‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 305 sur 447 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Une autre partie du champ de bataille.

Alarme prolongée. Entre CLIFFORD blessé.

Cliffokd. — Voici que finit mon flambeau, oui, voici qu'il finit, ce flambeau qui, tant qu'il dura, donna sa lumière au roi Henri. 0 Lancastre, je crains ton renversement plus que je ne crains la séparation de mon corps et de mon âme ! Mon affection et la crainte que j'inspirais t'attachaient beaucoup de partisans; mais maintenant que je tombe, ton parti aux pièces grossièrement soudées va se fondre, et affaiblissant Henri, il ira fortifier York l'arrogant sans droits. Le commun peuple s'altroupe comme le font les mouches en été, et où volent les mouches sinon vers le soleil ? et qui brille maintenant sinon les ennemis de Henri ? O Phœbus, si tu n'avais jamais consenti à laisser Phaéton diriger tes coursiers de feu, ton char de flamme n'aurait jamais brûlé la terre! et toi, Henri, si tu avais gouverné comme les rois doivent le faire, ou comme ton père et ton grandpère l'avaient fait, sans céder de terrain à la maison d'York , ils ne se seraient jamais rassemblés comme des mouches en été; moi, et dix mille autres dans ce malheureux royaume, nous n'aurions pas laissé de veuves pour pleurer nos morts, et tu serais resté paisiblement assis sur ton trône en cette journée-ci. En effet, qu'est-ce qui favorise les mauvaises herbes sinon la douceur de l'air ? et qu'est-ce qui enhardit les voleurs sinon une trop grande mansuétude? Inutiles sont les plaintes, et sans remède mes blessures ; je ne puis fuir d'aucun coté et je n'ai pas de force pour m'enfuir; l'ennemi est sans merci et n'aura pas pitié; car je n'ai mérité de leur part aucune pitié. L'air a pénétré dans mes blessures mortelles, et une Irop grande effusion de sang me fait évanouir. Venez, York et Richard, Warwick et les autres, j'ai percé les cœurs de vos pères, percez ma poitrine. [Il s'évanouit.)

Alarme et retraite. Entrent EDOUARD, GEOR- GES, RICHARD, MONTAGUE, WARWICK et des soldats.

Edouard. — Respirons, maintenant, Lords : une heureuse fortune nous invite à nous reposer, et

adoucit par des regards de paix le visage irrité de la guerre. Un détachement poursuit la reine à l'âme sanguinaire qui a conduit le calme Henri tout roi qu'il est, comme une voile gonflée par une brise turbulente pousse de force un gros navire à fendre les vagues. Mais, pensez -vous, Lords, que Clifford se soit enfui avec eux?

Warwick. — Non, il est impossible qu'il puisse échapper; car quoique je dise ces paroles en sa présence, votre frère Richard l'a rendu bon pour la tombe, et en quelque lieu qu'il soit, à coup sur, il est mort. {Clifford gémit et meurt.)

Edouard. — Quel est celui dont l'âme prend ce déchirant congé ?

Richard. — C'est un gémissement sinistre , comme l'adieu de la vie au moment où la mort la saisit.

Edouard. — Voyez quel il est, et qu'il soit ami ou ennemi, maintenant que la bataille est finie, traitez-le avec humanité.

Richard. — Révoque cette sentence de clémence, car c'est Clifford, qui, non content de mutiler la branche en coupant le jeune Rntland lorsqu'il commençait à pousser ses feuilles, a frappé de son couteau meurtrier la racine d'où ce tendre rejeton avait doucement jailli, je veux dire le duc d'York, notre royal père.

Warwick.. — Faites enlever des portes d'York, la tète, la tête de votre père que Clifford y avait posée, et que la sienne y prenne sa place ; il faut rendre outrage pour outrage,

Edouard. — Apportez ici ce fatal oiseau de malheur de notre maison, qui ne chantait rien que mort pour nous et les nôtres : maintenant la mort arrêtera, ses cris sinistres et menaçants, et sa langue aux prophéties de malheur ne parlera plus. {Des soldats enlèvent le corps.)

Warwick. — Je crois qu'il a perdu toute connaissance. Réponds, Clifford, sais-tu qui te parle? La mort aux noires ténèbres obscurcit les rayons de sa vie ; et il ne nous voit pas, et n'entend pas ce que nous disons.

Richard. — Oh, s'il le pouvait! et peut-être qu'il le peut : peut-être dissimule-t-il par politique, pour éviter des invectives amères comme celles dont il accabla notre père au moment de sa mort.

Georges. — Si tu le crois, tourmente-le par des paroles insultantes.

Richard. — Clifford , demande merci et n'obtiens pas de grâce !

LE ROI HENRI VI

Edouard. — Clifïbrd , repens - toi dans une pénitence inutile !

Warwick. — Clifford, invente des excuses pour tes crimes !

Georges. — Pendant que nous inventerons de cruelles tortures pour tes crimes.

Richard. — Tu aimas York, et je suis le fils d'York.

Edouard. — Tu as eu pitié de Rutland, j'aurai pitié de toi.

Georges. — Où est le capitaine Marguerite pour vous défendre maintenant ?

Warwick.. — Us se moquent de toi, Clifford ! jure comme c'était ta coutume.

Richard. — Comment ! pas un juron ! En ce cas le monde va bien mal , puisque Clifford n'a pas un juron au service de ses amis. Je reconnais à cela qu'il est mort; et sur mon âme, si cette main droite pouvait lui acheter deux heures de vie, et me permettre ainsi de le railler à toute outrance, celte autre main la couperait, et avec le sang qui en jaillirait j'étoufferais le scélérat dont les sangs d'York et du jeune Rutland n'ont pu étancher la soif inextinguible.

Warwick. — Oui, mais il est mort : coupez la tête du traître, et élevez-la à la place où est fixée celle de votre père. Et maintenant marchons triomphalement sur Londres pour t'y faire

couronner roi souverain d'Angleterre. De là , Warwick traversera la mer pour se rendre en France, et demandera Madame Ronne pour en faire ta reine. Tu seras ainsi solidement assis sur les deux pays, et une fois que tu auras la France pour amie, tu ne craindras plus l'ennemi dispersé qui cherche à se relever; car bien que leur aiguillon ne puisse plus guère blesser , attends-toi à les entendre bourdonner pour importuner tes oreilles. J'assisterai d'abord à ton couronnement, et puis, s'il plaît à mon Seigneur, je traverserai la mer pour me rendre en Bretagne et arranger ce mariage.

Edouard. — Qu'il en soit comme il te plaira, mon cher Warwick, car j'appuie mon trône à ton épaule, et jamais je n'exécuterai aucune chose, sans avoir d'abord obtenu tes conseils et ton consentement. Richard, je te créerai duc de Glocester, et toi, Georges, duc de Clarence; toi, Warwick, tu feras et déferas à ton gré, comme nousmême.

Kichard. — Fais-moi duc de Clarence, et fais Georges duc de Glocester; car le duché de Glocester est trop fatal.

Warwick. — Ta, ta, c'est une remarque puérile • Richard, sois duc de Glocester. Maintenant, à Londres, pour prendre possession de ces honneurs ! (Ils sortent.)

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