‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 256 sur 447 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

royaume, et je résignerai ma place quand il lui fera plaisir.

Suffolk. — Résigne-la alors et mets fin à ton insolence. Depuis que tu es roi (car qui est roi si ce n'est toi), l'Etat a couru chaque jour à sa ruine. Le Dauphin a prévalu au delà des mers et tous les pairs et les nobles du royaume ont été les esclaves de ta souveraineté.

Le cardinal Beacfort. — Tu as pressuré les communes, et les bourses du clergé sont flasques et maigres par suite de tes extorsions.

Sojierset. — Tes bâtiments somptueux et les parures de ta femme ont enlevé une masse d'or au trésor public.

Buckinghah. — Ta cruauté dans l'exécution des délinquants a excédé la loi, et te laisse toimême à la merci de la loi.

La reine Marguerite. — Tes ventes d'offices et de villes en France, si elles était aussi nettement connues qu'elles sont fortement soupçonnées te feraient bientôt galoper sans tète. (Sort Glocester. La reine laisse tomber son éventail.) Donnezmoi mon éventail. Eh bien, mignonne! est-ce que vous ne le pouvez pas ? (Elle donne à la duchesse de Glocester une tape sur Voreille.) Je vous demande pardon, Madame; était-ce vous?

La duchesse. — Etait-ce moi? oui, c'était moi, orgueilleuse Française : si je pouvais approcher de votre beauté avec mes ongles, je vous imprimerais mes dix commandements sur le visage.

Le roi Henri. — Ma douce tante, apaisezvous ; c'était contre sa volonté.

La duchesse de Glocester. — Contre sa volonté! bon roi, prends-y garde à temps; elle t'entortillera et te fera sauter comme un enfant. Quoique dans ce lieu- ci, celui qui est souverain maître ne porte pas culottes ; elle ne frappera pas impunément Dame Éléonore. (Elle sort.)

Buckingham. — Lord cardinal, je vais suivre Eléonore, et m'enquérir d'Humphroy pour savoir ce qu'il se dispose à faire. Elle est piquée au vif maintenant; sa colère n'a pas besoin de l'éperon ; elle galopera bien assez vite d'elle-même à sa ruine. (7/ sort.)

Rentre GLOCESTER.

Glocester. — Maintenant, Lords, qu'une promenade dans le quadrangle a dissipé ma colère, je viens pour parler des affaires de l'État. Quant à vos accusations fausses et méchantes, prouvez-les et je suis prêt à me livrer à la loi ; mais puisse

Dieu agir envers mon âme avec autant de miséricorde que j'ai agi avec loyauté et affection envers mon roi et mon pays ! Mais arrivons à l'affaire que nous avions en discussion : je dis, mon Souverain, que York est l'homme qui convient le mieux pour être votre régent dans le royaume de France.

Suffolk. — Avant que nous ne fassions l'élection, permettez-moi de vous donner quelques raisons, d'une force suffisante pour vous prouver que York est de tous les hommes celui qui convient le moins.

York. — Je vais te dire, Suffolk, pourquoi je ne conviens pas : d'abord, parce que je ne sais pas flatter ton orgueil ; ensuite, parce que si je suis nommé à ce poste, Milord de Somerset me laissera sans munitions, sans argent, sans fournitures, jusqu'à ce que la France reconquise soit retombée entre les mains du Dauphin. Dans ma récente régence, il m'a fallu attendre son bon plaisir, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, jusqu'à ce que Paris ait été assiégé, affamé et perdu.

Warwick. — Je puis témoigner de cela et jamais traître ne commit dans le royaume un acte plus ignoble.

Suffolk. — Paix, téméraire Warwick !

Warwick. — Image de l'orgueil, pourquoi me tairais-je ?

Entrent des serviteurs de SUFFOLK introduisant HORNER et PIERRE.

Suffolk. — Parce que voici un homme accusé de trahison. Prions Dieu que le duc d'York puisse s'excuser!

York. — Quelqu'un accuse-t-il York d'être traître ?

Le roi Henri. — Que veux-tu dire, Suffolk? Dis-moi, quels sont ces hommes ?

Suffolk. — Plaise à Votre Majesté, voici un homme qui accuse son maître de haute trahison : ce maître a dit que Richard, duc d'York, était légitime héritier de la couronne d'Angleterre et que Votre Majesté était un usurpateur.

Le roi Henri. — Dis-moi, mon ami, est-ce que ce sont là tes paroles?

Horner. — Plaise à Votre Majesté, je n'ai jamais dit ou pensé rien de pareil. Dieu m'est témoin que je suis faussement accusé par le scélérat.

Pierre, élevant ses mains au ciel. — Par ces dix doigts, Milords, il m'a dit ces paroles, un

LE ROI HENRI VI

soir, dans le grenier, comme nous étions occupés à fourbir l'armure de Milord d'York.

York. — Bas scélérat, fumier d'artisan, j'aurai ta tête pour ce discours de traître. Je supplie Votre Royale Majesté de lui faire appliquer toute la rigueur de la loi.

Horner. — Hélas, Milords, faites-moi pendre si j'ai jamais prononcé ces paroles. Mon accusateur est mon apprenti, et comme je l'avais corrigé l'autre jour pour une faute, il a juré à genoux qu'il me le rendrait ; j'ai de bons témoins du fait. Par conséquent, j'en supplie Votre Majesté, ne perdez pas un bonnête homme pour l'accusation d'un scélérat.

Le roi Henri. — Mon oncle, quelle mesure légale pouvons-nous prendre en cette affaire ?

Glocester. — S'il m'est permis de juger, Monseigneur, voici mon avis : que Somerset soit régent de France, à cause du soupçon que ce faitci jette sur York ; quant à ces gens, qu'on leur assigne un jour et une place convenable pour un combat singulier, car cet homme a des témoins de la malice de son apprenti : telle est la loi et tel est le jugement du duc Humphroy.

Le roi Henri. — Qu'il en soit ainsi. Milord de Somerset, nous faisons Votre Grâce régent des Français.

Somerset. — Je remercie humblement Votre Majesté Royale.

Horner. — Et j'accepte volontiers le combat.

Pierre. — Hélas 1 Monseigneur, je ne puis pas me battre ! au nom de Dieu, ayez pitié de ma situation ! La haine de cet homme prévaut contre moi. 0 Seigneur, ayez pitié de moi ! je ne serai jamais capable de porter un seul coup. O Seigneur, mon cœur !

Glocester. — Maraud, vous vous battrez ou vous serez pendu.

Le roi Henri. — Qu'on les conduise en prison ; le jour du combat sera le dernier du prochain mois. — Viens, Somerset, nous allons voir à te faire embarquer. [Fanfares. Ils sortent.)

Page 1