‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 41 sur 447 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

messe, — de ne jamais chercher dans l'exil l'affection l'un de l'autre, de ne jamais vous regarder en face l'un l'autre, de ne jamais vous écrire ni vous saluer, de ne jamais changer en accalmie la tempête hautaine de votre haine soulevée dans votre pays, de ne jamais vous rencontrer par dessein prémédité, pour conspirer, intriguer ou machiner quelque mal contre nous, notre pouvoir, nos sujets et notre royaume.

Bolingbroke. — Je jure.

Norfolk. — Et moi je jure d'observer toutes ces conditions.

Bolingbroke. — Norfolk, je veux te parler, autant qu'il m'est permis de parler à mon ennemi : en ce moment, si le roi nous avait laissé faire, une de nos âmes serait errante dans les airs, bannie de ce fragile sépulcre de notre chair, comme notre chair est maintenant bannie de ce pays. Confesse tes trahisons avant de fuir ce royaume; puisque tu as loin à aller, n'emporte pas avec toi le lourd fardeau d'une âme coupable.

Norfolk. — Non, Bolingbroke, si jamais je fus traître, puisse mon nom être effacé du livre de vie et puissé-je être banni du ciel, comme je suis banni d'ici! mais ce que tu es, nous le savons Dieu, toi et moi, et le roi, je le crains, n'aura que trop tôt à se repentir. Adieu, mon Suzerain; désormais je ne puis m' égarer, le monde entier est ma route, sauf pour revenir en Angleterre (Ilsort.)

Le roi Richard. — Oncle, je vois l'affliction de ton cœur dans le miroir de tes yeux; l'expression de ta tristesse a retranché quatre années de son exil. (A Bolingbroke.) Lorsque six hivers glacés se seront écoulés, reviens de ton exil le bienvenu dans ta patrie.

Bolingbroke. — Quel long laps de temps peut tenir dans une petite parole! Quatre traînants hivers et quatre folâtres printemps s'envolent avec un seul mot ; telle est la puissance de la parole des rois.

Jean de Gand. — Je remercie mon Suzerain, puisque, à ma considération, il abrège de quatre années l'exil de mon fils ; mais je retirerai de cela peu d'avantages, car avant que les six années quit doit passer en exil aient eu le temps de changer leurs lunes et de ramener leurs saisons, ma lampe vide d'huile et ma flamme épuisée par lâge seront éteintes par la vieillesse et la nuit éternelle : ce pouce de flambeau sera brûlé et consumé et la mort aveugle ne me permettra pas de revoir mon fils.

Le roi Richard. — Allons donc, oncle, tu as encore bien des années à vivre.

Jean de Gand. — Mais pas une seule minute que tu puisses me donner, roi : tu peux abréger mes jours par le chagrin morose et ine retirer des nuits, mais tu ne peux me prêter un matin; tu peux aider le temps à labourer mou visage des sillons de l'âge, mais tu ne peux arrêter les progrès d'une seule ride. Ta parole peut concourir à ma mort avec le temps ; mais une fois mort, ton royaume ne pourrait racheter ma vie.

Le roi Richard. — Ton fils a été banni après mûre délibération, et ta bouche a eu paît au verdict. Pourquoi donc, alors, as-tu semblé approuver notre justice?

Jean de Gand. — Les choses douces au goût sont souvent d'aigre digestion. Vous m'avez pressé d'être juge; mais j'aurais préféré que vous m'eussiez ordonné de plaider comme un père. Oh ! s'il avait été un étranger et non mon enfant, j'aurais été plus doux pour excuser sa faute: ] ai cherché à éviter le reproche de partialité et j ai détruit nia propre vie par cette sentence. Hélas! j'attendais que quelques-uns d'entre vous me dissent que j'étais trop sévère, de me défaire ainsi de mon enfant ; mais vous avez donné permission à ma langue récalcitrante de me faire ce tort contre ma volonté.

Le roi Richard. — Adieu, cousin. Oncle, ordonne-lui de tenir sa promesse. Nous le bannissons pour six ans et il partira. (Sortent le roi Richard et sa suite. Fanfares.)

Aoierlk. — Adieu, cousin, "que des lieux où vous habiterez vos lettres nous apprennent ce que votre personne ne pourra plus nous faire savoir.

Le lord maréchal. — Monseigneur, je ne prends pas congé de vous, car je chevaucherai à vos côtés jusqu'à ce que nous soyons au bout de ce royaume. Jean de Gand. — Oh ! pourquoi donc économises-tu tes paroles et ne réponds-tu pas aux adieux de tes amis?

Bolingbroke. — J'ai trop peu de paroles pour prendre congé de vous, et cependant ma langue devrait au contraire se montrer prodigue de ses fonctions pour exhaler l'abondante douleur de mon coeur.

Jean de Gand. — Le sujet de ton chagrin n'est qu'une absence temporaire.

Bolingbroke. — Quand la joie est absente, le chagrin est présent tout le temps.

LE ROI RICHARD II

Jean de Gand. — Que sont six hivers? ils sont bien vite écoulés.

Bolingbroke. — Oui, pour les hommes qui sont dans la joie; mais le chagrin fait dix heures d'une seule.

Jean de Gand. — Appelle cet exil un voyage que tu fais par plaisir.

Bolingbrok.e. — Mon cœur qui sent trop que c'est un pèlerinage forcé soupirera lorsqu'il lui donnera ce nom qui n'est pas le sien.

Jean de Gand. — Regarde le cercle morose que parcourront tes pas fatigués comme une monture où tu devras placer le précieux joyau de ton retour.

Bolingeroke. — Oh plutôt, chacune des ennuyeuses enjambées que je ferai me rappellera par quelle distance je serai séparé des joyaux que j'aime. Il me faudra faire le long apprentissage des roules de l'étranger, et lorsque enfin j'aurai ma liberté, de quoi pourrai-je me vanter, sinon d'avoir été un homme de peine au service de la douleur ?

Jean de Gand. — Toutes les places que visite l'œil du ciel sont pour un homme sage des ports et des havres heureux. Apprends à la nécessité que tu subis à considérer qu'il n'est pas de vertu supérieure à la nécessité. Persuade-toi que c'est toi qui as banni le roi et non pas que c'est le roi qui t'a banni : le malheur pèse d'un poids d'autant plus lourd qu'il s'aperçoit qu'il est plus faiblement supporté. Vas, dis-toi que c'est moi qui t'ai envoyé conquérir l'honneur, et non pas que le roi t'a exilé ; ou bien suppose qu'une peste dévorante flotte dans notre air et que tu fuis vers un climat plus pur. Ecoute, que tout ce que ton âme tient pour précieux, ton imagination sache l'attribuer aux lieux où tu \as et non pas aux lieux d'où tu viens. Suppose que les oiseaux chanteurs sont des musiciens, que le gazon que tu fouleras est la chambre royale ornée de nattes, que les fleurs sont de belles dames et que tes pas ne sont qu'une mesure voluptueuse ou une danse ; car le hargneux chagrin a moins de pouvoir pour mordre l'homme qui le raille et le porte légèrement.

Bolingjîroke. — Oh ! qui donc peut tenir du feu dans sa main et se croire sur le Caucase glacé? Qui peut émousser le tranchant aigu de l'appétit par la simple imagination d'un festin? ou se rouler tout nu dans la neige de décembre en pensant à la chaleur d'un été imaginaire? Oh! non, la connaissance du bien ne fait que plus forte-

ment sentir le mal: la dent du cruel chagrin n'est jamais plus venimeuse que lorsqu'elle mord sans faire saigner la blessure.

Jean de Gand. — Viens, viens, mon fils, je vais te mettre sur ton chemin : si j'avais ta jeunesse et ta cause, je ne voudrais pas rester.

Boi.ingbboke. — Eh bien, adieu, sol d'Angleterre; adieu, douce terre, ma mère, ma nourrice qui me portes encore ; en quelque lieu que je sois errant, je pourrai me vanter d'être, quoique banni, un véritable Anglais. (Ils sortent.)

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