ACTE I, SCENE I
sant, et je me conduirai d'après votre recommandation : mais j'ai la preuve, je sais de source aussi claire que sont claires les fontaines en juillet, alors que nous distinguons chaque grain de sable, que ce garçon orgueilleux comme les monts, — et si je le nomme ainsi, ce n'est pas par fiel, mais par sincère indignation, — est corrompu et traître.
Norfolk. — Ne dites pas traître.
Buckingham. — Je le dirai au roi, et je soutiendrai mon affirmation aussi ferme qu'un roc. Ecoutez bien. Ce pieux renard, ou bien ce loup, ou tous les deux, — car il est aussi vorace qu'il est subtil, et aussi porté au mal que puissant pour l'accomplir, sa nature et sa charge faisant réciproquement échange d'infection, — a suggéré au roi notre maître, à cette seule fin d'étaler sa pompe en France aussi bien qu'en Angleterre, sous le prétexte de ce dernier coûteux traité, cette entrevue dans laquelle se sont engloutis tant de trésors et qui s'est brisée comme un verre quand on veut le rincer.
Norfolk. — En vérité, c'est ce qui est arrivé.
Buckingham. — Je vous en prie, Monsieur, donnez-moi la permission de continuer. Ce rusé cardinal a rédigé les articles du traité comme il lui a plu, et ils ont été ratifiés, dès qu'il a crié : que cela soit, quoique ce fût aussi utile que de donner une béquille à un mort : mais notre comte cardinal a fait cela, et cela est bien, car c'est le digne Wolsey, l'homme qui ne se trompe jamais, qui a fait cela. Maintenant, voici ce qui en résulte (conséquences que je regarde comme une manière de progéniture de la vieille dame trahison) : Charles, l'empereur, sous prétexte de voir la reine sa tante (car c'était là le prétexte qu'il a mis en avant, mais son but était de chuchoter avec Wolsey), est venu ici nous faire visite : il craignait que l'entrevue entre France et Angleterre, par suite du bon accord qui devait en résulter, ne lui portât quelque préjudice; car cette alliance laissait entrevoir des dangers qui le menaçaient : il s'est donc entretenu en particulier avec le cardinal, et autant que je puis le supposer, — et j'ai bonne raison de le supposer, car j'en suis sûr, — l'empereur a payé avant de promettre, en sorte que sa requête lui a été accordée avant d'être exposée ; mais lorsque la route a été ainsi ouverte par un pavage d'or, l'empereur a émis le désir qu'il modifiât la conduite du roi, et qu'il rompît la paix dont nous venons de parler. Il faut donc que le roi sache — et il le saura bientôt par moi
— que le cardinal vend et achète son honneur comme il lui plaît et pour son propre avantage à lui, le cardinal.
Norfolk. — Je suis chagrin d'apprendre cela sur son compte, et je souhaiterais qu'il fût tant soit peu mal jugé en cette affaire.
Buckingham. — Non, pas d'une syllabe; je le peins sous la forme même sous laquelle il devra paraître pour se justifier.
Entre BRANDON; un sergent d'armes le précède avec deux ou trois hommes de la garde.
Brandon. — A votre office, sergent ; faites votre devoir.
Le sergent d'armes. — Au nom de notre trèspuissant Souverain, le roi, je vous arrête comme coupable de haute trahison, Milord, duc de Buckingham, et comte de Hereford, de Stafford et de Northampton.
Buckingham. — Eh bien, Milord, le filet est tombé sur moi ! je périrai sous les stratagèmes et les machinations.
Brandon. — Je suis chagriné de vous voir privé de votre liberté, et d'être employé en cette affaireci; c'est le bon plaisir de Son Altesse que vous soyez conduit à la Tour.
Buckingham. — Il ne me servirait à rien de plaider mon innocence, car je suis teint de telle façon, que mes parties les plus blanches paraissent noires. La volonté du ciel soit faite en cela comme en toutes choses ! J'obéis. Milord Abergavenny, portez-vous bien !
Brandon. — Non, il devra vous tenir compagnie. {À Abergavcnny .) C'estla volonté du roi que vous soyez conduit à la Tour, jusqu'à ce que vous connaissiez ses décisions ultérieures.
Aeesgavenny. — Je dis comme disait le duc, que la volonté du ciel soit faite, et que le bon plaisir du roi soit par moi obéi !
Brandon. — Voici un ordre du roi pour arrêter Lord Montacute, et les personnes du confesseur du duc, John de la Car, et de son chancelier, un certain Gilbert Peck....
Buckingham. — Bon, bon ; voilà les membres du complot; — il n'y en a pas d'autres, j'espère?
Brandon. — Un moine des Chartreux.
Buckingham. — Oh! Nicolas Hopkins?
Brandon. — Lui-même.
Buckingham. — Mon intendant est traître ; le tout-puissant Cardinal lui a montré de l'or : ma vie est déjà mesurée. Je suis l'ombre du pauvre
LE ROï HENRI VIII.
Buckingham, et la forme de cette ombre allonge en cet instant son nuage pour obscurcir mon brillant soleil. Milord, adieu. {Us sortent.)