ACTE III, SCENE I
force de trouble.
(Acte III, se. I.)
Entrent WOLSEY et CAMPEIUS.
Wolsey. — Paix à Votre Altesse!
La retv'f. Catherine. — Vos Grâces me surprennent ici presque à l'état de ménagère; je voudrais l'être tout à fait, au risque de ce qui peut m'arriver de pire. Quels sont vos bons plaisirs, Révérends Seigneurs?
Wolsey. — S'il vous plaît, noble Madame, de vous retirer dans vos appartements particuliers, nous vous expliquerons pleinement la cause de notre visite.
La reine Catherine. — Expliquez-la ici ; sur ma conscience, je n'ai rien fait encore qui demande le secret : plût à Dieu que toutes les autres femmes pussent faire cette déclaration avec une âme aussi libre que la mienne ! Messeigneurs, je n'ai point somi (et en cela je suis plus heureuse que d'autres)
que mes actions soient jugées par toute langue, vues par tout oeil, attaquées par l'envie et la basse opinion, tant je suis sûre de la rectitude de ma vie. Si votre affaire consiste à me scruter et à examiner ma conduite d'épouse, procédez hardiment ; la vérité aime qu'on agisse ouvertement.
Wolsey. — Tanta est ergà te mentis integritas. regina serenissima.
La reine Catherine. — Oh! mon bon Lord, pas de latin ; je ne suis pas assez paresseuse pour n'avoir pas appris, depuis que je suis venue, la langue du pays dans lequel j'ai vécu : une langue étrangère donne à ma cause une couleur plus étrange, une teinte de soupçon. Je vous en prie, parlez en anglais : il y a ici quelques personnes qui, si vous dites la vérité, vous remercieront pour l'amour de leur pauvre maîtresse; croyez-moi, elle a été bien outragée : Lord Caidinal, le péché
LE ROI HENRI VIII
le plus volontaire que j'aie jamais commis peut recevoir l'absolution en anglais.
Wolsey. — Noble Dame, je suis chagrin de ce que mon intégrité et mon ardeur à servir Sa Majesté et vous, fassent naître de si graves soupçons, alors que la bonne foi seule agit. Nous ne venons pas en accusateurs tacher cet honneur que toute bouche bénit, ni vous apporter aucun chagrin, — vous n'en avez que trop, bonne Dame : — nous venons pour savoir à quelles dispositions s'est arrêtée votre âme dans ce grave différend qui s'est élevé entre vous et le roi, et pour vous faire connaître, comme des hommes francs et honnêtes, nos opinions exactes et ce qui peut porter secours à votre cause.
Campeius. — Très-honorée Madame, Milord d'York, par un libre mouvement de sa noble nature, mouvement né du zèle et de l'obéissance qu'il a toujours portés, à Votre Grâce, oubliant, comme un homme de bien, votre récente et trop excessive censure contre sa personne et sa sincérité, vous offre, ainsi que moi, en signe de paix, ses services et ses conseils.
La reine Catherine, h part. — Pour me trahir. [Haut.) — Messeigneurs, je vous remercie tous deux pour vos bons vouloirs. Vous parlez comme d'honnêtes gens, et je prie Dieu que vous vous mon triez tels : mais, en vérité, je ne sais pas comment, avec mon faible esprit, je puis donner à deux hommes de votre gravité et de votre science, une réponse immédiate sur un point de cette importance qui touche de si près à mon honneur, et de plus près encore à ma vie, je le crains. J'étais à travailler avec mes femmes, et Dieu le sait, peu préparée à recevoir des hommes tels que vous et à entendre de telles affaires. Au nom de la royauté que j'ai possédée, car je sens le dernier tressaillement de ma grandeur, je supplie vos deux Grâces de laisser à ma cause temps et réflexion. Hélas! je suis une femme, sans amis, sans espérances !
Wolsey. — Madame, vous méconnaissez l'amour du roi par ces craintes ; vos amis et vos motifs d'espérer sont en nombre infini.
La iieine Catherine. — Avec peu de profit pour moi en Angleterre. Pouvez-vous penser, Messeigneurs, qu'il y ait un Anglais qui osât me donner conseil? Pensez-vous qu'en supposant qu'il en fût un assez imprudent pour être honnête, celui-là pourrait être ouvertement mon ami malgré le bon plaisir du roi, et con-
tinuer à vivre son sujet? Non, non, en bonne foi, mes vrais amis, ceux qui peuvent peser équitablement mes afflictions, ceux auxquels ma confiance peut s'attacher, ne vivent pas ici ; ils sont, comme toutes mes autres consolations, loin d'ici, dans ma patrie natale, Messeigneurs.
Campeius. — Je désirerais que Votre Grâce oubliât ses chagrins et acceptât mes conseils.
La reine Catherine. — Voyons, Messire.
Campeius. — Placez votre cause sous la protection du roi j il vous aime et il est plein de générosité : c'est le parti qui vaudra le mieux pour vous et votre cause ; car si l'arrêt de la loi vous donne tort, vous vous séparerez de lui disgraciée.
Wolsey. — Il vous donne un vrai conseil.
La reine Catherine. — Vous me conseillez ce que vous me souhaitez tous deux, ma ruine. Estce là votre conseil chrétien ? honte sur vous. Le ciel est encore au-dessus de tous, et là siège un juge qu'aucun roi ne peut corrompre.
Campeius. — Votre colère vous trompe à notre égard.
La reine Catherine. — Votre honte n'en est que plus grande. Je vous croyais deux hommes saints, sur mon âme, deux révérendes vertus cardinales, mais je crains que vous ne soyez deux péchés cardinaux, deux cœurs creux : amendezles, par pudeur, Messeigneurs ! Est-ce là la consolation, le cordial que vous apportiez à une malheureuse Dame, à une femme sans appui au milieu de vous, méprisée, montrée au doigt ? Je ne vous souhaiterai pas la moitié de mes misères ; j'ai plus de charité que cela : mais dites au moins que je vous ai avertis, et prenez garde au nom du ciel, prenez garde qu'un jour le fardeau entier de mes chagrins ne tombe sur vous.
Wolsey. — Madame, ces paroles sont pur égarement; vous tournez en mal ce que nous vous proposons pour le bien.
La reine Catherine. — Et vous, vous me tournez en rien : malheur à vous et à tous les hypocrites qui vous ressemblent ! Si vous aviez quelque justice, quelque pitié, si vous étiez ecclésiastiques autrement que d'habit, me proposeriez-vous de remettre ma cause si malade entre les mains de celui qui me hait? Hélas! il m'a déjà bannie de son lit, et de son amour il m'en a bannie, il y a trop longtemps! Je suis vieille, Messeigneurs, et tous les rapports intimes que j'entretiens maintenant avec lui consistent dans ma seule obéissance. Que peut-il m'arriver qui dépasse cette