SCÈNE VII
Londres. — La cour du château de Baynard.
Entrent en se rencontrant GLOCESTER. et BUCKINGHAM.
Glocester. — Eh bien, eh bien, quelles nouvelles? que disent les citoyens?
Buckingham. — Ma foi, par la sainte mère de notre Seigneur, les citoyens sont muets et ne disent pas un mot.
Glocester. — Avez-vous touché la bâtardise des enfdnts d'Edouard?
Buckingham. — ■ Oui, ainsi que son contrat avec Lady Lucy, et son contrat par député en France : j'ai parlé de l'insatiable appétit de ses désirs, de ses violences sur les femmes de la cité, de sa tyrannie pour des riens, de sa propre bâtardise, démontrée par le fait qu'il avait été engendré lorsque votre père était en France, et par sa complète différence de visage d'avec le duc. Cela m'a fourni une transition pour parler de vos traits à vous, et pour avancer que pour la forme comme pour la noblesse d'esprit vous étiez la véritable image de votre père ; alors j'ai parlé amplement de vos victoires en Ecosse, de votre discipline dans la guerre, de votre sagesse dans la paix, de votre générosité, de votre vertu, de votre belle humilité ; enfin je n'ai en vérité laissé, sans le toucher ou sans le manier adroitement, aucun argument qui pût servir votre projet, et lorsque ma harangue a touché à sa fin, j'ai demandé à ceux qui aimaient le bien de leur pays de crier avec moi : « Dieu prolége Richard, le roi souverain d'Angleterre ! »
Glocester. — Et ont-ils crié ?
Buckingham. — Non, Dieu m'assiste, ils n'ont pas dit un mot ; mais ils sont devenus pâles comme | la mort et se sont regardés les uns les autres, immobiles comme des statues muettes ou des pierres inanimées. Quand j'ai vu cela, je leur en ai fait reproche, et j'ai demandé au maire ce que signifiait ce silence de mauvaise volonté : il m'a donné pour réponse que les sujets avaient habitude de n'être harangués que par le recorder. Alors on a pressé le recorder de reconijnencer mon récit : « Voici ce qu'a dit le duc, voici ce que le duc a insinué, i a-t-il dit, mais il n'a rien dit comme venant de lui-même. Lorsqu'il a eu fini, quelques gens à moi, au bout de la salle, ont jeté leurs chapeaux en l'air, et une dizaine de voix ont crié : «. Dieu protège le roi Richard! » Alors prenant avantage de ces quelques voix : « Merci, ai-je dit, gentils citoyens et amis, ces applaudissements unanimes, ces hourrahs joyeux prouvent votre sagesse et votre affection pour Richard : i làdessus j'ai levé la séance et je suis parti.
Glocester. — Quels blocs muets que ces gens-là ! comment, ils n'ont pas voulu parler ?
LE ROI RICHARD III
Est-ce que le maire et ses confrères ne viendront pas?
Buckincham. — Le maire est ici tout proche. Faites semblant d'avoir quelques scrupules \ ayez l'air de ne parler que parce que vous y êtes violemment sollicité par moi, et ayez soin d'avoir un livre de prières à la main, mon bon Lord, et de vous présenter entre deux ecclésiastiques; car sur ce thème de religion, je ferai de dévotes variations : et ne cédez pas facilement à nos instances; jouez le rôle de la pueelle, répondez toujours non, et prenez ce qu'on vous offrira.
Glocester. — Je sors, et si tu sais aussi bien insister pnur me faire dire oui , que je saurai répondre non à tes instances , je ne doute pas que nous n'amenions la chose à une heureuse issue.
Bockinguam. — Sortez, sortez, montez tout en haut , sous les plombs ; le Lord maire frappe. [Sort Glccester.)
Entrent LE LORD MAIRE, LES ALDERMEN et des citoyens.
Buckixcham. — Soyez le bienvenu , Milord : je suis là à faire pied de grue ; je crois bien qu'on ne pourra pas parler au duc.
Entre CATESBY, venant de l'intérieur du château.
Blckinchaji. — Eh bien ! Catesby, que répond votre maître à ma requête ?
Citesby. — Il supplie Votre Grâce, mon noble Lord, de venir le voir demain ou le jour d'après : il est là dedans avec deux très-révérends pères, enfoui dans de pieuses méditations, et il ne voudrait être troublé dans ses dévots exercices par aucune requête ayant trait aux choses de ce monde.
Buckincham. — Retourne auprès du gracieux duc, mon bon Catesby, dis-lui que moi, le maire et les aldermrn, nous sommes venus pour avoir i avec Sa Grâce une courte conférence sur des projets pressants, concernant une matière de grande importance,, cl qui n'intéresse pas moins que le . bien général de la nation.
Catesuv. — Je vais sur-le-champ lui rapporter vos paroles textuelles. {H sort.)
Blcringiiam. — Ah, ah! Milord, ce prince n'est pas un Edouard 1 II n'est pas à s'étaler sur un moelleux lit de repos, mais il est à genoux, plongé dans la méditation; il n'est pas à badiner entre |
deux courtisanes , mais à méditer entre deux profonds théologiens ; il n'est pas à dormir pour engraisser son corps paresseux, mais à prier pour enrichir son âme vigilante : heureuse serait l'Angleterre, si ce vertueux prince prenait sur sa gracieuse personne la souveraineté de ce pays! mais je le crains bien , rien ne pourra l'y décider.
Le lord maire. — Morbleu, Dieu défende que Sa Grâce nous dise non!
Bucrincham. — Je crains que ce ne soit là sa réponse. Voici Catesby qui revient.
Rentre CA1E5BY.
Bickikgha5i. — Eh bien! Catesby, que dit Sa Grâce?
Catesby. — 11 se demande avec étonnement à quelle fin vous avez assemblé de telles troupes de citoyens pour les mener vers lui : comme sa Grâce n'avait pas été instruite de ce mouvement, le duc craint, Milord, que vous n'ayez aucune bonne intention à son égard.
Buck.inch.vm. — Je suis affligé que mon noble cousin me soupçonne de ne pas lui vouloir du bien : par le ciel, c'est par sincère affection que nous sommes venus le trouver; rentre une fois encore, et rapporte mes paroles à Sa Grâce. {Son Catesby.) Lorsque les hommes saints et dévotement religieux sont à dire leurs chapelets, il est bien difficile de les en tirer, tant il y a de douceurs dans la contemplation pieuse.
GLOCESTER se présente entre deux evèquf.s à une galerie supérieure. Rentre CATESBY.
Le lord maire. — Regardez en haut Sa Grâce qui se présente entre deux ecclésiastiques !
Bur.KiKGiiAM. — Deux béquilles de vertu pour un prince chrétien, propres à le prévenir contre les chutes de la vanité : voyez, ii tient à la main un livre de prières ; ce sont là les vrais insignes auxquels on reconnaît un saint homme. Illustre Plantagenet, très-gracieux prince, prête à nos requêtes une oreille favorable, et pardonne-nous d'avoir interrompu les dévotions de ton zèle trèschrétien.
Glocesteb.. — Milord, il n'est pas besoin d'une telle apologie; c'est moi plutôt qui vous conjuic de me pardonner, moi qi i dais mon ardeur pour le service de Dieu, vou'iis di l'érer la visite de mes amis. Mais, laissons celi; quel est le Ion plaisir de votre Grâce?
BuciuNGiiAM. — Celui même de Dieu, j'en ai
Bl*ck.in'uham. Votro Grâce peut agir selon son bo:i plaisir. Le roi Richard. Ta, ta, tu es tout de gïacs, ta sensibilité gèle : dis, me donnes-tu ton consentement pour q l'îls raaurcnt? (Acte IV, se. il )
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l'espérance, et celui de tous les bons citoyens dans cette île laissée sans gouvernement.
Glocester. — Je soupçonne que j'aurai commis quelque offense qui parait choquanteauxyeux de la cité, et que vous venez pour réprimander mon ignorance.
Buckinoham. — Vous en avez commis une, Milord : puisse-t-il plaire à votre Grâce d'amender votre faute sur nos instances !
Glocester. — Certes, je le ferai; sans cela, pourquoi respirerais-je sur une terre chrétienne?
Buckinoham. — Sachez donc que voire faute c'est d'abandonner le siège suprême, le trône de majesté, les fonctions royales de vos ancêtres, la gloire traditionnelle de votre maison royale, à la corruption d'une souche bâtarde : tandis que vous sommeillez dans la douceur de vos pensées (sommeil dont nous venons vous secouer pour le bien de la patrie), cette noble île cherche ses véritables membres, contemple sa face défigurée par des cicatrices d'infamie, son trône royal greffé d'ignobles branches, et se sent presque poussée dans le gouffre dévorant du ténébreux oubli et du complet effacement. Pour la retirer de cet état, nous venons, du plus profond de notre cœur, solliciter votre gracieuse personne de prendre la charge et le gouvernement royal de notre pays, non plus à titre de protecteur, de lieutenant, de substitut, non plus à titre d'intendant secondaire pour le profit d'un autre, mais à titre d'héritier légitime du sang royal, par droit de naissance, comme votre empire et votre bien. C'est pour amener Votre Grâce à exaucer cette juste requête, que je suis venu ici , en compagnie de ces citoyens, vos très-honorables et très-affectionnés amis, et poussé par leur véhémente instigation.
Glocester. — Je ne saurais dire ce qui convient le mieux à ma condition ou à vos offres, de partir en silence, ou de répondre amèrement pour vous réprimander. Si je ne réponds pas, peut-être penserez-vous que, l'ambition me nouant la langue, je consens, puisque je ne dis rien, â porter ce joug doré de la souveraineté que vous voulez follement m'imposer ici; et d'un autre côté, si je vous réprimande pour cette requête qui part d'un sentiment si dévoué envers ma personne, j'aurai rebuté mes amis. En conséquence, je parlerai pour éviter le premier inconvénient; et puisque je me décide à parler, afin de ne pas encourir le second reproche, voici la réponse définitive que je vous donnerai. Votre affection mérite mes
remerciments ; mais ma valeur est si petite qu'elle veut échapper à vos hautes instances. Et d'abord, quand bien même tous les obstacles seraient détruits et que je pourrais marcher par un sentier tout uni vers la couronne, comme vers la propriété légitime et la succession échue de mon droit de naissance, telle est cependant ma pauvreté d'esprit, si nombreuses et si considérables sont mes imperfections, que moi, — barque incapable de soutenir la puissante mer, — j'aimerais mieux me dérober à ma grandeur, que de disparaître enfoui sous ma grandeur et étouffé dans les vapeurs de ma gloire. Mais Dieu soit loué, il n'est pas besoin de moi, — et s'il en était besoin, je serais bien insuffisant pour vous venir en aide ; — l'arbre royal nous a laissé un fruit royal, qui mûri par le cours du temps, occupera dignement le siège de la majesté, et dont le règne, je l'espère, nous donnera le bonheur. C'est sur lui que je dépose tout ce que vous voudriez déposer sur moi , le droit et la fortune de ses heureuses étoiles, et Dieu défende que je veuille les lui enlever !
Buckingham. — Milord, cette réponse prouve beaucoup de conscience chez Votre Grâce ; mais toutes circonstances bien considérées, ces scrupules sont excessifs et frivoles. Vous dites qu'Edouard est le fils de votre frère; nous disons de même, mais il n'est pas le fils de la femme d'Edouard : car son père fut d'abord fiancé à Lady Lucy, — votre mère vit pour témoigner de son engagement, — et puis il fut fiancé par substitut, à Bonne, sœur du roi de France. Ces deux fiancées mises de côté , une pauvre pétitionnaire, une mère affolée pour les intérêts de ses nombreux enfants, une veuve en détresse dont la beauté pâlissait et qui était dans l'automne même de ses beaux jours, fit conquête et proie de son œil capricieux, et le séduisit jusqu'à le faire descendre du sommet élevé de sa dignité à une basse alliance et à une bigamie abhorrée : d'elle, il eut parce mariage illégitime cet Edouard que notie politesse appelle le prince. Je pourrais récriminer bien plus amèrement encore, si par respect pour certaines personnes vivantes, je n'étais pas tenu de mettre un frein à ma langue. Ainsi donc, mon bon Lord, acceptez pour votre propre personne royale le bénéfice de la dignité qui vous est ici offerte : si ce n'est pas pour faire notre bonheur et celui du pays, que ce soit au moins pour retirer votre noble race de la corruption engendrée par les abus du temps, et la faire rentrer