SCÈNE IV
Londres. — Un appartement dans le palais.
Entrent LE ROI HElNRI lisant une supplique, LE DUC DE BUCKINGHAM et LORD SAY; LA REINE MARGUERITE se tient à distance pleurant sur la tête de Suffolk.
La reine Marguerite. — J'ai souvent entendu dire que la douleur affaiblit l'âme, la remplit de craintes et la fait dégénérer : cessons donc de pleurer et pensons à la vengeance. Mais qui peut cesser de pleurer en contemplant ce spectacle? Sa tête repose ici contre mon sein qui sanglote, mais où est le corps que je voudrais embrasser?
Buckinoham. — Quelle réponse fait Votre Grâce à la supplique des rebelles?
Le roi Henri. — J'enverrai quelque saint évêque pour les exhorter, car Dieu défende que tant d'âmes simples périssent par l'épéel Et j'irai moimême parlementer avec Jack Cade leur général,
LE ROI HENRI -VI
plutôt que de consentir à les faire anéantir par la guerre sanglante : mais attendez, je vais la relire encore.
j La «iheine Marguerite. — Ah ! barbares scélé- ! rats L" Eh quoi! cette tête charmante a pu me ; gouverner comme une planète mouvante, et elle n'a pu attendrir ceux qui étaient indignes de la contempler?
Le roi Henri, — Lord Say, Jack Câde a juré d'avoir ta tête.
Say. — • Oui,' mais j'espère que Votre Majesté aura la sienne.
Le roiIIenri. — Eh bien, qu'est-ce donc, Madame? V'ius voilà encore pleurant sur la mort de Suffolk ? Je lé crains, ma chérie, si j'étais mort, tu n'aurais pas autant pleuré sur moi.
La reine Marguerite. — Non, mon amour, je ne pleurerais pas, mais je mourrais pour toi.
Entre un messager.
Le roi Henri. — Eh" bien, qu'y a-t-il? quelles nou vellëb ? Pourquoi viens- tu eu telle hâte ?
Le messager. — Les rebelles sont dans Southwark : fuyez, Monseigneur. Jack Cade se proclame Lord Mortimer, se prétend descendu de la maison du duc de Clarence, appelle ouvertement Votre Giace usurpateur et jure de se faire couronner à Westminster. Son armée se compose d'une multitude déguenillée de rustres et de paysans brutaux et impitoyables. Les morts de Sir Hump^roy Stafford et de son frèie leur ont donné cœur et audace pour marcher en avant : ils appellent chenilles traîtresses lous les savants, hommes de loi, courtisans, gentilshommes, et se proposent de les mettre à mort.
Le roi Henri. — O les vilains méchants! ils ne savent pas ce qu'ils font.
Bucringham. — Mon giacieux Seigneur, retirezvous à Kenilworth jusqu'à ce qu'on ait levé des troupes pour les écraser.
La rei>e Marguerite. — Ah! si le duc de Suffolk vivait à cette heure, ces rebelles du Kent seraient bientôt soumis.
Le roi Henri. — Lord Say, les rebelles te haïssent; par conséquent viens avec nous à Kenilworth.
Say. — La personne de Votre Grâce pourrait, si je faisais cela, se trouver en d;mgcr; ma vue est odieuse à leurs yeux; par conséquent je resterai dans cette ville, et je m'y tiendrai caché aussi secrètement que je pourrai.
Entre un second messager.
Second messager. — Jack Cade vient d'atteindre le pont de Londres; les citoyens fuient et abandonnent leurs maisons : la canaille qui a soif de pillage se joint au traître, et tous jurent de concert qu'ils pilleront la ville et votre royale cour.
Bucringham. — En ce cas, ne vous attardez pas, Monseigneur ; partez, prenez des chevaux.
Le roi Henri. — Viens, Marguerite ; Dieu qui est notre espérance nous défendra.
La reine Marguerite. — Mon espoir s'est envolé, puisque Suffolk est mort.
Le roi Henri, à Lord Say. — Adieu, Milord : ne vous fiez pas à ces rebelles du Kent.
Bucringham. — Ne vous fiez à personne de crainte d'être trahi.
Say. — Ma confiance repose dans mon innocence, et c'est pourquoi je reste ferme et résolu. (Ils sortent.)