ACTE II, SCENE V
dres ici ; mon père, qui était un homme du comte de Warwick, pressé par son maître, a marché pour le parti d'York ; et moi qui ai reçu de lui ma vie, avec les mains qu'il m'avait données, je l'ai privé de la vie. Pardonnez-moi, mon Dieu, je ne savais pas ce que je faisais ! et pardonne-moi, mon père, car je ne t'ai pas reconnu ! mes pleurs vont laver tes blessures saignantes ; plus une parole jusqu'à ce qu'elles aient coulé jusqu'à la dernière.
Le roi Henri. — O lamentable spectacle ! ô jours sanglants ! Tandis que les lions se disputent et se battent pour la possession de leurs antres, les pauvres agneaux innocents pâtissent de leur inimitié. Pleure, malheureux homme, je te donnerai larme pour larme; que nos cœurs et nos yeux, semblables à la guerre civile, soient obscurcis par !e nuage des larmes, et éclatent sous la charge trop forte de la douleur.
Entre un père qui a tué son fils, en traînant le corps.
Le père. — Toi qui m'as si vigoureusement résisté, donne-moi ton or, si tu as de l'or; car je l'ai acheté au prix de cent coups. — Mais voyons : — est-ce là le visage de notre adversaire ? Oh non, non, non, c'est mon fils unique ! O mon enfant, s'il te reste un peu de vie, lève sur moi ton œil ! Vois, vois, quelles ondées de larmes soulevées par lèvent de la tempête de mon cœur tombent sur tes blessures qui tuent mes yeux et mon cœur ! O Dieu, ayez pitié de ce siècle misérable ! Quels événements cruels, sanguinaires, anarchiques, quelles méprises contre nature, cette querelle meurtrière engendre chaque jour ! O mon enfant, ton père te donna la vie trop tôt, et il s'est aperçu trop tard qu'il te privait de la vie !
Le roi Henri. — Malheur sur malheur 1 Douleur qui excède la douleur ordinaire ! Oh ! si ma mort pouvait mettre fin à ces accidents lamentables ! Oh! pitié, pitié, ciel clément, pitié ! Sur son visage sont la rose rouge et la rose blanche, fatales couleurs de nos maisons en lutte : son sang pourpre ressemble bien à l'une , ses pâles joues présentent bien l'image de l'autre : se flétrisse une de vous, et que l'autre fleurisse ! si vous luttez, des milliers d'existences doivent se flétrir.
Le fils. — Comme ma mère va m'accabler de reproches pour la mort de mon père, m'accabler sans pouvoir jamais s'apaiser !
Le père. — Quelles mers de larmes va répandre ma femme sur la mort de son fils, sans pouvoir jamais s'apaiser!
Le roi Henri. — Comme la patrie pour ces douloureux événements va maudire son roi, sans en être soulagée 1
Le fils. — Jamais fils regretta-t-il autant la mort d'un père ?
Le père. — Jamais père pleura-t-il autant un fils?
Le roi Henri. — Jamais roi fut-il autant affligé des douleurs de ses sujets? Grand est votre chagrin, le mien l'est dix fois davantage.
Le fils. — Je vais t' emporter d'ici en un endroit où je pourrai pleurer à mon aise. (// sort avec le corps.)
Le père. — Ces bras seront ton linceul , et mon cœur, mon doux enfant, sera ton sépulcre, car ton visage ne s'effacera jamais de mon cœur; les soupirs de ma poitrine seront ton glas de mort, et ton père se montrera aussi prodigue de rites funèbres pour toi seul, son unique enfant, que Priam le fut pour tous ses vaillants fils. Je vais t'emporter d'ici : combatte qui voudra, car j'ai tué celui dont la vie m'était sacrée. {Il sort avec le corpjs.)
Le roi Henri. — Hommes au cœur triste, accablés par la douleur, ici est assis un roi plus à plaindre que vous ne l'êtes.
Alarmes. Escarmouches. Entrent LA REINE MARGUERITE, LE PRINCE DE GALLES et EXETER.
Le prince Edouard. — Fuyez , mon père, fuyez ! car tous vos amis sont en fuite, et Warwick fait rage comme un taureau furieux : fuyons ! car la mort nous donne la chasse.
La reine Marguerite. — Montez à cheval, Monseigneur ; à Berwick, en toute hâte : Edouard et Richard, comme un couple de lévriers qui tiennent l'œil sur le lièvre timide qui s'enfuit, sont à nos talons , les yeux féroces et étincelants de colère , l'acier sanglant dans leurs mains crispées de colère : par conséquent, fuyons.
Exeter. — Fuyez, car la vengeance accourt avec eux ; ne vous attardez pas à demander des explications, faites hâte ; ou bien suivez-moi, je passe devant.
Le roi Henri. — Allons, prends-moi avec toi, mon bien cher Exeter : ce n'est pas que je crai-
LE ROI HENRI VI
gne de rester, mais je me fais un bonheur d'aller où le veut la reine. En avant I partons! {Ils sortent.)