‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 340 sur 447 · Scène. — Angleterre · texte numérisé non relu

Scène. — Angleterre

Entre GLOCESTER.

Glocester. — Maintenant l'hiver de notre dis grâce s'est fondu en un radieux été sous le soleil d'York, et tous les nuages qui s'étaient abaissés sur notre maison sont engloutis dans le sein profond de l'Océan. Maintenant nos fronts sont ceints de couronnes de victoire, nos armes ébréchées sont suspendues en trophées, nos sinistres alertes se sont changées en joyeuses réunions, et nos marches lugubres en airs de danse voluptueux. Le dieu de la guerre au visage sévère a déplissé son front ridé, et maintenant, au lieu de monter des coursiers caparaçonnés pour effrayer les âmes de timides ennemis, il cabriole d'un pied leste dans une chambre de dame, au son délicieux d'un luth lascif. Mais moi, qui ne suis pas formé pour les gais badinages, ni pour me regarder avec une complaisance flatteuse dans un amoureux miroir; moi, si grossièrement façonné, qui manque de la majesté de l'amour pour faire la roue devant une nymphe à la démarche folâtre ; moi que la fourbe nature a frustré des harmonieuses proportions du corps, et filouté de la beauté du visage ; moi qu'elle a envoyé, avant le temps voulu, dans ce monde des vivants, difforme, incomplet, fait à peine à moitié, si contrefait, si laid à voir, que les chiens aboient après

moi, lorsque je passe en boitant près d'eux, je n'ai à ma disposition aucun plaisir pour passer mes heures durant cette période de paix langoureuse aux chansons aimables, à moins cjuc je n'épie mon ombre se mouvant au soleil, ou que je ne fasse des commentaires sur ma propre difformité. Puisque donc je ne puis être amant pour prendre ma part de ces jours de délices, je suis décidé à être un scélérat et à détester les frivoles plaisirs des jours où nous sommes. J'ai ourdi des complots, et semé des insinuations dangereuses, par d'absurdes prophéties, des libelles, des rêves, afin d'engendrer une haine mortelle entre mon frère Clarence et le roi : et si le roi Edouard est aussi franc et loyal, que je suis moi, subtil, faux et traître, aujourd'hui, Clarence sera étroitement encagé à propos d'une prophétie qui dit que G sera le meurtrier des héritiers d'Edouard. Plongez au fond de mon âme, mes pensées! voici Clarence qui vient.

Entrent CLARENCE sous garde, et BRAKEN- BURY.

Glocester. — Bonjour, mon frère : que signifie cette garde armée qui escorte Votre Grâce?

Clarence. — Sa Majesté, ayant souci de la sûreté de ma personne, a désigné cette escorte pour me conduire à la Tour.

Glocester. — Pour quelle cause?

Clarence. — Parce que mon nom est Georges.

Glocester. — Hélas ! Monseigneur, ce n'est en

LE ROI RICHARD III

rien votre faute : ce sont vos parrains qu'il devrait faire arrêter pour cela : peut-être Sa Majesté a-t-elle quelque intention de vous faire rebaptiser à la Tour. Mais quelle en est la raison, Clarence? puis-je la connaître?

Clarence. — Certainement, Richard, lorsque je la connaîtrai moi-même ; car je déclare que j'en suis ignorant encore. Mais autant que je sache, il prête l'oreille à des prophéties et à des rêves; il eiïa.cedes Croix de Dieu ]& lettre G, et dit qu'un sorcier lui a prédit que sa postérité serait déshéritée par G; or comme mon nom de Georges commence par un G, il s'est mis dans la tête que je suis cet homme-là. Voilà les raisons qui, avec d'autres enfantillages tout aussi sérieux, ont poussé Son Altesse à me faire emprisonner.

Glocester. — Parbleu, voilà ce qui arrive, lorsque les hommes sont gouvernés par les femmes : ce n'est pas le roi qui vous envoie à la Tour, c'est MiladyGrey, sa femme, Clarence, c'est elle qui l'excite à cette mesure excessive. N'étaitce pas elle, en compagnie de cet homme si honorable, Anthony Woodville, son frère, qui lui a fait envoyer Lord Hastings à la Tour, d'où il a été élargi aujourd'hui même? Nous ne sommes pas en sûreté, Clarence ; nous ne sommes pas en sûreté.

Clarence. — Par le ciel, je crois que personne n'est en sûreté, si ce n'est les parents de la reine, et les messagers de nuit qui font service de courriers eDtre le roi et Mistress Shore. N'avez-vous pas appris quel rôle d'humble suppliant Lord Hastings a joué auprès d'elle pour obtenir sa délivrance?

Glocester. — Milord le chambellan a reconquis sa liberté en suppliant humblement Sa Divinité. Je vous dirai, que dans mon opinion, si nous voulons nous garder en faveur auprès du roi, notre plus sûr moyen est d'être ses hommes et de porter sa livrée : la jalouse veuve surannée et Mistress Shore, depuis que le roi lésa bombardées grandes dames, sont de puissantes commères dans cette monarchie.

Brakenbury. — Je conjure Vos Grâces de me pardonner ; Sa Majesté m'a strictement ordonné d'empêcher que personne, de n'importe quel rang, eût une conférence particulière avec votre frère.

Gi.ocester. — Fort bien; mais s'il plaît à Votre Honneur, Brakenbury, vous pouvez, prendre part

à tout ce que nous disons : nous ne parlons pas de trahisons, l'ami : nous disons que le roi est sage et vertueux, que sa noble reine est d'un bon âge, belle, et exempte de jalousie ; nous disons que la femme de Shore a un joli pied, une lèvre de cerise, un œil appétissant, une langue singulièrement agréable, et que les parents de la reine ont été faits nobles : qu'en dites- vous, Monsieur? pouvezvous nier tout cela ?

Brakenbury. — Je n'ai rien à faire avec tout cela, Milord.

Glocester. — Rien à faire avec Mistress Shore I je te le dis, camarade, celui qui fait quelque chose avec elle, un seul excepté, fera bien de le faire secrètement, et quand il n'y aura personne.

Brakenbury. — Quel est celui que vous exceptez, Milord ?

Glocester. — Son mari, maraud : voudrais-tu me trahir?

Brakenbury. — Je conjure Votre Grâce de me pardonner, et de vouloir bien ensuite mettre fin à votre conférence avec le noble duc.

Clarence. — Nous connaissons ta charge, Brakenbury, et nous t'obéirons.

Glocester. — Nous sommes les valets de la reine et nous devons obéir. Adieu, frère : je vais aller trouver le roi, et en quelque chose que vous veuilliez m' employer, fallût-il appeler sœur, la veuve, femme du roi Edouard, je m'en chargerai pour vous affranchir. En attendant, cette profonde disgrâce d'un frère me touche plus profondément que vous ne pouvez l'imaginer.

Clarence. — Je sais que cela ne plaît à aucun de nous deux.

Glocester. — Bon, votre emprisonnement ne sera pas long; je vous délivrerai, ou j'irai prendre votre place. En attendant, ayez patience.

Clarence. — Il le faut bien, par force. Adieu. {Sortent Clarence, Brakenbury , et la garde).

Glocester. — Va, foule le chemin par lequel tu ne reviendras pas, simple, naïf Clarence! je t'aime tant que je veux envoyer sous peu ton âme en paradis, si le ciel consent à recevoir ce présent de nos mains. Mais qui vient ici ? Hastings, le nouveau libéré I

Entre HASTINGS.

Hastings. — Bonne heure de ce jour-ci à mon gracieux Lord!

Glocester. — Je rends son souhait à mon bon

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