‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 342 sur 447 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Londres. — Une autre rue.

Entre le convoi du ROI HENRI ; son cadavre est porté sur un cercueil découvert, des gentilshommes armés de hallebardes F entourent pour le garder; LADY ANNE les suit.

Anne. — Déposez, déposez voire fardeau d'honneur, — si l'honneur peut être enseveli dans un cercueil, — tandis que je \ais un moment déplorer religieusement la fin prématurée du vertueux Lancastre. Pauvre forme glacée d'un saint roi ! pâles cendres de la maison de Lancastre ! reste sanglant de cette race royale ! qu'il me soit permis de prier ton fantôme d'écouter les lamentations de la pauvre Anne, femme de ton Edouard, de ton fils massacré, assassiné par la même main qui te fit ces blessures ! Hélas ! dans ces ouvertures par où s'échappa ta vie, je verse le baume sans vertu de mes pauvres yeux. Oh ! maudite soit la main qui fit ces ouvertures fatales! maudit soit le cœur qui eut le cœur de faire cela 1 maudit soit le sang qui répandit ce sang hors de ce corps ! Puisse tomber sur cet odieux misérable, qui nous rend misérables par ta mort, un mal plus terrible que je n'en pourrais souhaiter aux serpents, aux araignées, aux crapauds, ou à toute autre chose rampante et venimeuse qui ait vie ! S'il a jamais un enfant, qu'il soit avorté, monstrueux, qu'il vienne au monde avant terme, que son aspect hideux et contraire à la nature épouvante sa mère pleine d'espérance, et qu'il hérite de la perversité de son père ! S'il a jamais une femme, qu'il la rende aussi misérable par sa mort, que je le suis par celle de mon jeune Seigneur et par la tienne 1 Allons, dirigeons-nous maintenant vers Chertsey avec le saint fardeau que vous avez pris à Saint-Paul, pour être enterré là-bas; et lorsque vous serez fatigués de le porter, reposez-vous, pendant que je gémirai sur le cadavre du roi Henri. (Les porteurs enlèvent le cercueil et s'avancent.)

Entre GLOCESTER.

Glocester. — Arrêtez, vous qui portez ce cercueil, et déposez-le à terre.

Anne. — Quel noir magicien fait surgir ce démon pour arrêter dans leur exécution les actes d'une pieuse charité ?

LE ROI RICHARD III

Prkmihr Gentilhomme. Milord, reculez vous, et laissez passer le cercueil. Glocester. Chien mal appris! arrête quand je le commande.

(Acte I, se. il.)

Glocester. — Coquins, déposez ce cadavre, ou par saint Paul, je ferai un cadavre de celui qui me désobéira !

Premier gentilhomme. — Milord, reculez-vous, et laissez passer le cercueil.

Glocester. — Chien mal appris ! arrête quand je le commande, et veuille élever ta hallebarde un peu plus haut que ma poitrine, ou par saint Paul, je vais te jeter à mes pieds, et te fouler pour ton audace, mendiant. {Les porteurs dépose/il le cercueil.)

Anne. — Quoi! vous tremblez? est-ce que vous avez tous peur? Hélas! je ne vous blâme pas, car vous êtes mortels, et des yeux mortels ne peuvent supporter le diable. Arrière, épouvantable ministre de l'enfer! tu n'avais pouvoir que sur son corps mortel, mais tu n'as pas pouvoir sur son âme; en conséquence, éloigne-toi.

Glocester. — Douce sainte, par charité, ne sois pas si méchante.

Anne. — Odieux démon, pour l'amour de Dieu, pars et ne nous trouble pas; car tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie de cris de malédictions et d'exclamations désespérées. Si tu prends plaisir à contempler tes hideux forfaits, regarde cet échantillon suprême de tes crimes. O gentilshommes, voyez, voyez! les blessuresde Henri défunt ouvrent leurs lèvres congelées et saignent à nouveau ! Rougis, rougis, boule de chair odieusement difforme, car c'est ta présence qui fait jaillir ce sang de ces veines froides et vides où le sang ne circule plus. Ton crime inhumain et contre nature, provoque cet écoulement si contraiie à la nature! O Dieu qui fis ce sang, venge sa mortl O terre qui bois ce sang, venge sa mort! Ciel, frappe à mort ce meurtrier

Kivers. Prenez patience, Madame; il n'est pas douteux tp:e Sa Mijesté ne bientôt sa santé habituelle. , (Acte I, se. m.)

LE ROI RICHARD III

de ton tonnerre! ou bien, ouvre-toi toute grande, ô terre, et dévore-le vivant, comme tu bois le sang de ce bon roi assassiné par ce bras dirigé par l'enfer!

Glocester. — Madame, vous ne connaissez pas les lois de celte cbarité qui rend le bien pour le mal, les bénédictions pour les malédictions.

Anne. — Scélérat, lu ne connais ni la loi de Dieu ni celle de l'homme ; il n'est pas de bête si cruelle qui ne connaisse quelque instinct de pitié.

Glocester. — Je n'en connais aucun, aussi ne suis-je pas une bête.

Anne. — O quel miracle de voir les diables dire la vérité !

Glocester. — C'est un plus grand miracle de voir des anges dans une telle colère. Accordez-moi, femme divinement parfaite, la permission de vous donner la raison qui me justifie de ces crimes supposés.

Anne. — Accorde-moi, peste parfaite d'homme, la permission de maudire ta personne maudite pour la raison de tes crimes bien connus.

Glocester. — O toi qui es plus belle qu'aucune parole ne peut l'exprimer, aie la patience de me donner le loisir de m' excuser.

Anne. — O toi qui es plus hideux que le cœur ne peut le supposer, la seule excuse acceptable que tu puisses offrir, c'est de te pendre.

Glocester. — Je m'accuserais moi-même par un tel acte de désespoir.

Anne. — Et dans ce désespoir tu trouverais ton excuse, car ainsi tu tirerais digne vengeance de toi-même pour avoir commis sur d'autres d'indignes meurtres.

Glocester. — Dites, si je ne les avais pas tués ?

Anne. — Dis, s'ils n'étaient pas morts? mais morts ils sont, et par le fait de ta main, esclave du diable.

Glocester. — Je n'ai pas tué votre mari.

Anne. — Eh bien alors, il est vivant.

Glocester. — Non, il est mort, tué par la main d'Edouard.

Anne. — Tu mens par ton infâme gorge ; la reine Marguerite a vu ton glaive meurtrier fumer de son sang; et ce glaive, lu le dirigeais déjà contre sa poitrine à elle, si tes frères n'en avaient pas détourné la pointe.

Glocester. — J'avais été provoqué par sa langue calomniatrice qui jetait sur mes innocentes épaules la responsabilité de leur faute.

Anne. — Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire qui n'a jamais rêvé que boucheries: n'astu pas tué ce roi?

Glocester. — Je vous l'accorde.

Anne. — Tu me l'accordes, hérisson ! En ce cas, Dieu m'accorde de te voir damné pour ce crime! Oh! il était noble, doux, et vertueux 1

Glocester. — 11 n'en était que mieux fait pour le roi du ciel qui le possède maintenant.

Anne. — II est au ciel, où tu n'iras jamais.

Glocester. — Qu'il me remercie de l'avoir aidé à s'y rendre, car il était plus fait pour ce séjour que pour la terre.

Anne. — Mais toi, tu n'es fait pour d'autre place que l'enfer.

Glocester. — Pardon, pour une autre place encore, si vous voulez bien me permettre de la nommer.

Anne. — Quelque prison?

Glocester. — Votre chambre à coucher.

Anne. — Que l'insomnie habite la chambre où tu couches !

Glocester. — Elle y habitera, Madame, jusqu'à ce que j'y couche avec vous.

Anne. — Je l'espère bien.

Glocester. — J'en suis sûr. Mais, gentille Dame Anne, laissons là cette joute trop vive de nos deux esprits, et entamons une conversation plus modérée. Celui qui a causé les morts prématurées de ces Plantagenets, Edouard et Henri, n'est-il pas, dites-moi, aussi blâmable que celui qui les a exécutées?

Anne. — Tu fus à la fois, et la cause, et le trèsmaudit effet.

Glocester. — De cet effet la cause fut votre beauté, voire beauté qui me hantait durant mon sommeil, et qui m'aurait poussé à tuer l'univers entier, si cela avait dû me permettre de vivre une heure sur votre doux sein.

Anne. — Si je le croyais, je te le déclare, homicide, ces ongles arracheraient ma beauté de mes joues.

Glocester. — Mes yeux à moi ne pourraient pas supporter la destruction de cette beauté. Je ne vous permettrais pas d'attenter à elle, si j'étais alors présent : de même que l'univers est réjoui par le soleil, ainsi moi je suis réjoui par votre beauté ; c'est ma lumière, ma vie.

Anne. — Qu'une nuit noire couvre ta lumière, et que la mort obscurcisse ta vie 1

Glocester. — Ne te maudis pas toi-même,

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