ACTE III, SCENE VII
Le duc d'Orléans. — Je le connais pour vaillant.
Le connétable. — C'est ce que m'a dit quelqu'un qui le connaît mieux que vous ne le connaissez.
Le duc d'Orléans. — Quel est ce quelqu'un ?
Le connétable. — Parbleu, c'est lui-même qui me l'a dit, et il ajoutait qu'il s'inquiétait peu qu'on le sût.
Le duc d'Orléans. — 11 n'a pas besoin de s'en inquiéter en effet ; ce n'est pas chez lui une vertu cachée.
Le connétable. — Si, par ma foi, Monsieur : jamais personne ne la vit que son laquais : c'est une vertu encapuchonnée, et lorsqu'elle se montre, c'est peur s'enfuir à tire-d'ailes.
Le duc d'Orléans. — «t Mauvais vouloir ne parla jamais bien. »
Le connéïaele. — Je compléterai ce proverbe par celui-ci . « Il y a de la flatterie dans l'amitié. y>
I.e duc d'Orléans. — Et je corrigerai celui-là par cet autre : ce Donnez au diable son dû. »
Le connétarle. — Très-bien appliqué : votre ami tient la place du diable. Je vise à l'oeil même de votre proverbe par un * Peste soit du diable ! »
Le duc d'Orléans. — Vous êtes le plus fort de nous en proverbes, et vous vérifiez étonnamment celui-ci : « la flèche du sot est vite lancée. »
Le connétable. — Votre trait a passé par-dessus ma tête.
Le duc d'Orléans. — Ce n'est pas la première Ibis qu'on vous passe par-dessus la tète.
Entre un messager.
Le messager. — Monseigneur le grand connétable, les Anglais sont à quinze cents pas de vos tentes.
Le connétable. — Qui a mesuré la distance?
Le messager. — Monseigneur Grandpré.
Le connétable. — Un vaillant et expert gentilhomme. Que n'est-il jourl Hélas, pauvre Harry d'Angleterre ! il ne soupire pas après le jour autant que nous.
Le duc d'Orléans. — Quel absurde et téméraire garçon est ce roi d'Angleterre de venir s'égarer à ce point avec ses compagnons à cervelle obtuse clans des lieux qu'il ne connaît pas ?
Le connétable. — Si les Anglais avaient la moindre finesse, ils s'enfuiraient.
Le duc d'Orléans. — Mais ils en manquent ; car si leur tête avait la moindre armure d'intelligence, ils ne porteraient jamais des casques aussi pesants.
Rambures. — Cette île d'Angleterre nourrit de très-vaillantes créatures : leurs dogues sont d'un courage incomparable.
Le duc d'Orléans. — Sots mâtins qui viennent se jeter en aveugles dans la gueule d'un ours russe pour se faire broyer comme des pommes pourries ! Vous pourriez tout aussi bien dire : c'est une vaillante puce qui ose prendre son déjeuner sur la lèvre d'un lion.
Le connétable. — Juste, juste ; ces hommes tiennent des dogues par leur attaque robuste et brutale et ils laissent leur esprit à leurs femmes ; donnez-leur de grandes tranches de bœuf, du fer et de l'acier, ils vont manger comme des loups et se battre comme des diables.
Le duc d'Orléans. — Oui, mais ces Anglaisci sont singulièrement à court de bœuf.
Le connétable. — En ce cas, nous verrons demain qu'ils auraient du cœur pour manger, mais qu'ils n'en auront pas pour se battre. Maintenant, il est temps de nous armer ; voyons, quelle heure est-il ?
Le duc d'Orléans. — 11 est maintenant deux heures : eh bien ! voyez-vous, à dix heures, chacun de nous sera maître de cent Anglais. (Ils sortent.)
LE ROI HENRI V