‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 405 sur 447 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Londres. — Une antichambre dans le palais.

Entrent d'un côté LE DUC DE NORFOLK ; de Vautre LE DUC DE BUCKINGHAM et LE LORD ABERGAVENNY.

Buckingham.- — Bonjour et heureuse rencontre. Comment vous êtes-vous porté depuis que nous nous sommes vus en France pour la dernière fois?

Norfolk. — Je remercie Votre Grâce, en bonne santé, et en admiration sans cesse renaissante de ce que j'ai vu en France.

Buckingham. — Une malencontreuse indisposition me retenait prisonnier dans ma chambre, lorsque ces soleils de gloire, ces deux lumières d'entre les hommes, se sont rencontrés dans la vallée d'Ardres.

Norfolk. — Entre Guynes et Ardres : j'étais alors présent, je les vis se saluer à cheval ; je les vis, lorsqu'ils eurent mis pied à terre, s'étreindre dans leurs embrassements si étroitement qu'on aurait dit qu'ils ne faisaient qu'un ; s'ils n'avaient fait qu'un, en effet, où sont les quatre monarques qui pris ensemble auraient pu représenter le poids d'un tel roi?

Buckingham. — Pendant tout le temps, je fus prisonnier dans ma chambre.

Norfolk. — Alors vous avez perdu le spectacle de la gloire terrestre : les hommes pouvaient dire que jusqu'alors la pompe avait vécu à l'état de célibat, mais qu'elle s'était mariée ce jour-là à quelqu'un de supérieur à elle-même. Chaque jouinouveau surpassait le jour précédent, jusqu'à ce que le dernier vint dominer toutes les merveilles précédentes. Aujourd'hui les Français, tout clinquant et tout or, comme des Dieux païens, éclipsaient les Anglais, et le lendemain ces derniers transformaient la Grande-Bretagne en une Inde : chacun des hommes qui était présent, brillait comme une mine. Leurs petits nains de payes étaient tout dorés, comme des chérubins ; les Da-

mes, elles aussi, qui n'étaient pas habituées à travailler, suaient presque de porter les richesses qui les recouvraient, si bien que l'incarnat qui résultait de leur fatigue leur faisait comme un fard : aujourd'hui cette mascarade était déclarée incomparable, et la soirée suivante la faisait paraître chose tout à fait sotte et pauvre. Chacun des deux rois, tous deux égaux en éclat, était tantôt le plus, tantôt le moins splendide , selon qu'il était ou n'était pas présent ; celui qu'on voyait, était celui qui attirait la louange ; et lorsqu'ils étaient tous deux présents, les spectateurs disaient qu'ils n'en voyaient qu'un; et personne n'aurait osé décider quel était le supérieur. Lorsque ces soleils, car c'est ainsi qu'on les nommait, eurent par leurs hérauts provoqué aux armes les nobles courages, ceux-là accomplirent des exploits au-dessus de toute imagination ; si bien que les anciennes histoires fabuleuses devinrent tellement probables, qu'elles gagnèrent crédit au point de faire croire aux exploits de Bevis.

Buckingham. — Oh ! vous allez loin.

Norfolk. — Aussi vrai que je tiens à la considération et que j'aime à décorer l'honneur de probité, le meilleur narrateur ferait perdre à chacun de ses épisodes quelque chose de cette vie que la réalité du spectacle pouvait seule exprimer. Tout était royal ; rien ne détruisait l'harmonie de ce spectacle ; l'ordre mettait chaque chose en relief, et chaque office remplissait sa fonction dans toute sa plénitude.

Buckingham. — Quel était l'ordonnateur? je veux dire, qui avait mis ensemble le corps et les membres de cette grande fête, selon votre supposition?

Norfolk. — Quelqu'un certes qui ne paraît pas novice dans de telles affaires.

Buckingham. — Qui ça, je vous prie, Milord?

Norfolk. — Tout cela fut ordonné par l'excellente sagacité du très-révérend cardinal d'York.

Buckingham. — Le diable l'emporte! il faut qu'il fourre ses doigts ambitienx dans le plat de tout le monde. Qu'avait-il à faire dans ces vanités

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