‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 5 sur 447 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

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Le roi Jean. Agenouille-toi, Philippe

relève- toi plus grand, relève-toi Sir Richard et Plantagenet. (Acte I, se. I.)

Le roi Jean. — Maraud, votre frère est légitime ; la femme de votre père le lui a donné après mariage : si elle a triché au jeu, la faute lui en revient à elle, et cette faute, tous les hommes qui prennent femme en courent les risques. Réponds-moi un peu à ceci : si mon frère, qui , dites- vous, a pris la peine d'engendrer cet homme, l'avait réclamé comme son fils à votre père, en bonne vérité, votre père n'aurait-il pas pu retenir, malgré le- monde entier, ce veau né de sa vache, mon bon ami? En bonne vérité, il l'aurait pu : quoiqu'il fût de mon frère, mon frère n'aurait pu le réclamer ; par conséquent votre père ne pouvait le refuser quoiqu'il ne lui fût rien. Voici ma conclusion : le fils de ma mère engendra l'héritier de votre père ; l'héritier de votre père doit posséder la terre de votre père.

Robert Faulconeridgk. — La volonté de mon

père n'aura-l-elle donc aucune force pour déposséder cet enfant qui n'est pas le sien?

Le bâtard. — Sa volonté n'aura pas plus de force pour me déposséder, qu'il n'en eut, je crois, pour m'engendrer.

Èléonore. — Qu'aîmerais-tu mieux : être un Faulconbridge, et comme ton frère posséder la terre, ou être le fils reconnu de Coeur de Lion, seigneur de ta seule personne, sans aucun autre bien que celui-là ?

Le bâtard. — Madame, si mon frère avait ma figure et moi si j'avais la sienne, si j'avais comme lui les traits de Sir Robert, si j'avais pour jambes deux pareils manches de fouets, et pourbrasdeux pareilles peaux d'anguilles empaillées ; si j'avais le visage si mince que je redoutasse d'attacher une rose à mon oreille de peur d'entendre les ger,s dire : « Voyez donc la pièce de trois liards

LE ROI JEAN

à la rose qui passe ! » quand bien même je joindrais à cette figure-là la propriété de tout ce pays, je veux bien ne plus bouger de cette place, si je ne donnais pas jusqu'au dernier pouce de mes terres pour avoir ma figure . je ne voudrais être Sir JÀob en aucune façon.

Éléonore. — Tu me plais beaucoup. Veux-tu faire abandon de ta fortune, céder ta terre à ton frère et me suivre ? je suis un cbef d'armée, et je m'apprête à faire route par la France.

Le bâtard. — Frère, prenez ma terre, moi je prendrai ma chance ; -votre figure vous a valu cinq cents livres de rente, cependant elle sera chèrement payée si vous pouvez la vendre cinq pence. Madame, je vous suivrai jusqu'à la mort.

Éléonore. — Ma foi, j'aimerais mieux que vous m'y précédassiez.

Le bâtard. — Notre politesse rustique cède le pas à nos supérieurs.

Le roi Jean. — Quel est ton nom?

Le bâtard. — Philippe, mon Suzerain ; c'est là le commencement de mon nom ; Philippe, fils aine de la femme du bon vieux Sir Robert.

Le roi Jean. — Porte, désormais le nom de celui dont tu portes la figure; agenouille-toi Philippe ; mais relève-toi plus grand, relève-toi Sir Richard et Plantagenet.

Le bâtard. — Frère par ma mère, donnez-moi votre main ; mon père me donna l'honneur, le vôtre vous donna la terre ; maintenant, bénie soit l'heure, soit de jour, soit de nuit, où je fus engendré, Sir Robert étant absent !

Éléonore. — L'âme même des Plantagenets ! je suis ta grand'mère, Richard; donne-moi ce nom ?

Le bâtard — Oui, Madame, par le fait du hasard, mais non par le cours vrai des choses; mais qu'importe ! J'ai passé quelque peu de travers, par la fenêtre, ou, pour mieux dire, par la lucarne : qui n'ose pas remuer de jour doit sortir de nuit ; avoir c'est avoir, de quelque manière qu'on s'y soit pris ; de près ou de loin, bien touché est toujours bien tiré, et je suis moi, de quelque manière que j'aie été engendré.

Le roi Jean. — Va, Faulconbridge : tu as maintenant l'objet de tes désirs ; un chevalier sans terre t'a fait propriétaire terrien. Venez, Madame, et vous aussi, Richard ; en route pour la France, car il y a plus qu'urgence

Le bâtard. — Adieu, frère : je te souhaite heureuse fortune, car lu fus engendré honnêtement.

(Tous sortent excepté le bâtard.) Je suis plus grand d'un pied d'honneur, mais je suis plus petit de beaucoup, beaucoup de pieds de terre. Bon, maintenant je puis faire une dame de n'importe quelle Jeanneton. — « Bonjour, sir Richard. — Dieu te bénisse, mon garçon ; i — si son nom est George, je l'appellerai Pierre, car la dignité de nouvelle date oublie les noms des gens ; cette fidélité de mémoire et cette politesse s'accorderaient trop mal avec votre changement de condition. Et votre voyageur ! ils sont là à la table de ma seigneurie, lui et son curedents, et lorsque mon estomac de chevalier est satisfait, alors je me lèche les dents, et j'interroge mon homme distingué des pays étrangers-: « Mon cher Monsieur, » — c'est ainsi que je commence en m'appuyant sur mon coude. — «Je vous conjure, » voilà la question, et la réponse suit incontinent comme celle d'un ABC: « Oh Monsieur, dit la réponse, tout à vos ordres, tout à votre disposilion, à votre service, Monsieur. » «Non, Monsieur, dit la question, non, mon aimable Monsieur, c'est moi qui suis à vos ordres », et là-dessus, avant que la réponse se soit donné le temps d'entendre ce que lui veut la question, coupant court au dialogue des compliments, elle se met à parler des Alpes et des Aj eunins, des Pyrénées et de la rivière du Pô, et vous pousse ainsi jusqu'à l'heure du souper Voilà ce qu'est la société noble, et c'est celle qui convient à une âme ambitieuse comme la mienne : car il n'est qu'un bâtard de son époque, celui qui ne trahit pas un fumet d'expérience (et bâtard je suis, que j'aie ou non ce fumet) non-seulement par ses habitudes et sa tournure d'esprit, sa façon d'être extérieure et son habillement, mais par son adresse intime à faire- accepter le poison, le doux poison aux lèvres du siècle. Cette adresse, je veux l'acquérir, non pour apprendre à tromper, mais pour éviter d'être trompé, car je rencontrerai ce poison à chacun des pas de mon avancement. — Mais qui donc vient en telle hâte, en robe de cheval? Qu'est ce que c'est que cette femme courrier? n'a-t-elle donc pas de mari qui puisse prendre la peine de la précéder en sonnant de la corne ? Oh ! vertu de ma vie ! c'est ma mère.

Entrent LADY FAULCONBRIDGE et JAMES GURNEY.*

Le bâtard. — Eh bien! bonne Madame, qu'est-ce qui vous amène à la cour en telle hâte?

Lady Faulconbridge. — Où est-il, ce 'manant,

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