‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 199 sur 447 · ACTE V, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE II

dents nuisibles et nous ramène la bénédiction de ses faveurs antérieures.

Le roi Henri. — Duc de Bourgogne, si vous désirez la paix, dont l'absence donne force aux vices que vous avez cités, vous pouvez l'acheter, celte paix, en accordant complète satisfaction à toutes nos justes demandes dont vous avez entre les mains, brièvement rédigées, et la teneur générale et les conditions particulières.

Le duc de Bourgogne. — Le roi les a entendues, et il n'y a pas encore répondu.

Le roi Henri. — Eh bien donc, la paix que vous réclamez avec tant d'insistance, dépend de vous.

Le roi Charles. — Je n'ai encore fait que parcourir ces articles d'un œil rapide : s'il plait à Votre Grâce de désigner quelques-uns des membres de votre conseil pour conférer une fois encore avec nous, nous les examinerons de nouveau avec plus de soin, et nous vous donnerons immédiatement notre agrément et notre réponse définitive.

Le roi Henri. — Nous y consentons, mon frère. Allez, mon oncle Exeter, et vous, mon frère Clarence, et vous, mon frère Glocester, et vous, Warwick, et Huntington, allez avec le roi; nous vous donnons libre pouvoir de ratifier, d'expliquer ou de modifier, selon que vos sagesses le jugeront avantageux pour notre dignité, toutes les conditions comprises ou non dans nos demandes, et nous souscrirons à vos décisions. Ma très-belle sœur, voulez-vous aller avec les princes ou rester ici avec nous ?

La reine Isabelle. — Notre gracieux frère, j'irai avec eux : peut-être la voix d'une femme rendra-t-elle quelque service, dans le cas où l'on appuierait avec trop d'insistance sur certains articles.

Le roi Henri. — Laissez cependant notre cousine Catherine, ici, avec nous : elle est notre principale demande, et la première en tète de toutes.

La reine Isabelle. — Elle en a pleine permission. {Tous sortent, excepté le roi Henri, Catherine et Alice.)

Le roi Henri. — Belle et très-belle Catherine, voudriez-vous faire à un soldat la grâce de lui enseigner des paroles qui soient dignes de pénétrer dans l'oreille d'une dame et de plaider auprès de son gentil cœur la cause de son amour ?

Catherine. — Votre Majesté se moquera de moi; je ne sais pas parler votre anglais.

Le roi Henri. — O belle Catherine, si vous voulez m'aimer solidement avec votre cœur français, je serai heureux de vous entendre confesser votre amour en langue anglaise incorrecte. Do you lihe me, Catherine?

Catherine. — Pardonnez-moy , je ne puis dire ce que c'est que like me.

Le roi Henri. — Un ange est like vous, Catherine, c'est-à-dire que vous êtes comme un ange.

Catherine. — Que dit-il? que je suis semblable à les anges?

Alice. — Ouy, vraiment, sauf Fotre Grâce, ainsi dit-il.

Le roi Henri. — Je l'ai dit, chère Catherine, et je ne rougis pas de l'affirmer.

Catherine. . — Oh, bon Dieu! les langues des hommes sont pleines de tromperies.

Le roi Henri. — Que dit-elle, belle demoiselle? que les langues des hommes sont pleines de tromperies ?

Alice. — Ouy ; que les langues de hommes est être pleines de tromperies ; c'est cela de la princesse.

Le roi Henri. — La princesse est celle qui parle le mieux anglais de vous deux. Sur ma foi, Catherine, ma galanterie est juste d'accord avec ton intelligence de notre langue. Je suis heureux que tu ne saches pas mieux parler l'anglais, car si tu l'entendais mieux, tu trouverais en moi un roi si simple que tu penserais que j'ai vendu ma ferme pour acheter ma couronne. Je ne sais pas me faufiler en amour par quatre chemins, et toute ma science consiste à vous dire directement, je vous aime : si vous insistez dans vos réponses plus loin qu'un est-ce bien vrai? vous me mettez au pied du mur. Donnez-moi votre réponse ; faites cela, ma foi; là-dessus, frappons-nous dans la main et concluons l'affaire. Qu'en dites-vous, Dame ?

Catherine. — Sauf votre honneur, moi entendre bien.

Le roi Henri. — Parbleu, si vous exigiez que je fisse des vers ou que je dansasse pour vous plaire, Catherine, vous me désarçonneriez; car pour une de ces deux choses, je n'ai ni les mots ni la mesure, et pour l'autre, je n'ai ni mesure, ni force, et cependant j'ai une force d'une raisonnable mesure. Si je pouvais conquérir une dame au cheval fondu, ou en sautant en selle avec mon armure sur le dos, je puis dire, sans courir risque d'être taxé d'une grande vanterie, que j'aurais bientôt at-

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trapé une femme : ou bien s'il me fallait boxer pour ma bien-aimée, ou faire caracoler mon cheval pour obtenir son amour, je pourrais m'acquitter de la première de ces conditions comme un boucher, ou me tenir en selle comme un saltimbanque, sans broncher. Mais, Catherine, je ne sais pas faire les yeux doux, ni me répandre en éloquence, et je ne mets aucune adresse dans mes protestations; je ne connais que de bons serments, bien francs, que je ne fais que lorsque nécessité il y a, et que la nécessité ne peut me contraindre à violer. Si tu peux goûter un compagnon de ce caractère-là, Catherine, un compagnon dont la face ne vaut plus la peine d'être brûlée du soleil, qui ne regarde jamais dans son miroir pour l'amour de quoi que ce soit qu'il y puisse voir, eh bien alors, que ton oeil soit ton cuisinier. Je te parle en franc soldat : si tu peux m'aimer pour cette qualité, prends-moi; sinon, si je te dis que je mourrai, je te dirai vrai, mais d'amour pour toi, non parle Seigneur; et cependant je t'aime vraiment. Tant que tu vivras, chère Catherine, choisis un époux d'une constance simple, d'une constance à l'état de lingot et qui ne soit pas monnayée; car il remplira forcément ses devoirs envers toi, précisément parce qu'il n'aura pas le moyen de faire sa cour ailleurs : quant à ces compères aux langages infiniment variés qui s'insinuent par la rime dans les faveurs des dames, ils s'en font bientôt chasser par la raison. Parbleu, un parleur n'est qu'un babillard , une pièce de vers n'est qu'une ballade. Une bonne jambe se fatiguera ; un dos robuste se courbera ; une barbe noire deviendra blanche ; une tête bouclée deviendra chauve ; un œil saillant deviendra creux ; mais un bon cœur, Catherine, est le soleil et la lune; ou plutôt le soleil et non la lune ; car sa lumière est rayonnante, et il ne change jamais, et garde son cours invariable. Si tu veux un tel homme, prends-moi : en me prenant, prends un soldat; en prenant un soldat, prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à mon amour? Parle, ma belle, et donne-moi, je t'en prie, une bonne réponse.

Catherine. — Est-il possible que je puisse aimer le ennemi de la France ?

Le roi Henri. — Non, il n'est pas possible que vous aimiez l'ennemi de la France, Catherine : mais si vous m'aimiez, vous aimeriez l'ami de la France ; car j'aime tant la France que je ne veux pas perdre un seul de ses villages ; je la veux toute à moi : et lorsque la France sera mienne ,

Catherine, et que je serai vôtre, alors la France sera vôtre, et vous serez mienne.

Catherine. — Je ne puis dire ce que cela est.

Le roi Henri. — Non, Catherine? je vais te le dire en français, ce qui fera que les mots, j'en suis sûr, vont me rester suspendus à la langue comme une nouvelle mariée se suspend au cou de son mari , c'e.st-à-dire de manière à pouvoir à peine s'en détacher. Quand f ai la possession de France et que vous avez la possession de moi..., voyons un peu, comment dire maintenant ? Saint Denys, venez-moi en aide ! donc vostre est France et vous êtes mienne. Il me serait aussi facile de conquérir le royaume que de parler davantage en français : je ne te procurerai jamais aucune émotion en français, si ce n'est celle de te faire rire.

Catherine. — Sauf votre honneur, le français que vous parlez est meilleur que l 'Anglais, lequel je parle.

Le roi Henri. — Non, ma foi, il ne l'est pas, Catherine; mais il faut avouer que la manière dont tu parles ma langue et celle dont je parle la tienne peuvent marcher de pair pour leur trèssincère fausseté. Mais, Catherine, comprends-tu assez d'anglais pour entendre cette phrase : peuxtu m'aimer?

Catherine. — * Je ne puis le dire.

Le roi Henri. — Quelqu'une des personnes de votre voisinage, peut-il le dire, Catherine ? je le leur demanderai. Allons, je sais que tu m'aimes, et ce soir, lorsque vous vous retirerez dans votre cabinet de toilette, vous questionnerez cette demoiselle sur ma personne, et je sais, Catherine, que vous dénigrerez devant elle celles de ces qualités que vous aimez en moi ; mais, ma bonne Catherine, moquez-vous de moi sans pitié, d'autant mieux, gentille princesse, que je vous aime cruellement. Si jamais tu es à moi, Catherine, comme j'ai en moi la foi parfaite que lu le seras, je t'aurai conquise par la guerre et tu ne pourras par conséquent manquer de devenir une nourrice de bons soldats. Ne pourrions-nous, toi et moi, entre saint Denys et saint Georges, faire un enfant, à moitié français, à moitié anglais, qui s'en ira à Constantinople et prendra le Turc par la barbe? ne pourrions-nous le faire? qu'en distu, ma belle fleur de lys ?

Catherine. — Je ne sais pas cela.

Le roi Henri. — Non, c'est plus tard que tu le sauras, maintenant il suffit de promettre. Promettez donc maintenant, Catherine, que vous

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mettrez tous vos efforts à faire la moitié française d'un pareil enfant ; pour ce qui est de ma moitié anglaise, acceptez la parole d'un roi et d'un garçon. Que répondez-vous, la plus belle Catherine du monde , mon très-chère et divine déesse ?

Catherine. — Votre Majesté hâve fausse français assez, pour tromper la plus sage demoiselle qui soit en France.

Le roi Henri. — Oh ! fi maintenant de mon mauvais français ! Sur mon honneur, en bon anglais, je t'aime, Catherine. Je n'oserais engager ce même honneur pour assurer que tu m'aimes, cependant mon sang commence à me flatter de cette assurance, malgré le pauvre effet de mon peu tentant visage. Malédiction sur l'ambition de mon père ! il pensait à la guerre civile lorsqu'il m'engendra ; aussi fus-je créé avec cet extérieur peu avenant, avec cet aspect de fer, si bien que lorsque j'en viens à faire la cour aux dames, je les effraye. -Mais sur ma foi, Catherine, plus je deviendrai vieux, plus je paraîtrai à mon avantage: ma consolation est que le vieil âge, ce méchant démolisseur de la beauté, fera peu de ravages sur mon visage. Si tu m'épouses, tu m'épouses au pire moment ; mais si tu dois te faire à moi, tu t'y feras de mieux en mieux : ainsi réponds-moi, ma très-belle Catherine, veux-tu de moi? Chassez vos rougeurs de vierge, avouez les pensées de votre cœur avec les regards d'une impératrice, prenezmoi par la main et dites : Harry d'Angleterre, je suis à toi : et tu n'auras pas plus tôt béni mon oreille de ce mot que je te répondrai tout haut : l'Angleterre est tienne, l'Irlande est tienne, la France est tienne, et Henri Plantagenet est tien, et quoique je lui dise cela en face, à cet Henri, s'il n'est pas l'égal des meilleurs rois, tu trouveras en lui le meilleur roi des bons garçons. Allons, répondez-moi en musique désaccordée, car ta voix est musique et ton anglais est en désaccord; par conséquent, Catherine, reine des reines, ouvre-moi ton âme en anglais désaccordé ; veux-tu de moi?

Catherine. — Il en sera comme il plaira au roi mon père.

Le roi Henri. — Parbleu! cela lui plaira parfaitement, Catherine; cela lui plaira, Catherine.

Catherine. — Alors, cela me contentera aussi.

Le roi Henri. — Là dessus, je baise voire main et je vous appelle ma reine.

Catherine. — Laissez, mon Seigneur, laissez, laissez ; je ne veux point que vous abaissiez votre

grandeur en baisant la main u"une votre indigne serviteur : excusez-moi, je vous supplie, mon trèspuissant Seigneur.

Le roi Henri. — Alors je vais baiser vos lèvres, Catherine.

Catherine. — Les Dames et Demoiselles pour être baisées devant leurs noces, il n'est pas la coutume de France.

Le roi Henri. — Madame, mon interprète, que dit-elle ?

Alice. — Que ce n'est pas la coutume pour les Ladies de France ; je ne sais pas comment se dit baiser en anglais.

Le roi Henri. — To kiss.

Alice. — Votre Majesté entendre mieux que moy.

Le roi Henri. — Ce n'est pas la coutume des demoiselles de France d'être baisées avant d'être mariées, a-t-elle voulu dire.

Alice. — Ouy, vraiment.

Le roi Henri. — O Catherine, les coutumes scrupuleuses ont la courtoisie de céder aux grands rois. Chère Catherine, nous ne pouvons nous renfermer dans les étroites limites de la mode d'un pays : c'est nous qui faisons les manières, Catherine, et la liberté qui suit nécessairement nos conditions ferme la bouche à tous les censeurs, comme je m'en vais fermer la vôtre pour m'avoir refusé un baiser, en m'opposant la prude coutume de votre pays : donc résignez-vous et cédez. (Il r embrasse.) Vous avez de la sorcellerie dans vos lèvres, Catherine ; il y a plus d'éloquence dans un de leurs attouchements sucrés que dans toutes les langues réunies du conseil de France, et elles persuaderaient Harry d'Angleterre plus vite qu'une pétition générale de tous les monarques. Voici venir votre père.

Rentrent LE ROI et LA REINE DE FRANCE, LE DUC DE BOURGOGNE , BEDFORD , GLOCESTER, EXETER, WARAVICK, WEST- MORELAND et autres.

Le duc de Bourgogne. — Dieu protège Votre Majesté 1 Mon royal cousin, apprenez-vous l'anglais à notre princesse ?

Le roi Henri. — J'aurais voulu lui apprendre, mon beau cousin, combien mon amour pour elle est parfait, et cela est du bon anglais.

Le duc de Bourgogne. — Est-ce qu'elle n'a pas de dispositions ?

Le roi Henri. — Notre langue est rude, cou-

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