‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 427 sur 447 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

misère ? toutes vos intrigues peuvent-elles me faire une malédiction qui dépasse celle-là?

Campeius. — Vos craintes voient trop les choses en pire.

La reine Catherine. — Ai-je donc vécu si longtemps (laissez-moi parler pour moi-même, puisque la vertu ne trouve pas d'amis) son épouse, une épouse loyale, une femme qui ne fut jamais (j'ose le dire sans vaine gloire) entachée d'aucun soupçon ; ai-je donc toujours concentré sur le roi la plénitude de mes affections, l'ai-je donc le plus aimé après le ciel, lui ai-je obéi, l'ai-je adoré avec une superstitieuse tendresse, pour être ainsi récompensée? Ce n'est pas bien, Messeigneurs. Amenez-moi une femme constante à son mari, une femme qui n'ait jamais rêvé une joie au delà de son plaisir, et à cette femme, lorsqu'elle aura montré toute la vertu possible, j'ajouterai encore un mérite, une grande patience.

Wolsey. — Madame, vous vous éloignez du bien que nous cherchions à atteindre.

La reine Catherine. — Milord, je n'ose pas me rendre assez coupable pour céder volontairement ce noble titre que votre maître me donna en m'épousant : rien que la mort ne me divorcera jamais de mes dignités.

Wolsey. — Je vous en prie, écoutezsmoi.

La reine Catherine. — Plût à Dieu que je n'eusse jamais foulé ce sol anglais, ni goûté aux flatteries qui y croissent? Vous avez des faces d'anges, mais le ciel connaît vos cœurs. Qu'adviendra-t-il maintenant de moi, malheureuse Dame ! Je suis la plus malheureuse femme vivante. {A ses femmes.) Hélas! pauvres filles, où sont maintenant vos forlunes ! me voilà naufragée dans un royaume où je ne trouve ni pitié, ni amis, ni espérance, où nul parent ne pleure sur moi, où un tombeau m'est à peine accordé : comme le lys qui était autrefois souverain de la prairie et y fleurissait, je vais laisser tomber ma tête et mourir.

Wolsey. — Si Votre Grâce pouvait être amenée à comprendre que notre but est honnête, vous vous sentiriez plus rassurée. Pour quelle cause, lionne Dame, voudrions-nous vous faire tort? Hélas! mais nos situations, la nature de notre profession s'opposent à pareille chose : nous sommes faits pour chercher à guérir de tels chagrins et non pour les semer. Au nom de la vertu, considérez ce que vous faites, considérez à quel point vous pouvez vous blesser par cette conduite, considérez

qu'elle peut vous aliéner complètement le roi. Les coeurs des princes baisent l'obéissance, tant ils l'aiment; mais devant les âmes opiniâtres, ils se gonflent et deviennent aussi terribles que les tempêtes. Je sais que vous avez un noble et beau caractère, une âme aussi unie qu'une mer calme; croyez-nous, je vous prie, quand nous nous déclarons partisans de la paix, vos amis et vos serviteurs.

Casipeius. — Madame, vous découvrirez qu'il en est ainsi. Vous faites outrage à vos vertus par ces craintes dignes de femmes pusillanimes ; un noble esprit, comme celui qui a été mis en vous, rejette toujours hors de lui, comme de la fausse monnaie, de tels doutes. Le roi vous aime; prenez garde de ne pas vous l'aliéner; quant à nous, s'il vous plait de vous confier à nous dans votre affaire, nous sommes prêts à employer pour votre service nos soins les plus diligents.

La reine Catherine. — Faites ce que vous voudrez, Messeigneurs, et pardonnez-moi, je vous en prie, si je me suis conduite impoliment; vous savez que je suis une femme qui manque d'esprit pour faire une réponse convenable à des personnes telles que vous. Je vous prie, servez- moi auprès de Sa Majesté : il a encore mon cœur et aura mes prières tant que je vivrai. Allons, mes révérends pères, accordez-moi vos conseils; elle supplie maintenant, celle qui pensait peu, lorsqu'elle posa le pied ici, qu'il lui faudrait acheter ses dignités si cher. {Ils sortent.)

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