ACTE III, SCENE II
d'hommages à l'ombre du duc Humphroy. {Sortent Su/folk et Warwick.)
Le noi Henri. — Quelle cuirasse plus forte qu'un cœur innocent ! Il est armé trois fois, celui dont la querelle est juste, et il est nu, quand bien même il serait revêtu d'acier, celui dont la conscience est corrompue par l'injustice. (On entend un bruit au dehors.)
La reine Marguerite. — Quel est ce bruit?
Rentrent SUFFOLK et WARWICK, leurs épée nues h la main.
Le roi Henri. — Eh bien, qu'est-ce donc, Lords? Quoi, vos épées tirées avec courroux, en notre présence, ici même! osez- vous être si téméraires? Quelle est cette clameur tumultueuse que nous entendons ?
Suffolk. — Le traître Warwick, avec les gens de Bury, se sont tous lancés contre moi, puissant Souverain. (Bruit delà foule à l extérieur.)
Rentre SALISBIIRY.
Salisbury, aux gens des commîmes placés en dehors des portes. — Messieurs, restez ici tranquilles; le roi connaîtra vos sentiments. — (7/ s'avance.) Redouté Seigneur, les gens des communes m'envoient vous dire que si le déloyal Suflblk n'est pas immédiatement mis à mort, ou banni des territoires de la belle Angleterre, ils l'arracheront par la violence de votre palais, et lui infligeront la torture affreuse d'une mort à petit feu. Ils disent que le bon duc Humphroy a été assassiné parlui, ils disent que sa mort leur fait redouter celle de Votre Altesse, et que s'ils ont la hardiesse d'insister sur le bannissement de Suffolk, c'est par un pur instinct d'amour et de loyauté, exempt de toute pensée de résistance et d'opposition, comme le serait la pensée de contredire vos préférences affectueuses. Ils disent que si Votre Altesse, voulant dormir, avait défendu que personne ne troublât votre sommeil sous peine de votre déplaisir ou de la mort, leur sollicitude pour votre royal individu leur ferait nécessairement un devoir de vous réveiller, en dépit des termes slricts d'un tel édit, s'ils voyaient un serpent à la langue fourchue, se glisser furtivement vers Votre Majesté, de crainte qu'en vous laissant plongé dans ce sommeil dangereux, le reptile homicide ne le transformat en sommeil éternel : ils crient donc, que même si vous le défendez, ils vous protégeront, bon gré, mal gré, contre les cruels serpents comme Suf-
folk, dont le dard venimeux et fatal a, disent-ils, privé indignement de la vie votre excellent oncle, qui le valait vingt fois.
Les communes, de l'extérieur. — Une réponse du roi, Milord de Salisbury.
Suffolk. — Il est naturel que les gens des communes, rustres grossiers et impolis, envoient un pareil message à leur Souverain; mais vous, Milord, vous avez été heureux d'être employé pour montrer quel habile orateur vous êtes : cependant tout l'honneur que Salisbury en aura retiré, sera d'être le Lord ambassadeur d'une cohue de chaudronniers auprès du roi.
Les communes, de V extérieur. — Une réponse du roi, ou nous forçons les portes!
Le roi Henri. — Allez, Salisbury, et dites-leur à tous de ma part que je les remercie pour leur tendre et alfectueuse sollicitude; mon projet était de faire ce qu'ils me demandent, quand bien même ils ne m'en auraient pas ainsi pressé ; car vraiment, mes pensées me prédisent à toute heure qu'il arrivera malheur à mon pouvoir par le fait de Suffolk : je jure donc par la majesté de celui dont je suis le très-indigne député qu'il ne répandra pas l'infection dans l'air que nous respirons, mais qu'il partira dans un délai de trois jours sous peine de mort. (Sort Salisbury.)
La reine Marguerite. — O Henri, permets-moi de plaider pour le noble Suffolk !
Le roi Henri. — Reine sans noblesse qui oses l'appeler le noble Sulfolk! assez, dis-je; si tu plaides pour lui, tu ne feras qu'accroître ma colère. J'aurais gardé ma parole , quand bien même je n'aurais exprimé qu'une simple volonté ; mais lorsque je fais un serment, les choses sont irrévocables. (A Suffolk.)Si d'ici à trois jours, tu es trouvé sur quelqu'un des territoires dont je suis le maître, le monde ne pourrait pas racheter ta vie. Allons, Warwick; allons, mon bon Warwick, viens avec moi; j'ai des choses de grande importance à te communiquer. (Sortent le roi Henri, ïVarwick, Lords, etc.)
La reine Marguerite. — Que le malheur et le chagrin aillent avec vous! Que le désenchantement du cœur et l'aigre affection soient les camarades qui vous tiennent compagnie 1 Vous voilà deux ensemble, que le diable fasse le troisième, et puisse une triple vengeance accompagner vos pas! Suffolk. — Cesse tes malédictions, charmante reine, et permets à ton Suffolk de prendre son triste congé de toi.
LE ROI HENRI VI
La keine Marguerite. — Fi, lâche femmelette ! scélérat au faible cœur! n'as-tu donc pas d'énergie pour maudire tes ennemis?
Suffolk . — Peste soit d'eux ! pourquoi les maudirais-je? Si les malédictions pouvaient tuer, comme les gémissements de la mandragore, j'inventerais des paroles d'une amertume aussi profonde, aussi pleines de fiel, aussi acerbes, aussi horribles à entendre qu'ait jamais pu en inventer dans sa nauséabonde caverne l'Envie à la face pâle, et je les lancerais à travers 'mes dents serrées avec autant de signes de mortelle haine : ma langue trébucherait, tant serait forte et précipitée la passion que je mettrais à maudire; mes yeux étincelleraient comme étincelle le caillou frappé ; mes cheveux se fixeraient tout droits, comme ceux d'un fou ; oui, chacun de mes muscles semblerait maudire et proscrire, et à cet instant même, mon cœur oppressé se briserait si je ne les maudissais pas. Que le poison soit leur breuvage ! que leur mets le plus délicat soit un fiel pire que le fiel ! que leur plus aimable ombrage soit un bosquet de cyprès ! que les objets qui tomberont sous leurs yeux soient de meurtriers basilics ! que ce qu'ils toucheront de plus doux soit encore coupant comme la dent du lézard ! que leur musique soit effrayante comme le sifflement du serpent, et que les chats -huants de sinistre augure complètent le concert! que toutes les odieuses terreurs de l'enfer, siège des ténèbres
La reine Marguerite. — Assez, cher Suffolk; tu te fais mal toi-même, et la force de ces redoutables malédictions revient contre toi même, comme la lumière du soleil renvoyée par une glace, ou comme un fusil trop chargé !
Suffolk. — Vous m'avez ordonné de maudire, et maintenant vous m'ordonnez de cesser? Par le pays d'où je suis banni, j'aurais la force de maudire toute une longue nuit d'hiver, quand bien même je serais obligé de me tenir nu sur le sommet d'une montagne où le froid mordant n'aurait jamais permis à un brin d'herbe de croître, et je penserais encore que c'est une seule minute que j'ai passé à jouer.
La reine Marguerite. — Oh ! cesse, laisse-moi t'en supplier ! Donne-moi ta main, afin que je l'arrose des larmes de ma douleur, et que jamais la pluie du ciel ne mouille cette place pour y eflac?: le souvenir de mon affliction ! {Elle lui baise la main.) Oli ! pourquoi ce baiser ne peut-il être im-
prime sur ta main; tu pourrais, grâce à ce sceau, penser aux lèvres qui l'ont posé et qui s'ouvrent pour laisser exhaler vers toi mille soupirs ! Pars, afin que je puisse bien connaître ma douleur ; je ne fais que la conjecturer pendant que tu es encore là, de la même façon qu'on se figure la faim lorsqu'on est rassasié. Je te feiai rappeler, ou sois bien assuré que j'oserai me faire bannir moimême : et bannie je suis déjà, par cela seul que je suis bannie de toi. Pars, ne me parle pas; pars tout de suite. Oh non, ne pars pas encore! Ainsi deux amis condamnés s'embrassent, se baisent et prennent dix mille congés , et auraient moins d'horreur de mourir qu'ils n'ont de peine à se séparer. Adieu cependant à cette heure, et adieu à la vie en même temps qu'à toi!
Suffolk. — Ainsi le pauvre Sufiblk est dix fois banni, une fois par le roi et trois fois trois par toi. Ce n'est pas ce pays que je regretterais, si tu en étais partie ; un désert serait assez peuplé, si Suffolk y jouissait de ta céleste compagnie : car là où tu es, là est le inonde lui-même avec tous les plaisirs du monde, et là où tu n'es pas est la désolation. Je ne puis plus rien : vis pour jouir de ta vie; pour moi, je n'ai plus d'autre joie que de savoir que tu vis.
Entre VAUX.
La reine Marguerite. — Où Vaux va-t-il si vite ? quelles nouvelles, je te prie ?
Vaux. — Je vais annoncer à Sa Majesté que le cardinal Beaufort touche à sa mort, car un mal grave et subit s'est abattu sur lui, mal qui le fait haleter, tressaillir et battre l'air, en blasphémant Dieu et en maudissant les hommes. Quelquefois il parle comme si le fantôme du duc Humphroy était à ses côtés : d'autres fois, il appelle le roi et chuchotte à son oreiller, comme si c'était le roi, les secrets de son âme bourrelée, et je suis envoyé pour avertir Sa Majesté qu'à l'heure présente même il l'appelle à grands cris.
La reine Marguerite. — Va, porte au roi ce triste message. (Sort Faux.) Hélas! qu'est-ce que ce monde ! quelles nouvelles sont celles-là ! Mais pourquoi est-ce que je gémis sur une perte qu'une pauvre heure effacera, tandis que j'oublie l'exil de Suffolk, Suffolk, le trésor de mon âme? Pourquoi, Suffolk, est-ce que je ne pleure pas pour toi seul? pourquoi est-ce que je ne rivalise pas de larmes avec les nuages du sud, eux versant leur pluie pour accroître l'abondance de la terre, moi pour
faire grandir ma douleur? Maintenant, pars: le roi va venir, tu le sais; tu es mort, si on te trouve avec moi.
Suffolk. — Si je te quitte, je ne puis vivre, et mourir sous tes yeux, que serait-ce autre chose que goûter sur ton sein un aimable sommeil? Ici je pourrais exhaler mon âme dans l'air, aussi doucement et aussi gentiment que l'enfant au berceau qui meurt avec le tetin de sa mère entre ses lèvres : tandis que loin de tes yeux, je deviendrai fou de rage, t'appelant à grands cris pour clore mes yeux ou pour fermer ma bouche avec tes lèvres ; de la sorte, tu pourrais retenir mon âme prête à s'échapper, ou je pourrais l'exhaler en toi et la faire vivre ainsi dans un doux Elysée. Mourir près de toi, serait une volupté ; mourir loin de toi, serait une torture pire que la mort : oh , laisse-moi rester, arrive que pourra !
La reine Marguerite. — Fuis ! quoique la séparation soit un corrosif violent , cependant elle est appliquée à une blessure mortelle. En France, mon doux SufFolk : fais moi savoir de tes nouvelles; en quelque lieu du globe que tu sois, j'aurai une Iris qui t'y trouvera.
Suffolk. — Je pars.
La reine Marguerite. — Prends mon cœur avec toi.
Suffolk. — C'est un joyau qui sera enfermé dans la plus lugubre cassette qui ait jamais contenu un objet de prix. Nous nous séparons absolument comme une écorce fendue ; je tombe à la mort de ce côté-ci.
La reine Marguerite. — Et moi de celui-là. (Ils sortent de côtés différents.)
Londres. — La chambre à coucher du cardinal Beaufort.
Entrent LE ROI HENRI, SALISBURY, WAR- WICK et autres. LE CARDINAL BEAUFORT est au lit entouré d' 'assistants.
Le roi Henri. — Comment se porte Milord ? parle à ton Souverain, Beaufort.
Le cardinal Beaufort. — Si tu es la mort, je te donnerai le trésor de l'Angleterre, un trésor suffisant pour acheter une autre ile pareille à celle-ci, pourvu que tu me laisses vivre et que je ne ressente pas de souffrance.
Le roi Henri. — Oh! quel signe d'une vie mauvaise cela est, quand l'approche de la mort est si terrible !
Warwick. — Beaufort, c'est ton Souverain qui te parle.
Le cardinal Beaufort. — Faites-moi mon procès quand vous voudrez. N'est il pas mort dans son lit? où pouvait il mourir? Puis-je faire que les hommes vivent, qu'ils le veuillent ou non? Oh, ne me torturez pas davantage ! je confesserai. Vit-il encore ? En ce cas, montrez-moi où il est : je donnerai mille livres pour le contempler. — Il n'a pas d'yeux, la poussière les a aveuglés. Rabattez ses cheveux ; voyez, voyez ! ils se tiennent tout droits : on dirait des gluaux pour prendre mon Ame au vol 1 Donnez-moi à boire, et dites à l'apothicaire de m'apporter le violent poison que je lui ai acheté.
Le roi Henri. — O toi, éternel moteur des cieux, jette un œil compatissant sur ce misérable! Oh ! chasse le démon turbulent et enragé qui assiège si violemment l'âme de ce misérable et purge son sein de ce noir désespoir.
Warwick. — Voyez comme les angoisses de la mort le font grimacer !
Salisbury. — Ne le troublez pas, laissez-le pai tir paisiblement.
Le roi Henri. — Paix à son âme, si c'est le bon plaisir de Dieu! Lord cardinal, si tu penses au bonheur du ciel, étends la main, montre-nous tes espérances par un signe. — Il meurt et il ne fait aucun signe : 6 Dieu, pardonnez-lui!
Warwick. — Une si mauvaise mort prouve une vie monstrueuse.
Le roi Henri. — Craignez de juger, car nous sommes tous des pécheurs. Fermez-lui les yeux, tirons les rideaux, et allons tous nous mettre en méditation.
(Ils sortent.)