‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 365 sur 447 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un appartement dans le palais.

Entrent L'ARCHEVÊQUE D'YORK , le jeune DUC D'YORK, LA REINE ELISABETH, et LA DUCHESSE D'YORK.

L'archevêque d'York. — J'apprends qu'ils ont couché la nuit dernière à Northampton ; ils seront ce soir à Stony Stratford : demain, ou aprèsdemain, ils seront ici.

L* duchesse d'York. — J'aspire de tout mon cœur à voir le prince : j'espère qu'il a beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu?

La reine Elisabeth. — Mais non, à ce qu'on m'apprend : on dit que mon fils d'York l'a presque attrapé dans sa croissance.

Le duc d'York. — Oui, mère, mais je voudrais bien que cela ne fût pas.

La duchesse d'York. — Pourquoi, mon jeune petit-fils? Il est bon de grandir.

Le duc d'York. — Grand'mère, un soir, comme nous étions à souper, mon oncle Rivers disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère : « Oui, répondit mon oncle de Glocester, les petites herbes ont la grâce, les grandes herbes poussent à vue d'oeil ; j et depuis ce temps, il me semble que je ne voudrais pas grandir si vite, puisque les douces fleurs poussent si lentement et que les herbes font telle diligence.

La duchesse d'York. — En bonne foi, en bonne foi, cette parole n'était guère à sa place chez celui qui te l'appliquait; car lorsqu'il était jeune il était l'être le plus chétif qu'on pût voir, et il fut si long à grandir, il y mit tant de temps, que si c'était une loi, il devrait être gracieux.

L'archevêque d'York. — Et il est hors de doute qu'il ne le soit, gracieuse Madame.

La duchesse d'York. — J'espère qu'il l'est; mais cependant les mères ont permission de douter.

Le duc d'York. — Maintenant, sur ma foi, si

j'y avais pensé, j'aurais lancé à Sa Grâce, mon oncle, un lardon qui aurait bien mieux touché sa croissance qu'il n'avait, lui, touché la mienne.

La duchesse d'York. — Qu'est-ce, mon gentil York? je t'en prie, apprends-le-moi.

Le duc d'York. — Pardi, on dit que mon oncle a grandi si vite, qu'il pouvait mâcher une croûte quand il n'était vieux que de deux heures : il m'a fallu deux ans, à moi, avant d'avoir une dent. Grand'mère, cela aurait été une plaisanterie mordante .

La duchesse d'York. — Qui t'a raconté cela, gentil York, je t'en prie?

Le duc d'York. — Sa nourrice, grand'mère.

La duchesse d'York. — Sa nourrice! Comment donc, elle était morte avant ta naissance.

Le duc d'York. — Si ce n'était pas elle, je ne puis dire qui me l'a dit.

La reine Elisabeth. — Quel enfant imprudent ! — allez, vous êtes trop malin.

L'archevêque d'York. — Bonne Madame, ne soyez pas courroucée contre l'enfant.

La reine Elisabeth. — Les murs ont des oreilles.

L'archevêque d'York. — Voici venir un messager.

Entre un messager.

L'archevêque d'York. — Quelles nouvelles?

Le messager. — De telles nouvelles, Milord, qu'il m'en coûte de les rapporter.

La reine Elisabeth. — Comment va le prince?

Le messager. — Bien , Madame , en bonne santé.

La duchesse d'York. — Quelles sont tes nouvelles alors?

Le messager. — Lord Rivers et Lord Grey sont envoyés prisonniers à Pomfret, et avec eux Sir Thomas Vaughan.

La duchesse d'York. — Qui les a fait arrêter?

Le messager. — Les puissants ducs de Glocester et de Buckingham.

La reine Elisabeth. — Pour quelle offense?

Le messager. — Je vous ai dit absolument tout ce que je sais; comment et pourquoi ces nobles ont été arrêtés, cela m'est tout à fait inconnu, ma gracieuse Dame.

La reine Elisabeth. — Hélas ! je vois la ruine de notre maison! Le tigre s'est maintenant saisi du daim timide; l'insultante tyrannie commence à ébranler le trône qu'un innocent ne peut faire res-

LE ROI RICHARD III

pecter. Salut destruction, sang, massacre I je vois la lin de tout comme sur une carte.

La duchesse d'York. — Jours maudits d'inquiétudes et de querelles, combien de vous mes yeux n'ont-ils pas vus! Mon époux perdit la vie pour atteindre la couronne ; mes fils ballottés du faîte à l'abîme, m'ont fait passer bien souvent des larmes aux joies, et des joies aux larmes, selon leurs chances heureuses ou malheureuses : et maintenant que tout est fini, et que les guerres civiles sont entièrement apaisées, voici que les vainqueurs se font la guerre à eux-mêmes ; le frère s'élève contre le frère, le sang contre le sang, chacun contre son égal. 0 violence absurde et frénétique, cesse tes fureurs maudites, ou permets-moi de mourir, afin que je ne contemple plus la mort !

La reine Elisabeth. — Viens, viens, mon garçon, nous allons nous réfugier dans le sanctuaire. Adieu, Madame.

La duchesse d'York. — Attendez, j'irai avec vous.

La reine Elisabeth. — Vous n'avez pour cela aucun motif.

L'archevêque d'York, à la reine. — Allez, ma gracieuse Dame, et apportez-y votre trésor et vos effets précieux. Pour ma part, je résignerai entre les mains de Votre Grâce le sceau que je garde, et puisse la protection divine s'étendre sur moi avec autant de sollicitude que j'en aurai à prendre soin de vous et des vôtres ! Venez, je vais vous conduire au sanctuaire.

{Ils sortent.)

Page 1