‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 4 sur 447 · SCÈNE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNE UNIQUE

Nortliampto

Une salle d'État dans le pala

Entrent le roi JEAN, la reine-mère ÉLÉONORE, PEMBROKE, ESSEX, SALISBURY et d'autres Seigneurs avec CHATILLON.

Le roi Jean. — Maintenant, parlez, Châtillon, que nous veut France ?

Châtillon. — Voici comment, après les félicitations d'usage, parle par ma personne le roi de France à la majesté, à la majesté d'emprunt d'Angleterre, ici présente.

Éléonore. — Singulier début; majesté d'emprunt !

Le roi Jean. — Silence, ma bonne mère; écoutons l'ambassade.

Cuâtillox. — Philippe de France, comme vrai et légal représentant d'Arthur Plantagenet, fils de Geoffroy, ton frère défunt, élève une très-légitime réclamation sur cette belle ile et ses territoires, sur l'Irlande, Poitiers, l'Anjou, la Touraine et le Maine : il désire que tu déposes l'épée qui impose, par l'usurpation, ces titres divers, et que tu la places dans la main du jeune Arthur, ton neveu et ton très-légitime souverain.

Le roi Jean. — Et qu'arrivera-t-il si nous lui refusons ce qu'il demande ?

Châtillon. — L'impérieuse contrainte d'une guerre farouche et sanglante pour rétablir par la fone ces droits si violemment usurpés.

Le roi Jean. — Ici nous répondons il la guerre par la guerre, au sang par le sang, et à la contrainte par la contrainte : porte cette réponse au roi de France.

Châtillon. — Alors reçois de ma bouche le défi de mon roi, lequel défi marque l' extrême limite de mon ambassade.

Le roi Jean. — Porte-lui le mien, et là-dessus pars en paix. Fais l'office d'éclair aux yeux de France, car avant que tu aies pu rapporter que j'y viendrai, le tonnerre Je mes canons s'y sera fait entendre. Maintenant pars ! sois la trompette de notre colère et le lugubre présage de votre propre ruine. Qu'on lui fasse une honorable conduite : Pembroke, veillez-y Adieu, Châtillon. {Sortent Châtillon et Pembroke.)

Éléonore. — Eh bien! mon fils, ne vous avais-je pas toujours dit que cette ambitieuse Constance n'aurait de cesse qu'elle n'eût enflammé la France et le monde entier pour les droits et le parti de son fils? Quelques trèsfaciles arguments d'amitié auraient pu prévenir cette affaire et lui enlever tout danger, tandis qu'il faut maintenant qu'elle reçoive de la joute de deux royaumes une conclusion terrible et sanglante.

Le roi Jean. — Nous avons pour nous notre solide possession et notre droit.

Éléonore. — Votre solide possession plutôt que votre droit, sans quoi les choses tourneront mal et pour vous et pour moi. Voilà ce que ma

LE ROI JEAN

conscience me chuchotte à l'oreille, et ce que nul n'entendra si ce n'est le ciel, -vous et moi.

Entre le Shériff du Nortliamptonshire , qui parle à voix basse à ESSEX.

Essex. — Mon Suzerain, il arrive ici de la province pour être jugé par vous, le plus étrange différend dont j'aie jamais entendu parler ; introduirai-je les personnes?

Le roi Jean. — Qu'elles approchent. {Sort le Shériff.) Nos abbayes et nos prieurés paieront les frais de cette expédition.

Rentre le Shériff avec ROBERT FAULCON- BRIDGE et PHILIPPE son frère bâtard.

Le roi Jean. — Quels gens êtes-vous?

Le bâtard. — Je suis, moi, votre fidèle sujet, un gentilhomme né dans le Nortliamptonshire, et le fils aîné, je le suppose de Robert Faulconbridge, un soldat, créé chevalier sur le champ de bataille, par la main puissante à conférer l'honneur de Cœur de Lion.

Le roi Jean. — Qui es-tu, toi?

Robert Faulconbridge. — Le fils et l'héritier de ce même Faulconbridge.

Le roi Jean. — Celui-là est l'aîné, et toi tu es l'héritier ? alors vous ne sortez pas de la même mère, parait-il ?

Le bâtard. — Nous sortons très-certainement de la même mère, puissant roi, et autant que je puisse croire, d'un même père ; mais pour la connaissance certaine de la vérité, je vous adresse au ciel et à ma mère; car j'ai des doutes à l'égard de ce fait comme peuvent en avoir tous les enfants des hommes.

Éléonobe. — Honte sur toi, homme grossier ! tu outrages ta mère et tu blesses son honneur par celte défiance.

Le bâtard. — Moi, Madame ? non, je n'ai aucune raison pour cela ; c'est là l'argument de mon frère et non le mien, argument qui, s'il peut le démontrer, me dépouille net de cinq cents belles livres de rente au moins. Plaise donc au ciel de protéger l'honneur de ma mère et ma terre !

Le roi Jean. — Un bon garçon bien franc du collier. Pourquoi, puisqu'il est le plus jeune, élèvet-il des prétentions à ton héritage?

Le bâtard. — Je n'en sais rien, si ce n'est pas pour s'empare/ de la terre. Une fois il m'a jeté l'insulte de bâtardise: quant à cette question de

savoir si j'ai été ou non aussi légitimement engendré que lui, j'en rejette la responsabilité sur la tète de ma mère; mais quant à savoir si j'ai été aussi bien engendré que lui, — que reposent en paix les os qui se donnèrent pour moi cette peine ! — comparez nos visages et soyez juge vous-même. Si le vieux Sir Robert nous engendra tous deux, s'il fut notre père et si ce fils lui ressemble, oh I alors, vieux Sir Robert, père, je remercie à genoux le ciel de ne pas te ressembler !

Le roi Jean. — Ah ! quelle tête à l'envers le ciel nous a envoyée là !

Eléonore. — Il a quelque chose du visage de Cœur de Lion; le son de sa voix rappelle la sienne : ne lisez-vous pas quelques-uns des dons de mon fils dans la puissante structure de cet homme?

Le roi Jean. — Mon œil a bien examiné ses formes, et les trouve exactement celles de Richard. Parlez, maraud ; qu'est-ce qui vous pousse à réclamer la terre de votre frère ?

Le bâtard. — Parce qu'il a, comme mon père, une moitié de visage, avec cette moitié de visage il voudrait avoir toute ma terre. Une pièce de de quatre sous à moitié d'effigie , prétendre à valoir cinq cents livres de rente !

Robert Faulconbridge. — Mon gracieux Souverain, lorsque notre père dont nous parlons vivait, votre frère l'employa beaucoup....

Le bâtard. — Bon, Monsieur, ce n'est pas une raison qui vous donne droit sur ma terre ; ce que vous devez raconter, c'est comment le roi employa ma mère.

Roeert Faulconbridge. — Et il le dépêcha une fois en ambassade, auprès de l'empereur, pour traiter d'affaires importantes à cette époque. Le roi prit avantage de cette absence, et tout le temps qu'elle dura séjourna chez mon père. Comment il triompha, j'ai honte de le répéter; mais la vérité est la vérité. De vastes espaces de terres et de mers séparaient mon père de ma mère (ainsi que je l'ai entendu dire à mon père lui-même), lorsque ce robuste gentilhomme fut engendré. A son lit de mort, il me légua ses terres par testament, et jura sur sa parole de mourant, que celuici, le fils de ma mère, n'était en rien le sien, et que s'il l'était, il était venu au monde quatorze semaines pleines avant terme. Ainsi donc, mon bon Suzerain, faites que je possède ce qui est à moi, la terre de mon père, ainsi que cela était la volonté de mon père.

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