‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 217 sur 447 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Londres. — Un appartement dans la Tour.

Entre MORTIMER, porté dans une chaise par deux gardiens.

Mortimer. — Affables gardiens de mon âge faible et décrépit, permettez au mourant Mortimer de se reposer ici. Le long emprisonnement a brisé mes membres comme ceux d'un homme qui vient de subir le chevalet, et ces cheveux gris, poursuivants de la mort, vieillis comme Kestor par une vie de soucis, prophétisent la fin d'Edmond Mortimer. Ces yeux, pareils à des lampes dont l'huile est épuisée, s'obscurcissent comme s'ils touchaient à leur fin. Mes faibles épaules sont courbées sous le poids du chagrin; mes bras sans force sont pareils à une vigne flétrie qui penche à terre ses branches sans sève : cependant ces pieds engourdis, incapables de faire tenir debout cette masse d'argile, me semblent avoir des ailes par leur désir de joindre une tombe, comme s'ils savaient que je n'ai pas d'autre espoir. Mais, dis-moi, gardien, mon neveu viendra-t-il?

Premier gardien. — Richard Plantacenet viendra, Milord : nous avons envoyé au Temple, à ses appartements, et on nous a rapporté la réponse qu'il viendrait.

Mortimir. — Assez : mon âme alors sera satisfaite. Pauvre gentilhomme ! ses malheurs égalent les miens. Depuis le jour où Harry Monmouth (avant la gloire duquel j'étais grand par les armes) commença son règne, j'ai subi cette odieuse captivité, et depuis cette même époque, Richard a été tenu dans l'obscurité, privé de ses honneurs et de ses droits héréditaires : mais aujourd'hui l'arbitre des désespoirs, le juste trépas, juge clément des misères des hommes, me congédie d'ici par un doux affranchissement; je voudrais que

suivre mes guides en aveugle, et je me suis efforcé par d'incessantes lectures de contrôler les descriptions et les récits. Avant de reproduire les paroles, j'ai toujours attendu de m'en être rendu un compte exact ; j'ai fait revivre la nature autour de moi.

Mais cette nature elle-même change constamment avec les hommes qu'elle nourrit. Les mouvements intérieurs dressent ou rabaissent les montagnes, les eaux courantes déblayent le sol et l'entraînent vers la mer, les courants sapent les falaises et reconstruisent les archipels, la vie fourmille dans -les flots et renouvelle sans fin la surface de la Terre, enfin les peuples changent par l'agriculture, l'industrie, les voies commerciales, l'aspect et les conditions premières des continents qui les portent et ne cessent de se modifier eux-mêmes par les migrations et les croisements. La mobilité de tout ce qui nous entoure est infinie, et pourtant il faut essayer d'en donner une idée, dépeindre à la fois le milieu primitif et le milieu changeant. Déjà dans le livre la Terre, qui est en quelque sorte la préface de l'ouvrage actuel , j'ai tenté de décrire tous les mouvements généraux qui se produisent à la surface du globe ; maintenant il s'agit de les suivre dans leurs détails à travers les continents et les mers. Pareille œuvre, je le sens, est bien difficile à mener abonne fin, mais je trouve l'excuse de ma hardiesse dans la grandeur même de la tâche et j'y dévoue sincèrement les heures rapides de ma vie. La goutte de vapeur qui brille un instant dans l'espace reflète sur sa molécule presque imperceptible l'univers qui l'entoure de son immensité: c'est ainsi que j'essaye de réfléchir le monde environnant.

La géographie conventionnelle qui consiste à citer les longitudes et les latitudes, à énumérer les villes, les villages, les divisions politiques et administratives, ne prendra qu'une place secondaire dans mon travail ; les atlas , les dictionnaires, les documents officiels fournissent sur cette partie de la science géographique tous les renseignements désirables. Je ne voudrais pas, en me donnant la facile besogne d'intercaler en grand nombre des tableaux de noms et de chiffres , accroître inutilement les dimensions d'un ouvrage qui sera déjà fort étendu, et je craindrais d'empiéter sur un domaine qui est celui de la cartographie et de la statistique pure. En ajoutant à mon livre de nombreuses cartes, je n'ai point eu non

plus l'ambition de composer une sorte d'atlas et de dispenser ainsi le lecteur d'avoir recours aux ouvrages spéciaux. Tandis que les cartes générales ont pour but de donner à ceux qui les étudient tous les renseignements, sans exception, qui se rapportent à la configuration du sol et à la position des mers , les planches et les figures de la Nouvelle Géographie universelle sont destinées uniquement à mettre en relief les phénomènes dont il est question dans le texte; tout en restant dans les conditions obligatoires d'exactitude et de précision , elles négligeront les détails secondaires. Loin de remplacer un atlas, mes cartes ne font, pour ainsi dire, que le commenter, en expliquer le sens intime relativement aux phénomènes de la nature et aux événements de l'histoire.

Dans mon long voyage à travers le monde, des rivages de la Grèce, où commence notre civilisation européenne, aux formidables monts de glace qui défendent à l'homme les abords des terres Antarctiques, je ne m'astreindrai point à un ordre absolument rigoureux . La nature étant elle-même fort diverse dans ses aspects et n'obéissant à aucun régime de régularité conventionnelle, il n'y aurait qu'un ordre tout extérieur à suivre toujours la même routine dans la description des pays. Il me semble plus vrai de me laisser diriger dans mon travail par l'importance relative des phénomènes qu'il s'agit de décrire et par les caractères distinctifs et l'état de culture des peuples qui se succéderont dans mes tableaux

En commençant un travail d'une aussi grande étendu mon devoir est de m'engager envers le lecteur à une extrême sobriété de langage. J'ai trop à dire pour ne pas me garder de toute parole inutile ; je serai donc aussi bref qu'il me sera possible de l'être sans nuire à la clarté de l'exposition. La Terre est assez grande et les quatorze cents millions d'hommes qui l'habitent présentent ■ assez de diversités et de contrastes pour que l'on puisse • en parler sans se livrer à des répétitions inutiles.

Malheureusement mon ouvrage, avec quelque soin qu je l'aie préparé et que je le rédige, ne sera point exempt de nombreuses erreurs. Celles qui auront pour caus les transformations incessantes de la nature et d l'humanité ne sauraient être évitées et je n'ai pas besoin de m'en excuser, car je ne puis avoir la prétention de devancer le temps. Mais je prévois aussi bien des

erreurs qui proviendront, soit de l'ignorance des travaux de mes devanciers, soit, chose plus grave, de quelque préjugé dont je ne serais pas encore parvenu à me défaire. D'avance je prie mes lecteurs de me pardonner. Du moins, puis-je leur promettre le scrupule dans le travail, la droiture dans les jugements,

le respect continu de la vérité. C'est là ce qui me permet de m'adresser à eux plein de confiance, en les invitant à étudier avec moi cette « Terre Bienfaisante » qui nous porte tous et sur laquelle il serait si bon de vivre en frères !

ELISÉE RECLUS

CONDITIONS ET MODE DE LA PUBLICATION

La Nouvelle Géographie universelle de M. Elisée Reclus se composera d'environ cinq cents livraisons, soit dix à douze beaux volumes grand in-8. Chaque volume, comprenant la description d'une ou de plusieurs contrées, formera pour ainsi dire un ensemble complet et se vendra séparément. Ainsi le premier volume embrassera l'Europe méditerranéenne (la Grèce, la Turquie, la Roumanie, la Serbie, l'Italie et la presqu'île des Pyrénées) ; le second, la France, l' Alsace-Lorraine et la Belgique; le troisième, la Suisse, l' Austro-Hongrie, l'Allemagne et la Hollande, etc. Nos souscripteurs, selon leurs ressources ou

leurs études, pourront donc se procurer isolément les parties de ce grand ouvrage dont ils auront besoin, sans s'exposer au regret de ne posséder que des volumes dépareillés.

Chaque livraison, composée de 16 pages et d'une couverture, et contenant au moins une gravure ou une carte tirée en couleurs, et généralement plusieurs cartes insérées dans le texte, se vend 50 centimes.

Il paraît régulièrement une livraison par semaine depuis le 8 mai 1875.

Typographie Laluive, rue de Fleurus, U, à Paris.

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