‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 205 sur 447 · CHARLES, LE DUC D'ALENÇON, RENÉ · texte numérisé non relu

CHARLES, LE DUC D'ALENÇON, RENÉ

D'ANJOU, et autres.

Charles. — Qui vit jamais rien de semblable? Quels hommes est-ce que j'ai avec moi! chiens! lâches ! poltrons ! Je n'aurais jamais fui s'ils ne m'avaient pas laissé au milieu de mes ennemis.

René d'Anjou. — Salisbury tue en désespéré ; il a combattu comme un homme fatigué de la vie. Les autres Lords, pareils à des lions qui manquent de pâture, se précipitent sur nous comme sur une proie dont ils ont faim.

Le duc d'Alençon. — Froissart, un de nos compatriotes, rapporte que sous le règne d'Edouard III, l'Angleterre n'enfantait que des Rolands et des Oliviers. Ce dire est plus justement vérifié par ce qui vient de se passer, car l'Angleterre n'a envoyé à ce dernier combat que des Samsons et des Goliaths. Un contre dix! de maigres canailles qui n'ont que les os! Qui aurait jamais supposé qu'ils eussent un tel courage et une telle audace?

Charles. — Laissons cette ville, car ces manants sont des fous furieux, et la faim ne les rendra que plus forcenés ; je les connais depuis longtemps ; ils démoliront les murailles avec les dents plutôt que d'abandonner le siège.

René d'Anjou. — Je crois vraiment que leurs armes sont disposées de manière à frapper d'ellesmêmes, comme des horloges, par le moyen de quelques rouages singuliers ou de quelque invention; sans cela, ils ne pourraient jamais tenir autant qu'ils font. Mon avis est que nous devons les laisser tranquilles.

Le duc d'Alençon. — Soit.

Entre LE BÂTARD D'ORLÉANS.

Le bâtard. — Où est le prince Dauphin? J'ai des nouvelles pour lui.

Charles. — Bâtard d'Orléans, vous êtes trois fois le bienvenu parmi nous.

Le bâtard. — Il me semble que vos physionomies sont tristes et vos attiludes celles de l'effroi :

est-ce le dernier échec qui vous a jetés dans ce désespoir ? Ne vous désespérez pas, car j'ai un secours tout prêt : j'amène avec moi une sainte fille qui, par une vision qui lui a été envoyée du ciel, est ordonnée pour faire lever ce siège insupportable et pour chasser les Anglais hors des frontières de France. Elle a en elle un profond esprit de prophétie qui dépasse celui des neuf Sibylles de l'ancienne Rome : elle peut révéler le passé et l'avenir. Répondez , l'introduirai-je ? Croyez-en mes paroles, car elles sont certaines et infaillibles.

Charles. — Allez, appelez-îa. {Sort le bâtard.) Mais auparavant, pour éprouver son génie, René, joue à ma place le rôle de Dauphin : questionnela avec hauteur ; donne à tes regards un caractère sévère ; par ce moyen, nous découvrirons quelle est l'étendue de son génie. (Il se retire à l'écart.)

Rentre LE BÂTARD D'ORLÉANS avec LA PUCELLE.

René d'Anjou. — Belle fille, est-ce toi qui accomplis ces choses merveilleuses?

La pucelle. — René, est-ce toi qui penses me tromper? où est le Dauphin? Sors, sors de là où tu es : je te connais bien, quoique je ne t'aie jamais vu avant cette heure. Ne sois pas étonné, rien ne m'est caché. Je veux te parler en particulier. Reculez-vous, Messeigneurs, et laisseznous un instant ensemble.

René d'Anjou. — Elle va bien dès le premier coup.

La pucelle. — Dauphin, je suis par naissance la fille d'un berger , mon esprit n'a été cultivé par aucune espèce d'art. Il a plu au ciel et à notre gracieuse Vierge de jeter leurs regards sur mon état misérable. Voici ! pendant que je gardais mes tendres agneaux et que je livrais mes joues à la brûlante chaleur du soleil, la mère de Dieu a daigné m'apparaître, et, dans une vision pleine de majesté, m'a commandé de laisser mes basses occupations et de délivrer mon pays de ses calamités. Elle me promit son aide, m'assura du succès, se révéla elle-même au sein d'une gloire complète, et grâce à la lumière de ses clairs rayons qu'elle fit pénétrer en moi, elle me donna cette beauté dont je suis bénie et que vous pouvez voir, moi qui étais auparavant noire et hàlee. Adresse-moi telle question que tu voudras, et j'y répondrai spontanément ; fais par le combat l'épreuve de mon courage, si tu l'oses, et tu

LE ROI HENRI VI

découvriras que je suis au-dessus de mon sexe. Tiens-toi pour bien certain de ceci, c'est que tu seras heureux, si tu m'acceptes pour ta compagne de guerre.

Charles. — Tu m'as étonné par tes paroles hautaines. Je ne veux soumettre ta valeur qu'à cette seule épreuve; tu lutteras avec moi en combat singulier ; si tu triomphes, tes paroles sont véridiques ; autrement je perds toute confiance.

La pucelle. — Je suis prête ; voici mon épée au tranchant affilé, ornée de cinq fleurs de lys de chaque coté, que j'ai choisie dans le cimetière de Sainte-Catherine, en Touraine, dans un énorme tas de vieilles ferrailles.

Charles. — Alors, par le nom de Dieu, viens; je ne crains aucune femme.

La pucelle. — Et moi, tant que je vivrai, je ne fuirai pas devant un homme. (Ils combattent.)

Charles. — Arrête, retiens tes mains! Tu es une Amazone et tu combats avec l'épée de Déborah .

La pucelle. — La mère du Christ me soutient, sans cela, je serais trop faible.

Charles. — Quel que soit celui qui t'aide, c'est toi qui dois m'aider. Je brûle du désir impatient de l'avoir; tu as à la fois subjugué mon cœur et mes mains.,Excellente Pucelle, si tel est ton nom, je veux être ton serviteur et non ton souverain ; c'est le Dauphin de France qui t'adresse cette requête.

La pucelle. — Je ne dois consentir à aucun des rites de l'amour, car ma vocation sacrée me vient d'en haut : lorsque j'aurai chassé d'ici tous tes ennemis, alors je penserai à une récompense.

Charles. — En attendant, jette un gracieux regard sur ton esclave prosterné.

René d'Anjou. — Il me semble que Monseigneur cause bien longtemps.

Le duc d'Alençon. — Sans doute il confesse cette femme jusqu'au cotillon ; sans cela il ne prolongerait pas si longtemps l'entretien.

René d'Anjou. — L'interrompons nous, puisqu'il n'a plus l'air de penser à rien?

Le duc d'Alençon. — Peut-être pense-t-il à plus de choses que nous ne le croyons, nous, pauvres gens : ces femmes sont de rusées tentatrices avec leurs langues.

René d'Anjou. — Monseigneur, en quel pays êtes-vous donc maintenant ? Que décidez-vous ? abandonnons-nous Orléans, ou non ?

La pucelle. — Pardi, je vous dis non, moi,

poltrons défiants! Combattez jusqu'au dernier souffle, je serai votre sauvegarde.

Charles. — Ce qu'elle dit, je le confirme ; nous livrerons combat.

La pucelle. — Je suis marquée pour être le fléau des Anglais Cette nuit, je ferai sûrement lever le siège. Puisque j'entreprends de me mêler de cette guerre, espérez un été de la Saint-Martin, des jours d'alcyon. La gloire est pareille à un cercle fait sur l'eau qui ne cesse de s'élargir jusqu'à ce qu'il disparaisse à force de s'étendre. Le cercle de l'Angleterre a fini avec la mort d'Henri, et les gloires qu'il contenait dans sa circonférence se sont dispersées : maintenant je suis pareille à ce navire altier et insultant qui portait à la fois César et sa fortune. ■

Charles. — Si Mahomet fut inspiré par une colombe, tu es, toi, inspirée par un aigle. Ni Hélène, la mère du grand Constantin, ni les filles de saint Philippe ne t'égalaient. Brillante étoile de Vénus, tombée sur la terre, comment ferai-je pour t'adorer avec un respect suffisant?

Le duc d'Alençon. — Ne mettons aucun retard et faisons lever le siège.

René d'Anjou. — Femme, fais ce que tu pourras pour sauver nos honneurs. Chasse-les d'Orléans, et sois immortalisée.

Charles. — Nous allons tenter l'épreuve immédiatement ; allons, marchons à celte entreprise : je ne croirai jamais à aucun prophète, s'il se trouve qu'elle ment. (Ils sortent.)

SCÈlNE III.

Entrent aux portes LE DUC DE GLOCESTER avec ses gens en livrée bleue.

Glocester. — Je viens aujourd'hui pour inspecter la Tour ; je crains qu'il n'y ait là depuis la mort d'Henri, une administration peu sûre. Où sont ces gardiens qui ne se tiennent pas ici à leur poste ? Ouvrez les portes, c'est Glocester qui appelle. (Les serviteurs frappent.)

Premier gardien, de l'intérieur. — Qui donc frappe ici si impérieusement?

Premier serviteur. — C'est le noble duc de Glocester.

Second gardien, de l'intérieur. — Qu'il soit ce qu'il voudra, vous ne pouvez pas entrer.

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