‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 390 sur 447 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

La duchesse d'York. — Épouse de Harry, oh! ne triomphe pas de mes malheurs! Dieu m'est témoin que j'ai pleuré sur les tiens.

La reine Marguerite. — Supportez - moi ; je suis affamée de vengeance, et je m'en rassasie maintenant en vous contemplant. Il est mort ton Edouard qui poignarda mon Edouard , et ton autre Edouard est mort aussi pour compenser mon Edouard ; le jeune York est simplement par-dessus le marché, parce que les deux premiers ne peuvent à eux deux parfaire la grosse somme de ma perte. Il est mort ton Clarence qui tua mon Edouard, et les spectateurs de cette scène tragique , l'adultère Hastings , Rivers , Vaughan, Grey., ils ont été prématurément étouffés dans leurs sombres tombeaux. Richard vit encore, noir affilié de l'enfer, épargné seulement parce qu'il est son agent d'affaires pour lui acheter des âmes et les lui envoyer ; mais prochaine, prochaine, s'avance sa fin lamentable et qui ne sera pas lamentée : la terre s'entr'ouvre, l'enfer brûle, les démons hurlent, les saints prient pour qu'il soit sans délai enlevé de ce mcnde. Abrégez la somme de ses jours , ô bon Dieu , je vous en prie , afin que je puisse vivre assez pour dire : le chien est mort !

La reine Elisabeth. — Oh! tu me prophétisas naguère que le jour viendrait où je te souhaiterais pour m'aider à maudire cette énorme araignée, cet odieux crapaud au dos bossu.

La reine Marguerite. — Je t'appelai alors vain écho de ma fortune; je t'appelai alors pauvre ombre, reine en peinture, la simple représentation de ce que je fus, le prologue heureux d'une tragédie sinistre, une femme élevée au faîte pour être précipitée dans l'abîme ; une mère que le ciel raillait en lui donnant deux beaux enfants ; un rêve de ce que tu étais ; un souffle, une bulle d'air, un simulacre de dignité, un drapeau en évidence fait pour être le but de tous les coups dangereux; une reine pour rire qui n'était là que pour tenir la scène. Où est ton époux maintenant? Où sont tes frères? Où sont tes deux fils ? En quelle chose trouves-tu joie? Qui te sollicite, s'agenouille et crie : Dieu sauve la reine? Où sont les pairs respectueux qui te flattaient ? Où sont les multitudes attroupées qui te suivaient ? Dis adieu à tout cela, et vois ce que tu es maintenant. Au lieu d'être une heureuse épouse, tu es une veuve trèsmalheureuse; au lieu d'être une mère joyeuse, tu es une femme qui pleure le nom de mère ; au

lieu d'être une personne sollicitée, tu es une humble solliciteuse; au lieu d'être une reine, tu es une misérable esclave couronnée de douleurs: toi qui me méprisais, tu es maintenant méprisée de moi; toi qui étais redoutée de tous, tu redoutes maintenant quelqu'un ; toi qui commandais à tous, tu n'es obéie de personne : voilà comment la justice a tourné sa roue et t'a livrée en proie au temps, en te laissant la pensée de ce que tu fus, pour te torturer davantage par la pensée de ce que tu es. Tu usurpas ma place, ne dois-tu pas en conséquence usurper aussi une juste part de mes douleurs? Maintenant ton cou orgueilleux porte la moitié de mon joug pesant, et moi, retirant de dessous ce joug ma tête fatiguée, je t'en laisse le fardeau à toi toute seule. Adieu, épouse d'York, adieu reine de triste aventure; ces malheurs d'Angleterre me feront sourire en France.

La reine Elisabeth. — O toi qui es si habile aux malédictions, arrête un peu, et enseigne-moi à maudire mes ennemis.

La reine Marguerite. — Redoute de dormir la nuit et jeûne le jour; compare ton bonheur mort avec ton malheur vivant ; pense que tes enfants étaient plus beaux qu'ils n'étaient, et que celui qui les tua est plus odieux encore qu'il n'est : enchérir sur ta perte le fera paraître pire celui qui cause tes maux ; en retournant tout cela dans ton cœur, tu apprendras à maudire.

La reine Elisabeth. — Mes paroles manquent de tranchant; oh! aiguise-les avec les tiennes !

La reine Marguerite. — Tes malheurs les rendront aiguës et perçantes comme les miennes. {Elle sort.)

La duchesse d'York. — Pourquoi le malheur abonderait-il en paroles?

La reine Elisabeth. — Oh! laissez-leur toute liberté à ces avocats faits de vent des douleurs de leur client, à ces héritières faites d'air de joies mortes sans rien léguer, à ces pauvres orateurs du malheur faits d'un vain souffle! Les paroles soulagent le cœur, quoiqu'elles ne puissent nous donner aucune autre assistance.

La duchesse d'York. — S'il en est ainsi, alors ne retiens plus ta langue ; viens avec moi , et étouffons sous le souffle des paroles anières mon fils damné qui a étouffé tes deux suaves fils. {Bruit de tambour.) J'entends son tambour : sois abondante en imprécations.

LE ROI RICHARD III

Entrent au pas militaire LE ROI RICHARD et sa suite.

Le roi Richard. — Qui m'arrête dans ma marche pressée?

La duchesse d'York. — Celle qui en t' étranglant dans son ventre maudit, aurait dû arrêter tous les massacres que tu as commis, misérable !

La reine Elisabeth. — Oses-tu cacher sous une couronne d'or ce front où, si la justice était la justice , devrait être gravé l'assassinat du prince possesseur de cette couronne , et la mort cruelle de mes pauvres fils et de mes frères? Dis-moi, manant, scélérat, où sont mes enfants ?

La duchesse d'York.. — Crapaud, crapaud! où est ton frère Clarence, et le petit NedPlantagenet son fils?

La reine Elisabeth. — Où sont les braves River, Vaughan et Grey?

La duchesse d'York. — Où est le bon Hastings?

Le roi Richard. — Une fanfare, trompettes! battez l'alarme, tambours ! ne permettez pas que les cieux entendent ces commères insulter l'oint du Seigneur : battez, dis-je ! {Bruit de trompettes et de tambours.) Soyez modérées, et parlez-moi en termes convenables , ou c'est ainsi qu'avec les voix bruyantes de la guerre je vais étouffer vos exclamations.

La duchesse d'York. — Es-tu mon fils?

Le roi Richard. — Oui, j'en remercie Dieu, mon père, et vous.

La duchesse d'York. — Alors écoute patiemment mon impatience.

Le roi Richard. — Madame, je tiens quelque peu de votre caractère qui ne peut supporter l'accent du reproche.

La duchesse d'York. — Oh ! laisse-moi parler!

Le roi Richard. — Parlez, mais je n'écoute rai pas.

La duchesse d'York. — Je serai douce et modérée dans mes paroles.

Le roi Richard. — Et brève aussi, ma bonne mère , car je suis pressé.

La duchesse d'York. — Quoi ! tu es si pressé? Dieu sait que moi je t'ai attendu dans la douleur, la souffrance et l'agonie.

■Le roi Richard. — Et ne suis-je pas venu à la fin pour vous consoler?

La duchesse.d'Youk. — Non, parle saint cru-

cifix ! tu sais parfaitement que tu es venu sur la terre pour faire de la terre mon enfer. Ta naissance fut pour moi une terrible souffrance ; ton enfance fut hargneuse et méchante ; tes années d'éducation effrayantes, sauvages, désespérées, furieuses; le printemps de ta jeunesse audacieux, effronté, aventureux; ton âge mûr, orgueilleux, subtil, perfide et sanguinaire. Pourrais-tu me nommer une heure où j'aie tiré honneur de ta compagnie ?

Le roi Richard. — Ma foi, aucune, si ce n'e.->t l'heure de l'appétit qui appela Votre Grâce pour rompre son jeûne, certain jour que vous étiez avec moi. Mais si je suis si désagréable à vos yeux, laissez-moi marcher en avant, afin que je ne vous offense pas, Madame. Battez le tambour.

La duchesse d'York. — Ecoute-moi parler, je t'en prie.

Le roi Richard. — Vous parlez trop amèrement.

La duchesse d'York. — Écoute un seul mot, car je ne parlerai jamais plus en ce inonde.

Le roi Richard. — Allons, allons, vous êtes trop amère.

La duchesse d'York. — Ou bien tu mourras, par la juste sentence de Dieu, avant de revenir vainqueur de cette guerre; ou bien, moi, je succomberai sous la douleur et l'extrême vieillesse, et je ne verrai plus jamais ton visage. Emporte donc avec toi ma très - pesante malédiction , et puisse-t-elle , au jour de la bataille , t'accabler plus encore que l'armure complète que tu portes! Mes prières combattent du côté de tes adversaires, et là aussi les petites âmes des enfants d'Edouard stimulent de leurs chuchotements les courages de tes ennemis, et leur promettent succès et victoire. Sanguinaire tu es, et sanguinaire sera ta fin; l'opprobre est le serviteur de ta vie, et il accompagnera ta mort. {Elle sort.)

La reine Elisabeth. — Quoique j'aie plus grande cause, j'ai moins grande force qu'elle pour maudire, et je me contente de répondre Amen à ses paroles. {Elle fait un mouvement pour partir.)

Le roi Richard. — Arrêtez, Madame ; j'ai be soin de vous dire un mot.

La reine Elisabeth. — Je n'ai plus de fils du sang royal que tu puisses assassiner : quant à mes filles, Richard, ce seront des nonnes consacrées à la prière, et non des reines consacrées aux pleurs; par conséquent, dispense-toi de viser à leur vie.

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