‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 254 sur 447 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

La reine Makgue

Votre Grâce, est contre John Goodman, un des gens de Milord le cardinal qui me détient ma maison, mes terres, ma femme et tout.

Suffolk. — Ta femme aussi ! c'est vraiment un grief sérieux. — Quelle est votre pétition à vous? — Eh bien, qu' est-ce là ! (// lit.) « Contre le duc de Suffolk pour avoir enclos dans ses terres les communaux de Melford. » Qu'est-ce à dire, Monsieur le drôle ?

Second pétitionnaire. — Hélas, Milord, je ne suis que le pauvre pétitionnaire qui représente la commune entière.

Pierre, présentant sa pétition. — « Contre mon martre, Thomas Horner, pour avoir dit que le duc d'York était l'héritier légitime de la couronne. »

La reine Marguerite. — Que dis-tu? Est-ce que le duc d'York a dit qu'il était le légitime héritier de la couronne ?

Pierre. — Que mon maître était l'héritier de la couronne? non ; c'est mon maître qui a dit que le duc l'était, et que le roi était un usurpateur.

Suffolk — Quelqu'un ici, holà! {Entrent des valets.) Faites entrer ce garçon et envoyez chercher immédiatement son maître par un des huissiers ; nous écouterons plus au long votre affaire devant le roi. {Sortent les valets avec Pierre.)

La reine Marcuerite. — Et quant à vous qui aimez à être protégé sous les ailes de Sa Grâce, notre protecteur, écrivez une seconde fois vos suppliques et allez pétitionner auprès de lui. {Elle déchire la pétition.) Arrière, vils gueux! Suffolk, faites-les sortir.

Tous ensemble. — Allons, partons. {Sortent les pétitionnaires . )

La reine Marguerite. — Dites-moi, Milord de Suffolk, est-ce là l'habitude, est-ce là la mode à la cour d'Angleterre? Est-ce là le gouvernement

LE ROI HENRI VI

de l'île de Bretagne? Est-ce là la royauté d'un roi d'Albion? Quoi, le roi Henri sera-t-il toujours un pupille sous la tutelle du morose Glocester? et moi, reine seulement de titre et d'étiquette, serai-je la sujette d'un duc? Je te le dis, Poole, alors que dans la cité de Tours tu courus en l'honneur de mon amour cette joute où tu enlevas les coeurs des Dames de France, je croyais que le roi Henri te ressemblait par le courage, la courtoisie et la beauté : mais toute son âme est tendue vers la dévotion, tout son temps occupé à égrener des Ave Maria sur son chapelet : ses champions sont les prophètes et les apôtres, ses armes les saintes sentences de l'Écriture; l'arène de ses joutes est son cabinet d'études et les objets de son amour les statues de bronze des saims canonisés. Je voudrais que le collège des cardinaux le choisit pour pape, l'emmenât à Rome et plaçât sur sa tète la triple couronne : ce serait une condition vraiment conforme à sa piété.

Suffolk. — Madame, prenez patience : comme je suis cause que Votre Altesse est venue en Angleterre, je ferai en sorte que Votre Altesse ait sa pleine satisfaction en Angleterre.

La reine Marguerite. — Outre le hautain protecteur, nous avons Beaufort, l'impérieux cardinal, Somerset, Buckingham et ce grommeleur d'York; et le moindre de ceux-là peut faire plus en Angleterre que ne peut faire le roi.

Suffolk. — Et celui de tous ceux-là qui peut faire le plus ne peut faire davantage que les Nevils ; Salisbury et Warwick ne sont pas de simples pairs.

La reine Marguerite. — Et cependant tous ces Seigneurs ensemble ne me causent pas la moitié du souci que me donne cette Dame orgueilleuse, la femme du Lord protecteur. Elle balaie la cour entourée de troupes de Dames, plus semblable à une impératrice qu'à la femme du duc Humphroy. Ceux qui sont étrangers à la cour la prennent pour la reine; elle porte le revenu d'un duc sur son dos, et au fond de son cœur méprise notre pauvreté. Ne pourrai-je en ma vie me venger d'elle? Ne se vantait-elle pas l'autre jour parmi ses favoris, la méprisante mégère de basse extraction qu'elle est, que la queue de la plus modeste de ses robes avait une plus grande valeur que toutes les terres de mon père, jusqu'au jour où Suffolk lui avait donné deux duchés en échange de sa fille?

Suffolk. — Madame, j'ai moi-même disposé,

pour elle, des gluaux sur un buisson autour duquel j'ai assemblé un choeur d'oiseaux si séduisants, qu'elle ne pourra manquer d'être assez légère pour écouter leurs chanis, et qu'elle ne remontera plus pour vous importuner. Ainsi laissez-la faire, et suivez mes conseils, Madame, car je prends la hardiesse de vous conseiller en ces affaires. Malgré notre peu de goût pour le cardinal, nous devons nous unir à lui et aux Lords jusqu'à ce que nous ayons amené la disgrâce du duc Humphroy. Quant au duc d'York, cette plainte qui vient d'être portée est peu faite pour lui faire du bien. Ainsi, un par un, nous les extirperons tous jusqu'au dernier, et vous-même vous dirigerez l'heureux gouvernail.

Entrent LE ROI HENRI, YORK, SOMERSET,

LE DUC et LA DUCHESSE DE GLOCESTER,

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