les premiers lions de votre race.

Wf.st.morelaxd. — Ils savent que Voire Grâce a bon droit, ressources et puissance, et en effet, Votre Altesse a tout cela ; jamais roi d'Angleterre n'eut des nobles plus riches et de plus loyaux sujets, car leurs cœurs devançant leurs corps qu'ils ont laissés ici, en Angleterre, ont déjà dressé pavillon dans les campagnes de France.

L'archevêque de Canterbury. — Oh ! que leurs corps suivent leurs cœurs, mon cher Suzerain, pour faire triompher votre droit par le fer, le glaive et le feu : pour venir en aide à cette entreprise, nous, hommes de l'église, nous fournirons à Votre Altesse une somme si considérable que le clergé, à aucune époque, n'en a présenté une pareille à aucun de vos prédécesseurs.

Le roi Henri. — Nous ne devons pas seulement nous armer pour envahir les Français, mais prendre nos mesures pour nous défendre contre les Écossais qui viendront fondre sur nous avec tout avantage.

L'archevêque de Canterbury. — Les habitants des Marches, mon gracieux Souverain, seront un rempart suffisant pour défendre l'intérieur de notre pays contre les pillards de la frontière.

Le roi Henri. — Nous ne voulons pas parler seulement des coureurs de pillage, nous avons en pensée les sentiments fonciers des Ecossais euxmêmes qui ont toujours été pour nous d'embarrassants voisins; car nous lisons que mon arrièregrand-père ne se rendait jamais avec toutes ses forces en France, sans que les Ecossais ne se pré-

cipitassent sur son royaume laissé sans défense, comme la marte se précipite par la brèche d'une digue avec sa force la plus irrésistible et la plus torrentueuse, éprouvant les campagnes sans défense par de chaudes attaques, entourant de sièges désastreux les châteaux et les villes, en sorte que l'Angleterre, quand elle a été dégarnie de défense, a tressailli et tremblé, grâce à ce mauvais voisinage.

L'archevêque de Canterbury. — Elle a eu plus de peur que de mal, mon Suzerain; car écoutezla seulement se raconter elle-même : lorsque toute sa chevalerie était en France, qu'elle était une veuve en deuil de sa noblesse, non-seulement elle se défendit elle-même fort bien, mais elle prit et lia comme une bête fauve le roi des Écossais qu'elle envoya en France afin de parer de rois prisonniers la gloire du roi Edouard, et de rendre nos chroniques aussi riches en exploits que le fond limoneux de la mer est riche en vaisseaux naufragés et en sommes incalculables.

Westmoreland. — Cependant il y a un vieux dicton très-vrai :

<• Si tu veux la France conquérir, Avec l'Ecosse 'il faut d'abord finir. »

Car pendant que l'aigle anglais est sorti pour chercher sa proie, la belette écossaise glisse vers son nid laissé sans garde e; suce les œufs royaux, jouant le rôle de la souris en l'absence du chat et gaspillant et détruisant plus qu'elle ne mange.

Exeter. — Il s'ensuit donc que le chat doit rester au logis ? ce n'est cependant guère nécessaire, puisque nous avons des serrures pour garantir nos nippes et de petites trappes pour prendre les petits voleurs. Tandis que la main armée combat au dehors, la tète se défend au logis; car le gouvernement, quoique divisé en parties, les unes hautes, les autres basses, les autres plus basses, forme un tout qui s'harmonise dans un ensemble étroit et naturel, comme la musique.

L'archevêque de Canterbury. — C'est pourquoi le ciel divise le gouvernement de l'homme entre diverses fonctions, mettant son activité en un perpétuel mouvement, à laquelle activité l'obéissance est fixée comme but et fin : car ainsi travaillent les abeilles, créatures qui, par une loi de leur nature, enseignent aux populations des royaumes les règles de l'ordre. Elles ont un roi et des officiers de divers gradesjles unes, comme des magistrats, punissent à l'intérieur; d'autres, comme des marchands, s'aventurent à faire commerce à l'extérieur; d'au

LE ROI HENRI V

très, armées de leurs aiguillons, comme des soldats, pillent les trésors des fleurs veloutées de l'été, et avec une marche joyeuse rapportent leur butin à la tente royale de leur empereur, qui, tout affairé dans sa majesté, surveille les maçons harmonieux qui bâtissent des toits d'or, les citoyens sérieux qui pétrissent leur miel, les pauvres artisans portefaix qui entassent leurs pesants fardeaux devant l'étroite porte, et le juge au regard sévère qui, avec son bourdonnement morose, livre aux pâles exécuteurs le retardataire paresseux et somnolent. Je conclus de là que lorsque plusieurs choses ont un rapport direct avec un même point central, chacune peut l'atteindre par des voies toutes contraires : ainsi plusieurs flèches lancées de diverses directions vont au même but ; ainsi se rejoignent dans une même ville de nombreuses rues; ainsi plusieurs frais courants se rencontrent dans une même mer salée; ainsi plusieurs lignes se rencontrent au centre d'un cadran ; ainsi mille actions une fois sur pied peuvent aboutir à une même fin, et être poussées toutes de front sans se nuire mutuellement. En France donc, mon Suzerain. Divisez en quatre parties votre heureuse Angleterre, emmenez- en un quart avec vous en France, et vous ferez trembler tout le pays des Gaules. Si nous, à l'intérieur, avec trois fois le même nombre, nous ne pouvons défendre nos portes du chien qui les assiège, puissions-nous être écrasés et. notre nation perdre son renom d'énergie et de politique.

Le roi Henri. — Appelez les messagers envoyés par le Dauphin. (Sort une personne de f assistance.) Maintenant, nous sommes pleinement résolu, et par le secours de Dieu et le vôtre à vous, nobles nerfs de notre puissance, puisque la P'rance est à nous, nous la courberons sous notre obéissance ou nous la briserons en pièces. Ou bien nous trônerons, les gouvernant dans un large et vaste empire, sur la France et la plus grande partie de ses duchés royaux, ou bien nous déposerons ces os dans une urne indigne, sans sépulcre, sans monument qui rappelle notre souvenir: ou bien notre histoire parlera à pleine voix de nos actes, ou bien notre tombeau, pareil à un muet Turc, restera sans langue et ne sera pas même honoré d'une épitaphe de cire.

Entrent les ambassadeurs de France.

Maintenant nous sommes tout prêt à connaître le bon plaisir de notre beau cousin le Dauphin ; car

nous apprenons que cette ambassade vient de sa part et non de celle du roi.

Premier ambassadeur. — Plairait-il à Votre Majesté de nous donner permission de rapporter ce dont nous sommes chargés, ou bien, épargnant nos paroles, vous montrerons-nous immédiatement la pensée du Dauphin et le but de notre anibassade?

Le roi Henri. — Nous ne sommes pas un tyran, mais un roi chrétien, dont le maître, le Christ, lie les passions aussi étroitement que nos malfaiteurs sont liés dans nos prisons : par conséquent ditesnous avec une simplicité franche et sans détours les intentions du Dauphin.

Premier ambassadeur. — Voici, en peu de mots, quelles elles sont. Votre Altesse a récemment envoyé en France pour réclamer certains duchés en vertu des titres de votre grand prédécesseur, le roi Edouard III; en réponse à cette réclamation, le prince notre maître dit que vous êtes encore trop jeune, et vous invite à réfléchir qu'il n'y a pas en France de territoire qu'on puisse conquérir en dansant lestement une gaillarde : vous ne sauriez faire vos galas dans ces duchés. Il vous envoie donc comme un cadeau plus conforme à vos inclinations, le trésor contenu dans ce tonnelet, et en retour il désire que vous ne lui parliez plus des duchés que vous réclamez. Telles sont les paroles du Dauphin.

Le roi Henri. — Quel est ce trésor, mon oncle?

Exeter. — Des balles de paume , mon Suzerain.

Le roi Henri. — Nous sommes charmé que le Dauphin soit si plaisant avec nous; nous' vous remercions pour son présent et pour vos peines : lorsque nous aurons marié nos raquettes à ces balles, nous jouerons en France une partie qui, avec la grâce de Dieu, gagnera l'enjeu de la couronne de son père. Dites-lui qu'il a engagé partie avec un tel joueur que toutes les cours de France seront troublées de ses chasses. Nous comprenons fort bien le reproche qu'il nous adresse sur notre jeunesse passée dans les folies et sans mesurer l'usage que nous en faisions. Nous n'avons jamais apprécié ce pauvre trône d'Angleterre; aussi, vivant éloigné de lui, nous nous sommes adonné à une licence barbare, car il est ordinaire que les hommes soient d'autant plus joyeux qu'ils sont plus loin de chez eux. Mais dites au Dauphin que je saurai tenir mon rang,

LE ROI HENRI V

paraître en roi et donner pleines voiles à nia grandeur lorsque je monterai sur mon trône de France: c'est pour cela quej'aimisde cc'itéma majesté et que j'ai travaillé ici comme un pauvre journalier; mais je m'élèverai là-bas avec une si pleine lumière, que j'éblouirai les yeux de toute la France, et que le Dauphin, en nous contemplant, en sera aveuglé. Et dites aussi à ce prince plaisant, que sa moquerie a changé ses balles en boulets de pierre, et que son âme restera chargée douloureusement de la Vengeance terrible qui volera en leur compagnie; car sa moquerie moquera bien des veuves de leurs chers maris, bien des mères de leurs fils, bien des châteaux de leurs remparts, et il en est qui sont encore à engendrer et à naître qui auront sujet de maudire le mépris du Dauphin. Mais tout cela est remis à la volonté de Dieu, auquel j'en appelle, et au nom duquel,- informez-en le Dauphin, je vais me mettre en marche, pour me venger comme je pourrai, et pour lever mon bras armé du- bon droit en faveur d'une cause sacrée. Là-dessus,

partez en paix et dites au Dauphin que sa plaisanterie paraîtra d'un goût bien fade lorsqu'elle fera pleurer des milliers d'hommes plus qu'elle ne les aura fait rire. Conduisez-les sous sure escorte. — Portez-vous bien. {Sortent les ambassadeurs .)

Exeter. — Voilà un gai message.

Le roi Henri. — Nous espérons en faire roug r de honte celui qui l'a envoyé. Ainsi, Milords, ne perdons pas un seul des heureux moments qui peuvent hâter notre expédition, car toutes nos pensées, sauf celles qui appartiennent à Dieu, lesquelles passent avant nos affaires, sont maintenant pour la Fiance. Par conséquent, que toules nos mesures pour ces guerres soient bien vile prises, et qu'on pense à toutes les choses qui peuvent, avec une raisonnable diligence, ajouter des plumes à nos ailes ; car nous le déclarons devant Dieu, nous fouetterons le Dauphin à la porte de son père. Que chacun emploie donc tous ses efforts pour que cette noble entreprise soit mise en train. {Ils sortent.)

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