‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 271 sur 447 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Dans le Kent. — Le rivage de la mer près de Douvres.

On entend une canonnade sur mer. Puis entrent, descendus d'un bateau, un capitaine de navire,

UN MAITRE d'ÉQUIPACE, UN CONTRE - MAITRE ,

WA1.TER WHITMORE et autres; avec eux

SUFFOLK., déguisé, et d autres gentilshommes,

prisonniers.

Le capitaine. — Le jour joyeux, babillard, ouvert à la pitié, s'est glissé dans le sein de la mer, et maintenant les loups aux hurlements retentissants réveillent les coursiers qui traînent la nuit iragique et mélancolique, ces coursiers qui de leurs ailes endormies, lentes et sans vigueur, rasent les tombeaux des morts, et de leurs gueules humides exhalent dans l'air des ténèbres contagieuses et impures. Ainsi faites avancer les soldats que nous avons pris, car pendant que notre navire est à l'ancre dans les dunes, ils nous paieront leur rançon sur le sable, ou bien ils teindront de leur sang ce rivage décoloré. l\laitre, je te donne librement ce prisonnier, et toi qui es son second, fais butin de celui-là; quant à cet autre (montrant Suffolk), c'est ta part, AValter Whilmore.

Premier gentilhomme. — Quel est le taux de ma rançon, maître, apprenez-le-moi.

Le maître d'équipage. — Mille couronnes, ou bien baissez votre tête.

Le contre-maître. — Et vous en donnerez autant vous, sinon votre tête tombe.

Le capitaine. — Comment trouvez-vous que ce soit beaucoup pour des gens qui ont nom et port de gentilshommes «le payer deux mille couronnes? Oiupez la gorge à ce; deux scélérats ; car pour mourir, vous mourrez : les vies de ceux que nous avons perdus dans le combat soni-elles compensées par une aussi petite somme?

Premikr gentilhomme. — Je la donnerai, Monsieur; par conséquent, épargnez ma vie.

Second gentilhomme. — Je la donnerai, moi aussi, et je vais écrire immédiatement chez moi pour cela.

Whitmore, à Suffolk. — J'ai perdu mon œil en amenant cette prise à bord, et comme vengeance tu mourras, et il en adviendrait autant à ceuxlà, si j'étais le maître.

Le capitaine. — Ne sois pas si méchant; accepte rançon, laisse-le vivre.

Suffolk. — Regarde mon insigne du Georges ; je suis un gentilhomme : taxe-moi au taux que tu voudras, tu seras payé.

Whitmore. — Et moi aussi je suis un gentilhomme; mon nom est AValter Whitmore. Qu'estce donc? pourquoi tressailles-tu ? est-ce que la mort t'effraye?

Suffolk. — C'est ton nom qui m'effraye, car il rend le son de la mort. Un savant homme a fait le calcul de ma nativité et m'a dit que je mourrais par feau. Cependant que cela ne te rende pas féroce; ton nom correctement prononcé est Gaultier.

Whitmore. — Gaultier ou JFalter, peu m'importe, je ne m'en soucie pas; jamais un bas déshonneur ne tacha notre nom, sans que notre épée n'ait enlevé la tache ; par conséquent lorsque je consentirai à vendre ma vengeance comme un marchand, que mon épée soit brisée, que mes armes soient effacées et mises en pièces, et que je sois proclamé lâche à travers le monde entier ! (// pose la main sur Suffolk.)

Suffolk. — Arrête, Whitmore; car ton prisonnier est un prince, le duc de Suffolk, William de la Poole.

Whitmore. — Le duc de Suffolk, habillé de guenilles 1

Suffolk.. — Oui, mais ces guenilles ne font pas partie du duc : Jupiter se déguisa parfois; pourquoi n'en ferais je pas autant?

Le capitaine. — Mais Jupiter ne fut jamais tué comme lu vas l'être.

Suffolk. — Obscur et bas paysan, le sang du roi Henri, le sang de l'honorable maison de Lancastre, ne fut jamais fait pour être versé par un valet d'écurie tel que toi. N'as -tu pas baisé ta main en m'approchait, tenu mon étiïer? M'as-tu pas res-

LE ROI HENRI VI

pectueusement étendu, tête nue, la housse de ma mule, t'estimant heureux lorsque je te faisais un signe de tête? Combien de fois ne m'as-tu pas servi d'échanson, n'as-tu pas mangé à mon office, ne t'es-tu pas agenouillé devant la table quand je dînais avec la reine Marguerite? Souviens t'en, et que cela te fasse baisser la tète, et que cela abatte ton orgueil avorté. Combien de fois n'es-tu pas resté dans mon vestibule à attendre mon arrivée? Ma main que voici a écrit en ta faveur, elle . pourra bien avoir le pouvoir de faire taire ta langue insultante.

Whitmore. — Dites, capitaine, tuerai-je le gredin délaissé?

Le capitaine. — Laisse-moi d'abord le poignarder de mes paroles, comme il m'a poignardé des siennes.

Suffolk. — Vil esclave, tes paroles sont sans puissance comme toi!

Le capitaine. — Emmenez-le d'ici, et faites-lui sauter la tête dans notre chaloupe.

Suffolk. — Tu n'oseras pas, par peur pour la tienne.

Le capitaine. — Si, Poole.

Suffolk. — Poole?

Le capitaine. — Poole! Sir Poole I Lord! oui, ruisseau, marais, cloaque, dont l'ordure et la boue troublent !e ruisseau argenté où boit l'Angleterre, je vais tout à l'heure fermer ta bouche qui bâille, pour la punir d'avoir avalé le trésor du royaume. Tes lèvres qui baisaient la reine essuieront la poussière : tu souriais à la mort du bon duc Humphroy, eh bien, tu feras en vain la grimace aux vents insensibles qui te rendront tes grimaces en sifflets de mépris. Puisses-tu être marié aux diablesses d'enfer pour avoir osé fiancer un puissant souverain à la fille d'un roi pour rire, qui n'a ni sujets, ni richesses, ni diadème. Tu es devenu grand par politique diabolique, et comme l'ambitieux Sylla, tu t'es gorgé de la chair du cœur saignant de ta mère. Par toi l'Anjou et le Maine ont été vendus à la France ; giace à toi, les Normands, traîtres et rebelles, dédaignent de nous appeler maîtres; grâce à toi, la Picardie a tué ses gouverneurs, surpris nos forts, et renvoyé dans notre pays nos soldats blessés et en guenilles. Le puissant Warwick, et tous les Nevils, dont les épées redoutables ne furent jamais tirées en vain, se lèvent en armes, poussés par la haine qu'ils te portent. A celte heure la maison d'York, exclue de la couronne, par le meurtre

honteux d'un roi innocent et par une tyrannie hautaine et effrontément envahissante, brûle du feu de la vengeance, et ses drapeaux d'heureux augure déploient l'image de notre soleil à demi voilé, s'efforçant de briller, sous lequel est écrit : Invitis nubilus. Les communes ici dans le Kent sont toutes sous les armes, et pour conclure, l'opprobre et le dénûment se sont glissés dans le palais de notre roi, et tout cela grâce à toi. Allons, qu'on l'emmèrie!

Suffolk. — Oh, que ne suis-je un Dieu pour lancer le tonnerre sur ces misérables, serviles, abjectes espèces! Comme peu de chose rend orgueilleux les hommes bas! Ce coquin que voilà, parce qu'il est maître d'un petit navire, menace plus que Bargulus, le puissant pirate illyrien. Les frelons ne sucent pas le sang de l'aigle, ils se contentent de voler les ruches d'abeilles. Il est impossible que je périsse par le fait d'un aussi bas vassal que toi. Tes paroles excitent en moi la colère, mais non la peur : je suis chargé d'un message de la reine pour la France; je t'ordonne de me transporter sain et sauf sur l'autre rive du détroit.

Le capitaine. — Walter

Whitmore. — Viens, Suffolk, je vais te transporter sur la rive de la mort.

Suffolk. — Gelidus timor occupât art us ; c'est toique je crains.

Whitmore. — Tu auras sujet de me craindre avant que je le dise adieu. Eh bien êtes-vous dompté, maintenant? allez-vous vous humilier maintenant?

Premier gentilhomme. — Mon gracieux Lord, suppliez-le, parlez-lui en ternies polis.

Suffolk. — La langue princière de Suffolk est sévère et inflexible; elle est habituée à commander et n'a pas appris à demander des grâces. Loin de nous la pensée d'honorer de telles gens par d'humbles sollicitations : non, que ma tête s'incline sur le billot plutôt que ces genoux se courbent devant d'autres personnes que le Dieu du ciel et mon roi, et qu'elle danse au-dessus d'un pieu sanglant plutôt que de se découvrir devant un vulgaire valet. La vraie noblesse est exempte de crainte : je puis en plus supporter que vous ne pouvez en oser faire.

Le capitaine. — Traînez-le hors d'ici, et qu'il ne parle pas davantage !

Suffolk. — Venez, soldats, montrez toule la cruauté dont vous êtes capables, afin que ma mort ne soit jamais oubliée 1 les grands hommes ont

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