ACTE III, SCENE VI
de son pon plaisir et le fit exécuter; car la discipline doit être observée.
Pistol. — Meurs et sois damné ! je fais la figue à ton amitié !
Fluellen. — C'est pien.
Pistol, — La figue d'Espagne !
Fluellen. — Bar fuit. (Sort Pistol.)
Gower. — Parbleu, c'est un effronté et fieffé drôle ; je me le rappelle parfaitement maintenant, c'est un maquereau, un coupe-bourse.
Fluellen. — Je vous assure qu'il proférait au bout les plus praves paroles que vous puissiez voir dans vos plus peaux jours. Mais c'est très-pien; ce qu'il m'a dit, c'est pien, je vous le garantis, quand une occasion s'en présentera.
Gower. — Parbleu, c'est un filou, un sot, un coquin, qui va et vient maintenant dans nos guerres, pour se donner des airs, à son retour à Londres, sous ses habits de soldat. Et des gaillards "pareils vous sont très-instruits des noms des officiers supérieurs, et ils vous apprennent par cœur les endroits où les affaires se sont passées ; c'était à tel ou tel rempart, à telle brèche, à tel convoi ; ils savent quels sont ceux qui se sont tirés bravement d'affaire, quels furent tués, quels déshonorés, comment l'ennemi était posté , et tout cela ils vous le débitent en perfection dans le langage même de la guerre qu'ils ornent de serments de nouvelle fabrique. L'effet que peuvent produire parmi des pots écumants et des esprits qui fermentent d'ale, une barbe coupée à l'imitation de celle du général, «t un vieil uniforme rapporté du camp, est étonnant à penser. Il vous faut apprendre à reconnaître ces scandales de notre temps, ou bien vous courriez risque de grandement vous méprendre.
Fluellen. — Je vais vous dire ma pensée, capitaine Gower. Je m'aperçois qu'il n'est pas l'homme qu'il voudrait faire croire qu'il est : si je découvre un trou dans son habit, je lui dirai mon opinion. (Le tambour bat.) Ecoutez, le roi vient, et je dois lui parler des affaires du bout.
Entrent LE ROI HENRI, GLOCESTER
et des soldats.
Fluellen. — Tieu pénisse Votre Majesté!
Le roi Henri. — Quelles nouvelles, Fluellen? viens-tu du pont ?
Fluellen. — Oui, plaise à Votre Majesté. Le duc d'Exeter a très-vaillamment défendu le bout: le Français est parti, voyez-vous, et nous avons
un heureux et prave passage : pardi, l ' atversaire était en possession du boni, mais il a été forcé de se retirer, et le duc d'Exeter est maître du bont : je puis dire à Votre Majesté que le duc est un homme prave.
Le foi Henri. — Combien d'hommes avez-vous perdus, Fluellen?
Fluellen. — La perdition de t atversaire a été très-grande , raisonnablement grande : pardi , pour ma part, je crois que le duc n'a pas perdu un homme, sauf un seul qui doit être exécuté pour avoir volé dans une église, un certain Bardolph, si A^otre Majesté connaît l'homme: sa figure est toute bubons, pustules, boutons et flammes de feu, et ses lèvres font l'office de soufflet à son nez qui est comme un charbon de feu, quelquefois pieu et quelquefois rouge ; mais son nez est exécuté et son feu est éteint.
Le roi Henri. — Nous voudrions que tous les délinquants de son espèce fussent pendus, et nous donnons ordre exprès que, dans nos marches à travers le pays, on n'enlève rien par violence des villages , qu'on ne prenne rien sans le payer, qu'aucun Français ne soit insulté ou maltraité par un langage dédaigneux; car lorsque la douceur et la cruauté jouent ensemble la partie d'un royaume, c'est le plus doux des joueurs qui est le plus prompt gagnant.
Fanfare de trompette. Entre MONTJOIE.
Montjoie. — Vous reconnaissez qui je suis à mon habit ?
Le roi Henri. — Eh bien, je reconnais qui tu es : que dois-je apprendre de toi ?
Montjoie. — La résolution de mon maître.
Le roi Henri. — Expose-la.
Montjoie. — Voici comment parle mon roi. Dis à Henri d'Angleterre que tout mort que nous paraissions, nous ne faisions que sommeiller; la prudence est un meilleur soldat que la témérité. Dislui que nous aurions pu le repousser d'Harfleur, mais que nous n'avons pas jugé bon de châtier une offense avant qu'elle ne fût au comble : maintenant c'est à notre tour de parler et notre voix est celle de l'autorité. Angleterre se repentira de sa folie, découvrira sa faiblesse et admirera notre patience. Ordonne-lui, en conséquence, de songer à sa rançon, rançon sous laquelle fléchirait son infimité, s'il nous fallait la proportionner aux pertes que nous avons supportées, aux sujets qui nous ont été enlevés et aux affronts qu'il nous a fallu avaler.
LE ROI HENRI V
Pour compenser nos pertes, son trésor e^t trop pauvre ; tout son royaume réuni ne compenserait pas ce qui a été répandu de notre sang, et pour ce qui est de l'affront qui nous est fait, sa propre personne, s'agenouillant à nos pieds, ne nous offrirait qu'une faible et indigne satisfaction. A ces paroles, ajoute notre défi, et dis -lui, pour conclusion, qu'il a trahi ses compagnons dont la condamnation est prononcée. Ici s'arrêtent les paroles de mon roi et maître et finit mon message.
Le roi Henri. — Quel est ton nom? je connai's ta qualité.
Montjoie. — Montjoie.
Le boi Henri. — Tu remplis fort bien ton office. Retourne -t'en et dis à ton roi que je ne le cherche pas maintenant, mais que je débirerais marcher sur Calais sans obstacles ; car, pour dire la vérité (quoiqu'il ne soit pas sage d'en avouer si long à un ennemi qui a pour lui la ruse et l'avantage de l'occasion), mes hommes sont très-affaiblis par la maladie; mon armée a diminué, et le petit nombre de soldats que je possède ne vaut presque pas mieux que le nombre équivalent de Français, et cependant, lorsqu'ils étaient en santé, je te le dis, héraut, je croyais voir marcher trois Français sur une seule paire de jambes an • glaises. Cependant, pardonnez-moi, mon Dieu, de me vanter ainsi ! c'est cet air de votre France qui a soufflé en moi ce vice; je dois m'en repentir. Vas donc et dis à ton maître que je suis ici ; ma rançon est ce corps frêle et sans valeur ; mon armée n'est qu'une garde faible et minée par la maladie, et cependant, je le jure par Dieu, dislui que nous marcherons, quand bien même France lui-même et tout autre voisin de la même force que lui, nous barreraient la roule. Voici pour ta peine, Montjoie. Vas, ordonne à ton maître de bien réfléchir; si on nous laisse passer, nous passerons ; si on nous fait obstacle, nous changerons la couleur brune de -votre terre par le rouge de votre sang, et là dessus, Montjoie, portez-vous bien. Le résumé de notre réponse consiste simplement en ceci : nous ne voudrions pas chercher une bataille dans l'état où nous sommes; mais même dans l'état où nous sommes, nous vous le disons, nous ne l'éviterons pas : dites cela à votre maître.
Montjoie. — Je lui rapporterai ces paroles. Mes remerciments à Votre Altesse. {Il .sort.)
Glocestkr. — J'espère qu'ils ne tomberont pas sur nous maintenant.
Le roi Henri. — Nous sommes dans les mains
de Dieu, frère, et non dans les leurs. Marchons vers le pont; la nuit commence à tomber; nous camperons au delà de la rivière, et demain nous ordonnerons la marche en avant. {Ils sortent.)