ACTE III, SCENE I
Le duc d'York. — Un plus grand cadeau! oh, c'est l'épée que vous voulez y joindre ?
Glocester. — Oui, mon gentil neveu, si elle était assez légère.
Le duc d'York. — Oh , en ce cas, je vois que vous ne voulez faire que des cadeaux légers ; dans les choses de plus de poids, vous répondriez non au mendiant.
Glocester. — Elle est trop pesante pour que Votre Grâce puisse la porter.
Le duc d'York. — Fût-elle plus pesante, je la prendrais pour chose légère.
Glocester. — Comment, mon petit Lord, vous voudriez avoir mon arme?
Le duc d'York. — Je la voudrais, afin de pouvoir vous rendre en remercîment l'épithète que vous me donnez.
Glocester. — Laquelle?
Le duc d'York. — Petit.
Le prince de Galles. — Milord d'York est toujours taquin dans ses paroles : mon oncle, Votre Grâce sait comment elle doit le supporter.
Le duc d'York. — Vous voulez dire me porter et non me supporter : oncle, mon frère se moque et de vous et de moi ; parce que je suis petit comme un singe , il pense que vous devriez me porter sur vos épaules.
Buckingham, a part. — Avec, quel esprit mordant et retors à la fois il raisonne ! Pour mitiger les sarcasmes qu'il adresse à son oncle, il se raille lui-même finement et gentiment. Si jeune et si rusél cela est merveilleux.
Glocester. — Monseigneur, vous plairait-il de passer devant? Moi, et mon bon cousin Buckingham , nous allons nous rendre auprès de votre mère, pour la prier de vous rejoindre à la Tour et de vous y souhaiter la bienvenue.
Le duc d'York. — Comment est-ce que vous allez à la Tour, Monseigneur ?
Le prince de Galles. — Milord protecteur insiste pour qu'il en soit ainsi.
Le duc d'York.. — Je ne dormirai pas tranquille à la Tour.
Glocester. — Comment ! qu'est-ce qui vous y ferait peur?
Le duc d'York. — Le fantôme irrité de mon oncle Clarence, parbleu : ma grand'mère m'a dit qu'il y avait été assassiné.
Le prince de Galles. — Je ne crains pas les oncles morts.
Glocester. — Et vsus n'en craignez aucun de vivant, j'espère.
Le prince de Galles. — S'ils vivent, j'espère que je n'ai pas à les craindre. Mais venez, Milord; c'est avec un coeur pesant qu'en pensant à eux je me dirige vers la Tour. [Fanfares. Sortent le prince de Galles, te duc d'York, Hastings, le cardinal Bourchier, et autres.)
Buckingham. — Ne croyez-vous pas, Milord, que ce petit babillard d'York avait été excité par sa subtile mère à vous railler et à vous mépriser injurieusement comme il l'a fait.
Glocester. — Sans doute, sans doute : oh ! c'est un enfant très-tin; il est hardi, vif, ingénieux, prompt à comprendre, intelligent ; c'est tout le portrait de sa mère, de la tète aux pieds.
Buckingham. — Bon, laissons-les pour l'instant tranquilles. — Viens ici, Catesby. Tu t'es engagé par serment à exécuter aussi scrupuleusement ce que nous aurons décidé, qu'à tenir soigneusement secret ce que nous t'aurons confié. Tu as appris pendant le voyage les raisons qui nous font agir. Qu'en penses-tu? N'est-ce pas chose aisée que de rallier William Lord Hastings à notre projet pour installer ce noble duc sur le trône royal de cette île fameuse?
Catesby. — 11 aime tant le prince par suite de l'amour qu'il portait à son père, qu'il est impossible de l'engager à rien entreprendre contre lui.
Buckincham. — Que penses-tu, en ce cas, de Stanley? JNe se rangera-t-il pas à notre projet?
Catesby. — Il agira en tout comme Hastings.
Buckingham. — Bon ; en ce cas, je me borne à te recommander ceci : va , mon gentil Catesby, et sonde Lord Hastings de très-loin, pour savoir comment il prendrait notre projet que tu présenteras comme une chose possible ; convoque-le pour demain, à la Tour, afin qu'il assiste au couronnement. Si tu le trouves disposé à nous seconder, encourage-le, et dis-lui tous nos projets ; s'il est de plomb et de glace, froid, résistant, sois comme lui ; puis brise l'entretien et viens nous donner avis de ses dispositions : car demain nous tiendrons des conseils séparés où lu auras toimême un grand rôle.
Glocester. — Recommande-moi à Lord William ; dis-lui, Catesby, que l'ancienne clique de ses dangereux adversaires doit laisser demain son sang au château de Pomfret, et dis à Milord, que
LE ROI RICHARD III
sur ces bonnes nouvelles, l'a joie lui fasse donner un doux baiser de plus à Mistress Shore.
Buckingham. — Mon bon Catesby, va, mène à fond cetle affaire.
Catesby. — Mes bons Lords, je vais l'exécuter avec toute la sagacité dont je suis capable.
Glocester. — Saurons-nous de vos nouvelles avant l'heure du sommeil, Catesby?
Catesby. Oui, Milord.
Glocester. — Tu nous trouveras tous les deux à Crosby-Place. {Sort Catesby.)
Buckingham. — Maintenant, Milord, que fe rons-nous, si nous nous apercevons que Lord Hastings ne veut pas prendre part à nos complots?
Glocester. — Nous lui couperons la tète, ami; voilà ce que nous ferons : et, lorsque je serai roi, pense à me réclamer le comté de Hereford et tous les biens meubles dont le roi mon frère détenait la possession.
Buckincham. — Je réclamerai de Votre Grâce l'exécution de cette promesse.
Glocester. — Et crois bien qu'elle sera exé-cutée avec un affectueux empressement. En attendant , viens , allons souper , pour qu'ensuite nous puissions digérer nos complots en bonne et due forme. (Ils sortent.)