‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 249 sur 447 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

Glocester. Lords, adieu ; lorsque je ne serai plus, rappelez-vous que j'ai prophétisé que la France serait perdue avant longtemps! (Acte I, se. i )

des blessures, on les rende avec des mots pacifiques. Mort Dieu!

York. — Quant au duc de Suffolk, puisse-t-il suffoquer, lui qui ternit l'honneur de cette île guerrière! La France m'aurait arraché et mangé le cœur avant que j'eusse consenti à cette paix. J'avais toujours lu que les rois d'Angleterre avaient reçu avec leurs femmes des douaires et de grandes sommes d'or, et maintenant voilà notre roi Henri qui donne son bien pour épouser une femme qui ne lui apporte aucun avantage.

Glocester. — Une jolie plaisanterie, et comme on n'en avait jamais connu avant ce jour, que Suffolk demandant J'impôt du quinzième pour les frais et charges de son transport 1 elle aurait bien pu rester en France et crever de faim en France, avant....

Le cardinal Beaufort. — ÎMilord de Glocester.

maintenant vous allez trop loin : c'était le bon plaisir de Monseigneur le roi.

Glocfster. — Milord de Winchester, je connais votre coeur; ce ne sont pas mes discours qui vous déplaisent, c'est ma présence qui vous importune. Ta rancune va crever; sur ton visage je vois ta fureur, orgueilleux prélat : si je reste plus longtemps, nous allons recommencer nos anciennes querelles. Lords, adieu; lorsque je ne serai plus, rappelez-vous que j'ai prophétisé que la France serait perdue avant longtemps. (7/ sort.)

Le cardinal Beaufort. — Voilà notre protecteur qui s'en va furieux. Il vous est connu qu'il est mon ennemi, bien plus, qu'il est votre ennemi à tous, et qu'il n'est pas, je le crains, un grand ami du roi. Considérez, Milords, qu'il est son plus proche par le sang et qu'il est héritier présomptif de la couronne d'Angleterre; Henri aurait acquis

LE ROI HENRI VI

par son mariage un empire et tous les opulents royaumes de l'Occident, que Glocester aurait eu ses raisons pour en être encore mécontent. Rédcchissez-y, Lords ; que ses paroles flatteuses n'ensorcrlent pas vos coeurs ; soyez sages et circonspects. Bien qu'il soit aimé du bas peuple, qu'il soit appelé par lui « Humphroy, le bon duc de Glocester, » qu'il entende les applaudissements de leurs mains et leurs voix crier à plein gosier ; « Jésus maintienne Votre Royale Excellence ! » et « Dieu protège le bon duc Humphroy! » malgré tout cet éclat de popularité flatteuse, je crains bien, Lords, qu'il ne se découvre un dangereux protecteur.

Blckingham. — Pourquoi d'ailleurs protégerait-il notre Souverain, qui est d'âge à se gouverner lui-même? Cousin de Somerset, unissez-vous avec moi, unissons-nous tous ensemble avec le duc de Suflolk, et nous aurons bien vite enlevé le duc Humphroy de son siège.

Le cardinal Beaufort.. — Cette importante affaire ne souffrira pas de retard ; je me rends immédiatement auprès du duc de Suflolk. [Il sort.)

Somerset. — Cousin de Buckingbam, quoique l'orgueil d'Humphroy et la grandeur de sa situation nous soient pénibles à supporter, surveillons toutefois ce hautain cardinal : son insolence est plus intolérable que celle de tous les princes du royaume ; si Glocester perd sa place, c'est lui qui sera protecteur.

Buckingham. — C'est toi qui seras protecteur, Somerset, ou bien c'est moi qui le serai, en dépit du duc Humphroy ou du cardinal. [Sortent Buckinghàm et Somerset.)

Saeisisury. — L'orgueil est sorti le premier, voilà l'ambition qui le suit. Pendant que ces hommes travaillent à leur avancement, il serait bien à nous de travailler pour le royaume. J'ai toujours vu Humphroy, duc de Glocester, se comporter comme un noble gentilhomme; mais souvent j'ai vu le hautain cardinal, plus semblable à un soldat qu'à un homme de l'église, aussi orgueilleux et dominateur que s'il était maître de tout, jurer comme un ruflian et tenir une conduite indigne d'un des gouvernants d'une nation. Warvvick, mon (ils, consolation de ma vieillesse, tes exploits, ta franchise, ta maison ouverte, t'ont conquis dans la nation une popularité qui n'a d'égale que celle du bon duc Humphroy; et loi, mon frère York, tes actes en Irlande, la manière dont tu as soumis son peuple à la discipline civile, tes

récents exploits au centre de la Fiance, alors que tu étais régent au nom de notre Souverain, t'ont fait craindre et honorer dans le peuple : unissonsnous ensemble, pour le bien public, afin de brider et de réduire à néant autant qu'il sera en nous l'orgueil de Suflolk et celui du cardinal, en même temps que l'ambition de Somerset et de Buckingham, et favorisons autant que nous le pourrons les actes du duc Humphroy tant qu'ils tendront au profit du royaume.

Warwick. — Dieu protège Warwick,- autant qu'il aime sa patrie et l'avantage général de son pays !

York. — Et York fait le même vœu, car il a pour le faire la plus grande raison.

Saliseury. — Alors faisons bâte, et prenons les choses en main.

Warwick. — En main ! 6 mon père, le Maine est perdu, le Maine que Warwick avait enlevé de main forte, et qu'il aurait conservé aussi longtemps que le souffle lui serait resté ! Vous vouliez dire, prendre en main l'occasion, mon père, niais moi j'entendais le Maine, et je l'arracherai à la France, ou bien je périrai. (Sortent Warivick et Salisbury .)

York. — L'Anjou et le Maine sont donnés aux Français; Paris est perdu ; la situation de la Normandie est des plus périlleuses maintenant qu'ils sont partis: Suflolk a conclu ces articles, les pairs y ont accédé, et Henri a été charmé d'échanger deux duchés contre la jolie fille d'un duc. Je ne puis les blâmer tous tant qu'ils sont : qu'est-ce que cela leur fait? c'est ton bien qu'ils donnent et non le leur. Des pirates peuvent prodiguer les fruits de leurs pillages, s'acheter des amis, donner aux courtisanes, et festoyer perpétuellement comme des Lords jusqu'à ce que tout soit dépensé, et cependant l'impuissant propriétaire de ces biens pleure sur eux, et tord ses mains infortunées, et secoue la tète, et se tient tremblant à l'écart, prêt à mourir de faim sans oser toucher à ce qui est sien, pendant que tout est partagé et tout emporté. C'est ainsi que York doit se tenir coi, trépigner, mordre sa langue, tandis que ses propres biens sont marchandés et vendus. Il me semble que les royaumes d'Angleterre, de France et d'Irlande, ont sur ma chair et mon sang les mêmes effets que le fatal tison d'Althéc sur le cœur du prince de Calydon qu'il brûlait. L'Anjou et le Maine donnés tous deux aux Français! ce sont là des nouvelles qui me font froid, car j'espérais la

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