‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 343 sur 447 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

douce créature ; car tu es ma lumière et ma vie.

Anne. — Je le voudrais pour me venger de toi.

Glocester. — Voilà une guerre bien contre nature que de chercher à te venger de qui t'aime.

Anne. — C'est une guerre juste et raisonnable que de chercher à me venger de celui qui tua mon époux.

Glocester. — Celui qui te priva de ton époux, Dame, fît cela pour t'en procurer un meilleur.

Anne. — Un meilleur que lui ne respire pas en ce monde.

Glocester. — Il vit celui qui t'aime plus que lui ne l'aurait pu.

Anne. — Nomme-le.

Glocester. — Plantagenet.

Anne. — Eh bien, c'était lui.

Glocester. — C'est quelqu'un du même nom, mais d'une nature plus haute.

Anne. — Où est-il ?

Glocester. — Ici! (Elle crache sur lui.) Pourquoi, craches-tu sur moi?

Anne. — Que je voudrais que cela fût pour toi un poison mortel !

Glocester. — Jamais poison ne jaillit d'une si belle bouche.

Anne. — Jamais poison ne tomba sur un plus hideux crapaud. Hors de ma vue ! tu empoisonnes mes yeux.

Glocester. — Tes yeux, douce Dame, ont empoisonné les miens.

Anne. — Je voudrais qu'ils fussent des basilics pour te frapper à mort !

Glocester. — Je voudrais qu'ils le fussent pour que je pusse mourir d'un seul coup, car maintenant ils me tuent à petit feu. Tes yeux ont tiré des miens des larmes amères, et voilé honteusement leurs orbites sous une averse de pleurs puérils : non, jamais ces yeux n'avaient versé une larme d'attendrissement, ni alors que pleuraient mon père York et Edouard en apprenant les lamentables gémissements qu'avait exhalés Rutland , lorsque Clifford au noir visage brandissait sur lui son épée ; ni alors que ton valeureux père fit le triste récit de la mort de mon père, en s'arrêtant vingt fois pour soupirer et pleurer comme un enfant, si bien que tous les assistants avaient leurs joues mouillées, comme des arbres trempés par la

pluie ; à ce triste moment, mes yeux virils dédaignèrent de laisser tomber une humble larme, et ce que ces douleurs ne purent alors en arracher, ta beauté l'a obtenu, et elle les a rendus aveugles à force de pleurer. Je n'ai jamais supplié ni ami, ni ennemi; ma langue ne sut jamais apprendre les mots doux et caressants ; mais aujourd'hui que ta beauté est le bien que je me propose, mon cœur orgueilleux supplie et invile ma langue à parler. (Elle le regarde avec mépris.) N'enseigne pas le mépris à de telles lèvres, car elles furent faites pour les baisers, Dame, et non pour le dédain. Si ton cœur affamé de vengeance ne peut pardonner, eh bien, je te présente cette épée à la pointe aiguë ; s'il te plaît de l'enfoncer dans cette poitrine loyale et d'en chasser l'àme qui t'adorait, je la présente nue à ton coup mortel, et j'implore humblement la mort à genoux. (Il découvre sa poitrine.) Allons, n'hésite pas, car j'ai tué le roi Henri (elle fait un mouvement pour le frapper) ; mais c'était ta beauté qui m'y avait poussé. Allons, dépêche-toi; ce fut moi qui poignardai le jeune Edouard (elle fait un mouvement pour le frapper) ; mais ce fut ta face céleste qui poussa ma main. (Elle laisse tomber F épée.) Relève cette épée, ou permets-moi de me relever.

Anne. — Relève-toi, fourbe; bien que je souhaite ta mort, je ne veux pas être ton bourreau.

Glocester. — Alors, ordonnez-moi de me tuer moi-même; j'obéirai.

Anne. — Je te l'ai déjà ordonné.

Glocester. — Mais alors, c'était dans ta colère : dis-le encore, et sur ce mot, cette main qui pour ton amour tua ton amour, pour ton amour tuera un bien plus véritable amour : tu auras été le principe de leur mort à tous deux.

Anne. — Je voudrais connaître ton cœur.

Glocester. — Ma voix vous présente son image.

Anne. — Je crains que tous deux ne soient faux.

Glocester. — En ce cas, jamais homme ne fut vrai.

Anne. — Bon, bon, rengainez votre épée.

Glocester. — Dites-moi alors que ma paix est faite .

Anne. — Tu le sauras plus tard.

Glocester. — Mais, vivrai-je dans l'espérance ?

Anne. — Tous les hommes vivent ainsi, j'espère.

LE ROI RICHARD III

Glocester. — Accordez-moi de porter cet anneau.

Anne. — Prendre n'est pas donner. (Elle prend F anneau.)

Glocester. — Vois, ainsi que mon anneau entoure ton doigt, ainsi ton sein enchâsse mon pauvre cœur; porte-les tous deux, car tous deux sont à toi, et si ton pauvre serviteur dévoué peut seulement obtenir de ta gracieuse personne une faveur, tu confirmeras pour toujours son bonheur.

Anne. — Quelle est cette faveur?

Glocester. — Qu'il vous plaise de laisser ces tristes cérémonies aux soins de celui qui a plus que vous le devoir de faire fonction de pleureur à ces funérailles, et de vous rendre immédiatement à Crosby-Place : après que j'aurai enterré solennellement ce noble roi au monastère de Chertsey, et mouillé son tombeau des larmes de mon repentir, j'irai vous faire visite en toute affectueuse diligence. Pour diverses raisons qui vous sont inconnues, je vous conjure de m'octroyer cette faveur.

Anne. — De tout mon cœur, et je suis extrêmement joyeuse de vous voir devenu si repentant, ïressel et Berkley, venez avec moi.

Glocester. — Dites-moi adieu.

Anne. — C'est plus que vous ne méritez; mais puisque vous m'apprenez comment je pourrais vous flatter, eh bien, imaginez que je vous ai dit adieu déjà. (Sortent Lady Anne, Tressel et Berkley.)

Glocester. — Messieurs, enlevez le corps.

Un gentilhomme. — Nous allons à Chertsey, noble Lord ?

Glocester. — Non, à White Friars; attendez-y mon arrivée. (Sortent les personnes du cortège avec le corps.) Jamais femme fut-elle courtisée de cette façon? Jamais femme fut-elle conquise de cette façon? Je l'aurai, mais je ne la garderai pas longtemps. Comment! moi qui ai tué son mari et son père, l'enlever au moment où son cœur brûlait de la plus extrême haine, où sa bouche était pleine de malédictions, où ses yeux étaient pleins de larmes, alors qu'elle avait à ses côtés le témoignage sanglant qui justifiait sa haine 1 Elle a contre moi Dieu, sa conscience, et tous ces obstacles; moi, je n'ai d'autres amis pour appuyer ma requête que le diable lui-même et mes regards hypocrites, et cependant je la conquiers! C'est gagner la partie contre le monde entier avec rien ! Ah ! a-t-elle oublié déjà ce brave

prince, Edouard, son Seigneur, que je tuai il y a trois mois à Tewkesbury dans un accès de colère ? Le vaste monde ne pourrait montrer un autre exemplaire d'un plus doux et plus aimable gentilhomme, plus prodigalement doué par la nature; c'était un prince jeune, vaillant, sage, et incontestablement fait pour régner, et cependant elle abaisse ses yeux sur moi qui ai cueilli ce doux prince dans la fleur de son printemps, et qui l'ai condamnée à la triste couche d'une veuve; sur moi , dont le tout n'égale pas la moitié d'Edouard; sur moi, qui boite et suis mal bâti. Je parie mon duché contre le denier d'un mendiant quejemesuis trompé jusques à aujourd'hui sur ma personne : sur ma vie, je parie qu'elle trouve, quoique je ne puisse en faire autant, que je suis un homme merveilleusement beau. Je m'en vais faire la dépense d'un miroir, et convoquer une assemblée d'une vingtaine ou deux de tailleurs, afin d'étudier les modes qui pourront orner mon corps : puisque me voilà parvenu à être en faveur avec moi-même, je veux faire quelques frais pour me maintenir mes bonnes grâces. Biais je vais d'abord accompagner ce camarade à son tombeau, et puis je reviendrai gémir auprès de mon amour. Brille, ô beau soleil, jusqu'à ce que j'aie acheté un miroir , lalîn que je puisse voir mon ombre quand elle passe. (Il sort.)

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