‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 406 sur 447 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Wolsfy. C'est l'intendant du duc de Buckingljam, eh Premier secrétaire. Le voici, s'il vous plaît.

d'hommes de guerre? Je m'étonne qu'une telle boule de graisse ait pouvoir d'absorber les rayons du bienfaisant soleil dans la masse de sa personne, et de l'enlever à la terre.

Noefolk. — Assurément, Milord, il y a en lui une étoffe qui le rend capable de telles choses ; car il n'est pas appuyé sur l'ancienneté de la race, dont la tradition d honneur trace leur route aux successeurs; il n'a pas été appelé pour de hauts services rendus à la couronne; il n'est pas allié non plus à des auxiliaires éminents ; mais comme l'araignée, tirant sa toile de sa propre substance, il nous fait voir que c'est par la force de son propre mérite qu'il ouvre son chemin; il tient du ciel le don qui lui a conquis la première place après le roi.

Aberc.wenny. — Je ne puis dire ce que le ciel lui a donné, — je laisse à des yeux plus graves que les miens à le découvrir, — mais je puis voir

(Acte 1, se. i.)

son orgueil qui perce à travers toutes les parties de son individu : d'où l'a-t-il pris? si ce n'est pas de l'enfer, le diable est un avare, ou bien c'est qu'ayant tout donné déjà, il recommence dans la personne du cardinal un nouvel enfer.

Buckingham. — Pourquoi diable, dans ce voyage de France, a-t-il pris sur lui, sans consulter le roi, de désigner les personnes qui devaient accompagner le souverain ? Il a dressé la liste tle tous les gentilshommes chargés de cet office, gentilshommes auxquels pour la plupart il avait l'intention d'imposer une aussi lourde charge qu'un petit honneur; et il faut que sa lettre fasse marcher celui à qui elle est adressée, sans ordres aucuns de l'honorable conseil.

Abergavenxy. — Je connais plusieurs de mes parents, trois au moins, qui pour cette affaire ont tellement ébréché leurs fortunes qu'ils ne retrouveront jamais leur première opulence.

LE ROI HENRI VIII

Buckingham. — Oh, il en est beaucoup qui se sont cassé les reins en mettant sur leurs dos des manoirs entiers pour ce grand voyage. Et qu'a produit cette vanité , sinon à engager des négociations qui ont de bien pauvres conséquences.

Norfolk. — Je le dis avec regret, la paix entre nous et les Français ne vaut pas le prix auquel elle a été conclue.

Buckingham. — Il ne fut pas un homme qui n'eût une heure d'inspiration après l'horrible tempête qui suivit, pas un homme qui de lui-même, sans avoir besoin de consulter, n'émit la prophétie que cette tempête, en déchirant la robe de cette paix , présageait que la paix elle-même serait soudainement rompue.

Norfolk. — Ce qui commence déjà à se réaliser; car la France a violé le traité et a mis sous séquestre les marchandises de nos négociants à Bordeaux .

Arergavenny. — Est-ce pour cela que l'ambassadeur n'obtient pas audience?

Norfolk. — Oui, parbleu, c'est pour cela.

Arergavenny. — Un beau titre de paix, et acheté à un taux par trop élevé!

Buckingham. — Eh bien, toute cette affaire est l'œuvre de notre révérend cardinal.

Norfolk. — Plaise à Votre Grâce, la cour a remarqué l'antipathie particulière qui existe entre vous et le cardinal. Je vous conseille (et ce conseil sort d'un cœur qui vous souhaite abondamment honneur et sécurité) de penser à la puissance du cardinal quand vous penserez à sa malice, et de faire en outre attention qu'il trouvera dans sa puissance un ministre propre à exécuter tout ce que demandera sa vigoureuse haine. Vous connaissez sa nature , vous savez qu'il est vindicatif, et moi je sais que son épée a un tranchant aigu : elle est longue, et on peut dire qu'elle atteint loin; et là où elle n'atteint pas, il la lance Serrez mes conseils sous clef dans votre cœur, vous vous en trouverez bien. Tenez, voici venir le rocher que je vous avertis d'éviter.

Entrent LE CARDINAL WOLSEY, la bourse portée devant lui, quelques-uns de ses gardes, et deux secrétaires avec des papiers. LE CAR- DINAL en passant fixe son œil sur BUCKING- HAM, et celui-ci lui rend son regard, tous deux avec une expression d'entier dédain.

Wolsey. — Et l'intendant du duc de Buckingham, eh? où est son interrogatoire?

Premier secrétaire. — Le voici , s'il vous plaît.

Wolsey. — Est-il prêt en personne?

Premier secrétaire. — Oui, plaise à Votre Grâce.

Wolsey. — Bon, nous en saurons davantage en ce cas, et Buckingham abaissera ce regard altier. {Sortent Wolsey et sa suite.)

Buckingham. — Ce chien de boucher a la bouche venimeuse, et moi je n'ai pas le pouvoir de le museler ; par conséquent il vaut mieux ne pas le réveiller dans son sommeil. Le bouquin d'un mendiant l'emporte sur le sang d'un noble.

Norfolk. — Comment, est-ce que vous êtes échauffé? Implorez de Dieu un peu de froideur: c'est le seul remède que réclame votre indisposition.

Buckingham. — J'ai lu dans ses regards un projet contre moi; son œil m'a méprisé comme l'objet dont il a horreur : en cet instant, il me joue quelque tour ; il s'est rendu auprès du roi ; je vais le, rejoindre et le défier.

Norfolk. — Arrêtez, Milord, et permettez à votre raison de discuter avec votre colère l'action que vous allez faire : pour escalader des collines escarpées, il faut d'abord marcher à petits pas : la colère est pareille à un cheval d'une fougue extrême, qui, lorsqu'on lui laisse pleine liberté, se fatigue par sa propre ardeur. Il n'est pas un homme en Angleterre qui pût me conseiller aussi bien que vous; soyez donc pour vous-même ce que vous seriez pour votre ami.

Buckingham. — J'irai trouver le roi, et j'abattrai avec la parole d'un homme d'honneur l'insolence de ce garçon d'Ipswich, ou bien je proclamerai qu'il n'y a plus de différence entre les personnes.

Norfolk. — Laissez-vous conseiller; ne chauffez pas si fortement une fournaise pour votre ennemi qu'elle vous brûle vous-même : nous pouvons dépasser, par une rapidité violente, l'objet après lequel nous courons, et le perdre en le dépassant. Ne savez-vous pas que le feu qui fait monter le liquide jusqu'à le faire déborder, le répand au moment où il semble l'augmenter? Laissez-vous conseiller : je vous dis encore qu'il n'est pas d'âme en Angleterre plus capable de vous diriger que vous-même, si vous voulez éteindre, ou seulement modérer, le feu de la passion avec la sève de la raison.

Buckingiiam. — Milord, je vous suis reconnais-

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