ACTE IV, SCENE IV
Le roi Richard. Ratcliff, approche ici; va-t'en en poste à Salisbury; lorsque tu y oublieux coquin, pourquoi restes-tu là, et ne te rends-tu pas auprès du duc?
us (A Catesbjr.) Stupide,
(Acte IV, se. lv.)
Le koi Richard. — Vous avez une fille nommée Elisabeth, vertueuse et belle, royale et gracieuse.
La reine Elisabeth. — Est- ce qu'elle doit mourir pour cela ? Oh ! laisse-la vivre, et je corromprai ses mœurs, je tacherai sa beauté, je jetterai sur elle le voile de l'infamie, je me calomnierai moimême en me donnant comme infidèle au lit d'Edouard : pour qu'elle puisse vivre, protégée contre le massacre sanglant, je déclarerai qu'elle ne fat pas la fille d'Edouard !
Le roi Richard. — Ne calomniez pas sa naissance, elle est de sang royal.
La reine Elisabeth. — Pour sauver sa vie, je déclarerai que non.
Le roi Richard. — C'est sa naissance qui fait surtout la grande sécurité de sa vie.
La reine Elisabeth. — Et c'est cependant grâce à cette grande sécurité, que ses frères sont morts.
Le roi Richard. — Las! à leurs naissances les bonnes étoiles étaient ennemies.
La reine Elisabeth. — Non; mais c'étaient les mauvais parents qui étaient contraires à leur vie.
Le roi Richard. — Implacable est la sentence de la destinée.
La reine Elisabeth. — C'est vrai, lorsque c'est le crime implacable qui fait la destinée. Mes enfants étaient réservés à une mort plus belle, si la grâce divine t'avait donné la bénédiction d'une vie plus belle.
Le roi Richard. — Vous parlez comme si j'avais tué mes neveux.
La reine Elisabeth. — Neveux, oui vraiment, et volés par leur oncle de leur bonheur, de leur royaume, de leur famille, de leur liberté, et de leur vie. Quelles que soient les mains qui ont percé leurs tendres cœurs, ce fut ta tète qui sournoi-
LE ROI RICHARD III
sèment les dirigea : incontestablement, le couteau du meurtrier était sans pointe et sans tranchant, jusqu' à ce qu'il fût aiguisé sur ton dur cœur de pierre, pour chercher sa proie dans les entrailles de mes agneaux. N'était qu'une continuelle habitude de la douleur émousse le courage de la sauvage douleur, ma langue n'aurait pas plus tôt eu nommé mes enfants à tes oreilles, que mes ongles auraient jeté l'ancre dans tes yeux, et que moi, dans cette baie de mort où je me trouve, pareille à une pauvre barque, privée de voiles et de cordages, je me serais brisée en pièces contre ton cœur de rocher.
Le roi Richard. — Madame, puissé-je réussir dans mon entreprise, et l'emporter sur les périlleux hasards des guerres sanglantes, comme il est vrai que je médite de vous faire plus de bien à vous et aux vôtres, que jamais je ne vous ai fait de mal à vous et aux vôtres !
La reine Elisabeth. — Est-il un bien que recouvre la face du ciel, qu'on puisse découvrir pour me faire du bien?
Le roi Richard. — L'élévation de vos enfants, noble Dame.
La reine Elisabeth. — Leur élévation à quelque échafaud, où ils perdront leurs têtes?
Le roi Richard. — Non, mais à la dignité et au sommet de l'honneur, à l'expression suprême et royale de la gloire sur cette terre.
La reine Elisabeth. — Caresse mes chagrins, en me révélant cette chose-là ; dis-moi quel pouvoir, quelle dignité, quel honneur tu peux donner à quelqu'un de mes enfants ?
Le roi Richard. — Absolument tout ce que j'ai; oui, moi-même, et tout ce que j'ai, voilà ce que je puis donner à un de tes enfants; ainsi, noie dans le Léthé de ton âme courroucée le triste souvenir de ces torts que tu supposes que je t'ai faits.
La reine Elisabeth. — Sois bref, de crainte que l'expression de ta bienveillance dure plus longtemps que ta bienveillance même.
Le roi Richard. — Alors, sache que de toute mon âme j'aime ta fille.
La reine Elisabeth. — La mère de ma fille le croit de toute son âme.
Le roi Richard. — Que croyez- vous?
La reine Elisabeth. — Que tu aimes ma fille de toute ton Ame; c'est avec un tel amour, que ton âme a aimé ses frères; et moi, je t'en remercie par tout l'amour de mon cœur
Le roi Richard. — Ne te presse pas tant d'embrouiller ce que je veux dire; je veux dire que j'aime ta fille de toute mon âme, et que j'ai l'intention de la faire reine d'Angleterre.
La reine Elisabeth. — Bon ; en ce cas, qui astu l'intention de lui donner pour roi?
Le roi Richard. — Celui-là même qui la fera reine; quel autre lui donnerais-je?
La reine Elisabeth. — Comment! toi?
Le roi Richard. — Moi, moi-même; qu'en pensez-vous, Madame ?
La reine Elisabeth. — Comment pourrais-tu lui faire la cour?
Le roi Richard. — Cela, j'aurais à l'apprendre de vous, comme de la personne qui est le mieux au fait de son caractère.
La reine Elisabeth. — Et consens-tu à apprendre cela de <moi?
Le roi Richard. — De tout mon cœur, Madame.
La reine Élisaeeth. — Envoie-lui, par l'homme qui tua ses frères, une paire de cœurs saignants ; grave dessus Edouard et York ; il se peut qu'en recevant ce cadeau elle pleure : alors présente lui un mouchoir, — comme fit autrefois Marguerite pour ton père, quand elle lui présenta le mouchoir trempé dans le sang de Rutland, — en lui disant que ce mouchoir avait étanchéla sève pourprée du corps de son doux frère, et ordonne-lui d'essuyer avec ce mouchoir ses yeux en pleurs. Si cette séduction ne suffit pas pour la décider à t'aimer, envoie-lui une lettre contenant le récit de tes nobles actes ; dis-lui que c'est toi qui as tué son oncle Clarence, son oncle Rivers, et qui, pour l'amour d'elle, as fait partir en poste pour l'autre monde sa bonne tante Anne.
Le roi Richard. — Vous vous moquez de moi, Madame? ce n'est pas le moyen de conquéiir votre fille.
La reine Elisabeth. — Il n'y a pas d'autre moyen ; à moins cependant que tu ne puisses revêtir une autre forme, et n'être plus le Richard qui a commis tout cela.
Le roi Richard. — Supposons que j'aie fait tout cela pour l'amour d'elle?
La reine Elisabeth. — Certes elle ne peut en ce cas manquer de te haïr pour avoir acheté son amour par de si sanglantes dépouilles.
Le roi Richard. — Considérez que ce qui est fait ne peut maintenant être changé : quelquefois les hommes commettent avec irréflexion des actes