ACTE V, SCENE II
sin, et mon caractère n'est pas doucereux, si bien que n'ayant pour moi ni la voix, ni le cœur de ceux qui savent flatter, je ne puis réussir à si bien conjurer en elle l'esprit de l'amour qu'il consente à se montrer sous ses traits véritables.
Le duc de Bourgogne. — Pardonnez-moi la franchise de ma gaieté dans la réponse que je vais vous donner. Si vous voulez faire sur elle des conjurations, il vous faut faire un cercle ; si vous évoquez l'amour sous sa vraie figure, il apparaîtra nu et aveugle. Pouvez-vous la blâmer, elle, une fille dont les joues sont encore rosées du vermillon virginal de la pudeur, si elle refuse qu'on évoque un enfant nu et aveugle hors d'elle-même mise à nu et y voyant clair? Ce serait là, Monseigneur, une condition à laquelle une vierge trouverait dur de souscrire.
. Le roi Heniu. — Cependant elles ferment les yeux et cèdent, quand l'amour est aveugle et pousse ferme.
Le duc de Bourgogne. — Elles sont alors excusables, Monseigneur, car elles ne voient pas ce qu'elles font.
Le roi Henri. — Alors, mon bon Seigneur, apprenez à votre cousine à consentir en fermant les yeux.
Le duc de Bourgogne. — Je fermerai les yeux pour l'inviter à consentir, Monseigneur, si vous voulez lui enseigner à comprendre ma pensée ; car les filles, quand elles sont dans leur été et qu'elles ont chaud, sont comme les mouches à l'époque de la Saint-Barthélémy, aveugles quoiqu'elles aient leurs yeux, et alors elles souffrent qu'on les pelotte, ce dont auparavant elles ne pouvaient supporter la pensée.
Le roi Henri. — Le sens de cela c'est que je dois attendre le temps et la chaleur de l'été ; et alors, je finirai par attraper la mouche, c'està-dire votre cousine, et elle devra être aveugle aussi.
Le duc de Bourgogne. — Comme l'est l'amour devant ce qu'il aime, Monseigneur.
Le roi Henri. — C'est vrai, et quelques-uns d'entre vous peuvent remercier l'amour pour mon aveuglement, qui m'empêche de voir plus d'une belle ville française à cause d'une belle vierge française qui se trouve devant mon chemin.
Le roi Charles. — Si, Monseigneur, vous les voyez en perspective; ce sont des cités bien représentées par une fille; car elles sont toutes en-
tourées de murailles vierges que la guerre n'a jamais entamées.
Le roi Henri. — Catherine sera-t-elle ma femme ?
Le roi Charles. — Oui, si cela vous plaît.
Le roi Henri. — J'en suis content, pourvu que les villes vierges dont vous parlez l'accompagnent : en sorte que la vierge qui se trouvait sur le chemin de mon désir, sera la route qui me mènera à l'accomplissement de ma volonté.
Le roi Charles. — Nous avons consenti à toutes les propositions raisonnables.
Le roi Henri. — En est-il ainsi, Milords d'Angleterre ?
Westmoreland. — Le roi a concédé tous les articles ; d'abord sa fille, puis tout le reste dans toute la rigueur des termes.
Exeter. — Seulement il n'a pas encore souscrit à l'article où vous demandez que le roi de France, lorsqu'il aura occasion d'écrire pour octroi d'office, nomme Votre Altesse sous cette forme et avec cette addition en langue française : Notre très-cher fils, Henri, roi et Angleterre, héritier de France, ou bien, ainsi, en latin, Prœclarissimus filins noster, Henricus, rex Anglix et hxres Francise.
Le roi Charles. — Et je n'ai pas non plus refusé cet article, frère, mais à votre requête, je l'accorderai.
Le roi Henri. — Alors je vous prie, au nom de l'amour et d'une chère alliance, de laisser cet article aller rejoindre les autres, et pour conclure, donnez-moi votre fille.
Le roi Charles. — Prenez-la, mon beau fils, et engendrez-moi de son sang une postérité, afin que les royaumes rivaux de France et d'Angleterre, dont les rivages même sont pales de l'envie qu'ils portent au bonheur l'un de l'autre, puissent voir cesser leur haine, et puisse cette chère union implanter si bien dans leurs cœurs adoucis des sentiments de bon voisinage et de foi chrétienne que la guerre ne puisse jamais tirer son épée sanglante entre l'Angleterre et la belle France.
Tous ensemble. — Amen !
Le roi Henri. — Maintenant, soyez la bienvenue, Catherine; et vous tous, soyez-moi témoins que je l'embrasse ici comme ma reine souveraine. {Fanfares.)
La reine Isabelle. — Que Dieu, le meilleur arrangeur des mariages, fonde vos cœurs en un
LE ROI HENRI V
seul, vos royaumes en un seul 1 Que, de même que l'homme et la femme ne font qu'un par l'amour, il y ait entre vos royaumes un tel mariage que les mauvais offic'es et les cruelles jalousies, qui souvent troublent le lit des heureuses unions, ne puissent jamais se glisser dans le pacte que concluent les deux pays pour rompre le lien de leur alliance intime ; puissent les Anglais recevoir les Français comme des Anglais, les Français recevoir les Anglais comme des Français, et que Dieu réponde amen à ce vœu 1
Tous ensemble. — Amen !
Le roi Henri. — Préparons-nous pour notre mariage, auquel jour, Monseigneur de Bourgogne, nous prendrons votre serment et celui de tous les pairs pour la sûreté de nos alliances. Ce jour-là je prêterai serment à Catherine, et vous me prêterez serment à moi, et puissent ces serments être bien et heureusement gardés des deux parts ! {Ils sortent.)
Entre LE CHOEUR.
Le choeur. — C'est jusqu'à ce point que d'une plume grossière et bien inhabile, notre auteur a péniblement conduit cette histoire, confinant dans un petit espace des hommes puissants, mutilant par ses bonds la pleine carrière de leur gloire. C'est une petite période, mais dans cette petite période brilla grandement cette étoile de l'Angleterre : la Fortune fit son épée ; par cette épée, le plus beau jardin du monde fut conquis , et il en laissa son fils maître souverain. Henri le Sixième, couronné dans ses langes d'enfant roi de France et d'Angleterre, succéda à ce roi ; sous lui tant de mains s'employèrent au gouvernement qu'elles perdirent la France et firent saigner TAngleterre ; spectacle que notre théâtre vous a souvent montré : en reconnaissance de ces peintures, permettez à vos indulgentes imaginations d'agréer celle-là. {Sort le chœur.)
PERSONNAGES DU DR\ME
LÉ ROI HENRI VI
Le duc de QLOCESTER, oncle du roi et protecteur du
royaume.
Le duc de BEDFORD, oncle du roi et régent de France. THOMAS BEAUFORT, duc d'Exetek, grand oncle du roi. HENRI, BEAUFORT, évêque de Winchester, par la suite
cardinal, grand-oncle du roi.
JOHN BEAUFORT, comte, par la suite duc de Somerset. RICHARD PLANTAGENET, fils aîné de RICHARD, le feu
comte de Cambridge, par la suite duc d'York. Le comte de WARWICK.
Le comte de SALISBURY.
Le comte de SUFFOLK.
LORD TALBOT, par la suite comte de Shrewsbur*. JOHN TALBOT, son fils.
EDMUND MORTIMER, comte des Marches.
SIR JOHN FALSTOFFE.