ACTE I, SCÈNE I
Le roi Richard. Gentilshommes qu'enfla
(Acte I, se. i.)
du roi, car mon souverain Seigneur était alors mon débiteur pour reliquat d'un compte considérable qui datait de l'époque où j'allai en France chercher sa reine. Avale-donc ce démenti. Quant à la mort de Glocester, je ne l'ai pas tué; mais j'avoue à ma propre honte, que dans cette occasion, j'ai négligé d'exécuter le devoir auquel je m'étais engagé. Quant à vous, mon noble Lord de Lancastre, honorable père de mon ennemi, j'ai une fois dressé une embûche contre votre vie, et c'est un péché qui torture mon âme repentante; mais je m'en confessai avant de recevoir ma dernière communion, etj'ai scrupuleusement demandé le pardon de Voire Grâce, qui, je l'espère, me l'a accordé. Voilà ma faute ; quant aux autres accusations, elles proviennent de la rancune d'un scélérat, d'un traître très-dégénéré, et je m'en défendrai hardiment en personne. Je rejette donc
en échange du sien, mon gage aux pieds de ce traître outrecuidant et je lui prouverai que je suis un loyal gentilhomme par le meilleur sang que contienne sa poitrine, ce dont j'ai si hâte, que je prie de tout mon cœur Votre Altesse de nous assigner le jour de notre épreuve judiciaire.
Le roi Richard. — Gentilshommes qu'enflamme la colère, laissez-vous diriger par moi : purgeons cette colère sans avoir recours à la saignée : voilà ce que nous prescrivons sans être médecin. Une malignité profonde fait une trop profonde incision : oubliez, pardonnez; mettez fin à votre querelle et faites la paix; nos docteurs disent que le mois où nous sommes n'est pas bon pourla saignée. Mon bononcle,que cette querelle Unisse au lieu où elle a commencé ; nous calmerons le duc de Norfolk; vous, calmez votre fds.
Jean de Gand. — Le rôle de pacificateur con-
LE ROI RICHARD II
vient à mon Age : mon fils, rejette son gage au duc de Norfolk.
Le roi Richard. — Et toi, Norfolk, rejette-lui le sien.
Jean de Gand. — Eh bien, Harry, eh bien? l'obéissance te commande de ne ne pas m' obliger à te commander une seconde fois.
Le roi Richard. — Norfolk, rejette-lui son gage, nous te l'ordonnons ; il n'y a pas à résister.
Norfolk. — C'est moi-même qui me jette à tes pieds, mon redouté Souverain. Tu peux me demander ma vie, mais non ma honte : mon devoir te doit ma vie; mais ma bonne renommée qui, en dépit de la mort, vivra sur mon tombeau, tu ne voudras pas la livrer en proie au noir déshonneur. Je suis ici honni, accusé, insulté, percé jusqu'au fond de l'âme par la lance envenimée de la calomnie qu'aucun baume ne peut guérir, sauf le sang de celui d'où s'exhala ce poison.
Le roi Richard. — Cette rage doit connaître le frein; donne-moi son gage, les lions domptent les léopards.
Norfolk. ■ — Oui, mais ils n'effacent pas les taches de sa fourrure : prenez seulement ma honte et je rends son gage. Mon cher, cher Seigneur, le plus pur trésor que procure cette vie mortelle, est une réputation sans tache : cela détruit, les hommes ne sont que du limon doré et de l'argile peinte. Un courage hardi dans une poitrine loyale est un joyau dix fois verrouillé dans une cassette. Mon honneur est ma vie; tousdeuxne fontqu'une seule et même chose : enlevez-moi mon honneur et ma vie est finie. Ainsi, mon cher Suzerain, permettez-moi de prouver mon honneur ; c'est par lui que je vis, et pour lui je consens à mourir.
Le roi Richard. — Cousin, rejetez le gage que vous avez reçu : commencez.
Bolincrroke. — O Dieu ! défendez mon àme d'un si hideux péché! Dois-je paraître, cimier à bas, devant mon père? ou bien avec la tremblante timidité d'un mendiant, vais-je m'accuser de ma fierté devant cet effronté poltron? Avant que ma langue consente à blesser mon honneur par une telle offensante faiblesse, ou à sonner une si basse fanfare pour une telle réconciliation, mes dents couperont le servile instrument de cette palinodie craintive et le cracheront saignant, au grand déshonneur de cet homme, là où la honte a établi son domicile, p'est-àdire au visage de Mowbray. (Sort Jean de Garni.)
Le roi Richard. — Nous ne sommes pas nés pour prier, mais pour commander : puisque nous ne pouvons vous rendre amis, soyez prêts, sous peine d'en répondre sur vos vies, à comparaître à Coventry le jour de Saint-Lambert : là vos lances et vos épées décideront le gros procès de votre haine obstinée : puisque nous ne pouvons vous réconcilier, nous verrons la justice de Dieu désigner le vrai chevalier par la victoire. — Lord maréchal, commandez à nos officiers militaires de se préparer à prendre leurs mesures pour ce combat particulier. {Ils sortent.)