ACTE II, SCÈNE III
conscience, s'il vous plaisait de l'élargir un peu, les accepterait parfaitement.
Anne Boleyn. — Non, sur ma bonne foi.
La vieille dame. — Si, sur nia bonne foi, et ma bonne foi. — Vous ne voudriez pas être reine?
Anne Boleyn. — Non, pour toutes les richesses qui sont sous le ciel.
La vieille dame. — C'est étrange ; une pièce de trois pence bosselée serait suffisante pour acheter mon consentement à être reine, toute vieille que je suis : mais dites-moi, je vous en prie, que penseriez-vous d'être duchesse ? Avez-vous des épaules à porter le fardeau de ce titre?
Anne Boleyn. — Non, en vérité.
La vieille dame. — Alors vous êtes de tempérament faible. Retranchons-en un peu : je ne voudrais pas être un jeune comte et me trouver sur votre chemin , pour plus que je n'oserais dire : si vos reins ne peuvent accepter ce fardeau-ci, ils sont incapables d'engendrer jamais un enfant.
Anne Boleyn. — Comme vous bavardez 1 Je vous jure encore que je ne voudrais pas être reine pour le monde entier.
La vieille dame. — Sur ma foi, pour la petite Angleterre, vous risqueriez la balle, et moi'même je la risquerais pour le simple comté de Carnarvon , quand ce serait la seule dépendance de la couronne. Là, qui vient ici ?
Entre LE LORD CHAMBELLAN.
Le Lord Chambellan. — Bonjour, Mesdames. Qu'en coûterait-il pour savoir le secret de votre conférence ?
Anne Boleyn. — Pas même la peine de le demander, mon bon Lord; notre secret ne vaut pas votre question. Nous étions à nous apitoyer sur les chagrins de notre maltresse.
Le Lord Chambellan. — C'était une honnête occupation, et digne de femmes vertueuses : il y a lieu d'espérer que tout tournera bien.
Anne Boleyn. — Amen ! c'est la prière que j'adresse à Dieu.
Le Lord Chambellan. — Vous portez un noble cœur, aussi les bénédictions du ciel tombent-elles sur les créatures comme vous. Pour que vous sachiez bien, belle Dame, que je parle sincèrement et qu'on a pris note en haut lieu de vos nombreuses vertus, Sa Majesté le roi vous fait transmettre par moi la bonne opinion qu'il a de vous, et prétend vous honorer par un titre qui
n'est pas moindre que celui de marquise de Pembroke; à ce titre il ajoute de sa libéralité un revenu annuel de mille livres.
Anne Boleyn. — Je ne sais quel genre d'obéissance je puis montrer ; tout ce que j'ai et plus encore n'est rien : mes prières ne sont que des paroles auxquelles manque l'autorité de la piété, et mes vœux n'équivalent qu'à de vains souffles d'air, et cependant, vœux et prières, sont tout ce que je puis rendre. J'en conjure Votre Seigneurie, veuillez transmettre à Son Altesse les remercîments et l'obéissance de sa servante confuse, et lui dire que je prie pour sa santé et sa couronne.
Le Lord Chambellan. — Madame, je ne manquerai pas de confirmer la bonne opinion que le roi a de vous. (A part.) Je l'ai bien observée ; la beauté et l'honneur sont en elle mêlés de telle sorte que ces dons ont pris le roi : et qui sait maintenant si de cette Dame il ne doit pas sortir une perle qui revêtira de splendeur toute cette île ? — Je vais aller trouver le roi, et je lui dirai que je vous ai parlé.
Anne Boleyn. — Mon honoré Lord ! (Sort le Lord Chambellan^)
La vieille dame. — Eh bien, voilà ce que c'est : voyez, voyez un peu ! j'ai passé seize ans à mendier dans cette cour, je suis encore une mendiante de cour, et je n'ai jamais pu trouver le joint entre trop tôt et trop tard, pour obtenir n'importe quelle somme; tandis que vous, — voyez la destinée ! — qui êtes ici un poisson tout fraîchement arrivé, — oh, fi, fi, fi, de cette fortune qui tombe sur vous malgré vous! — on vous remplit la bouche avant que vous l'ayez ouverte.
Anne Boleyn. — Cela me paraît étrange.
La vieille dame. — Quel goût cela a-t-il? Est-ce amer? je parie quarante pence que non. Il y avait une fois une Dame (c'est une vieille histoire) qui n'aurait pas voulu être reine pour tout le limon de l'Egypte : avez-vous entendu cette histoire?
Anne Boleyn. — Allons, vous plaisantez.
La vieille dame. — Avec votre aventure, je pourrais monter plus haut que l'alouette. Marquise de Pembroke! mille livres par an par pure estimel pas d'autre obligation! sur ma vie, cela promet beaucoup d'autres milles ; l'escorte de l'honneur est plus nombreuse que ses avantcoureurs. Maintenant, je sais que votre dos peu} porter un litre de duchesse ; dites, ne vous sentez-vous pas plus forte qu'auparavant?
LE ROI HENRI VIII
Anne Boletn. — Ma bonne Dame, veuillez vous égayer avec vos propres fantaisies et me laisser tranquille sur ce sujet-ci. Je veux bien ne pas exister, si cette faveur me réjouit le moins du monde; je tressaille en pensant à ce qui va suivre. La reine est dans la désolation, et nous somir.es oublieuses avec notre longue absence. Je vous en prie, ne lui révélez pas ce que vous avez entendu ici.
La vieille dame. — Pour qui me prenez-vous ? [Elles sortent.)