‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 177 sur 447 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Le camp français près d'Azincourt.

Entrent LE CONNÉTABLE DE FRANCE, RAM- BURES, LE DUC D'ORLÉANS, LE DAUPHIN

et autres.

Le connétable. — Bah ! j'ai la meilleure armure du monde! Je voudrais qu'il fût jour!

Le duc d'Orléans. — Vous avez une excellente armure, mais payez à mon cheval la louange qui lui est due.

Le connétable. — C'est le meilleur cheval qu'il y ait en Europe.

Le duc d'Orléans — Est-ce que le matin ne viendra jamais?

Le dauphin. — Monseigneur d'Orléans et Monseigneur le grand connétable, vous parlez de cheval et d'armure ...

Le duc d'Orléans. — Vous êtes aussi bien partagé en ces deux choses que prince au monde.

Le dauphin. — Que cette nuit est longue! — Je ne changerais mon cheval contre aucun autre ne marchant que sur quatre pieds. Ca ha! le cheval volant, le Pégase, qui a les narines de feu, il bondit de terre comme si ses flancs étaient une balle de cuir ! Lorsque je le monte, je plane, je suis un faucon ; il trotte dans l'air ; la terre chante lorsqu'il la touche ; la vile corne de son sabot est plus musicale que la flûte d'Hermès.

Le duc d'Orléans. — Il est de la couleur de la muscade.

Le dauphin. — El il a la chaleur du gingembre. C'est une monture pour Persée : il n'est qu'air et feu, et les lourds éléments de la terre et de l'eau ne se mon'rent en lui que dans la tranquillité patiente avec laquelle il se laisse monter par son cavalier ; celui-là est vraiment un cheval, et toutes les autres rosses peuvent être appelées des bêtes.

Le connétable. — C'est vrai, Monseigneur ; c'est un cheval excellent et parfait de tous points.

Le dauphin. — C'est le prince des palefrois ; son hennissement est comme le commandement d'un monarque, et son allure arrache l'hommage.

Le duc d'Orléans. — Assez, cousin.

Le dalthin. — Parbleu, il n'aurait pas d'es-

prit, celui qui ne pourrait, depuis le lever de l'alouette jusqu'au coucher de l'agneau, chanter toutes sortes de louanges variées sur mon cheval. C'est un sujet inépuisable comme la mer ; changez tous les grains de sable du rivage en autant de langues éloquentes, et mon cheval sera pour elles toutes un thème suffisant : c'est un sujet digne d'occuper les raisonnements d'un souverain, et d'être monté parle souverain d'un souverain, digne que tous les peuples du monde, connus et incounus, mettent de côté leurs occupations particulières pour l'admirer. J'ai une fois écrit un sonnet à sa louange qui commençait ainsi : « Merveille de la nature... »

Le duc d'Orléans. — J'ai entendu un sonnet en l'honneur de la maîtresse de quelqu'un qui commençait ainsi.

Le dauphin. — Alors ses auteurs avaient imité celui que j'avais composé pour mon coursier; car mon cheval est ma maîtresse.

Le duc d'Orléans. — Alors votre maîtresse porte bien.

Le dai phin. — Moi seul, oui ; ce qui est le mérite particulier et la perfection reconnue d'une bonne maîtresse.

Le connétable. — Certes, car il m'a semblé qu'hier votre maîtresse vous secouait joliment le dos.

Le DAurmN. — C'est peut-être ce qu'a fait aussi la vôtre.

Le connétable. — La mienne n'était pas bridée.

Le dauphin. — Oh bien alors, elle était sans doute vieille et douce, et vous galopiez comme un Kerne d'Irlande sans haut de chausses et en caleçons collants.

Le connétable. — Vous avez un bon jugement en équitation.

Le dalphin. — En ce cas, laissez-vous instruire par moi : ceux qui chevauchent ainsi et qui ne se tiennent pas adroitement, tombent dans de sales fondrières ; j'aime mieux mon cheval pour maîtresse.

Le connétable. — J'aimerais autant avoir ma maltresse pour jument.

Le dauphin. — Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres crins.

Le connétable. — Je pourrais aussi exactement me vanter de cela, si j'avais une truie pour maitreîse.

Le dauphin. — Le chien est retourné h son

propre vomissement et la truie lavée au bourbier: lu te sers de tout.

Le connétable. — Cependant je ne me sers .gas de mon cheval pour maîtresse , ni d'aucun proverbe du genre du vôtre, et aussi mal à propos.

Rambures. — Monseigneur le connétable, sontce des étoiles ou des soleils qui sont sur l'armure que j'ai vue ce soir sous votre tente?

Le connétable. — Des étoiles, Monseigneur.

Le dauphin. — Quelques-unes d'entre elles tomberont demain, je l'espère.

Le connétable. — Et cependant mon ciel n'en aura aucune qui lui manque.

Le dauphin — C'est possible, car vous en portez beaucoup de superflues, et il serait plus honorable que quelques-unes en fussent retranchées.

Le connétable. — ■ Absolument comme votre cheval porte vos louanges ; il trotterait aussi bien si quelques-unes de vos exagérations étaient démontées.

Le dauphin. — Que ne suis-je capable de le charger de ce qu'il mérite ! — Il ne sera donc jamais jour? Je trotterai demain un mille, et mon chemin sera pavé de têtes anglaises.

Le connétable. — Je n'en dirai pas autant, decrainte d'être obligé de tourner la tète à mon chemin : mais je voudrais qu'il fût jour, car je désirerais vivement frotter les oreilles aux Anglais.

Rambures. — Qui veut se hasarder à parier avec moi pour vingt prisonniers?

Le connétable. — Il faut d'abord vous hasarder vous-même avant de les avoir,

Le DAurHiN. — Il est minuit, je vais aller m'armer. (// sort.)

Le duc d'Orléans. — Le Dauphin soupire après le matin.

Rambures. — Il aspire à manger de l'Anglais.

Le connétable. — Je crois bien qu'il pourra manger tous ceux qu'il tuera.

Le duc d'Orléans. — Far la blanche main de ma Dame, c'est un vaillant prince.

Le connétable. — Jurez par son pied, afin qu'elle puisse écraser le serment.

Le duc d'Orléans. — H est tout simplement le plus actif gentilhomme de France.

Le connétable. — L'agitation est de l'activité, et il est toujours à s'agiter.

Le duc d'Orléans, — Je n'ai jamais entendu dire qu'il ait fait de mal.

Le connétable. — Et il n'en fera aucun demain ; il continuera à conserver cette bonne réputation.

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