‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 429 sur 447 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

toujours ensemble mon bien faire avec mon bien dire !

Le roi Henri. — C'est bien dit encore : bien dire est une manière de bien faire ; et cependant les paroles ne sont pas des actes. Mon père vous aimait ; il le disait, et par ses actes en votre faveur il couronna ses paroles. Depuis mon avènement, je vous ai tenu tout près de mon cœur ; non-seulement je vous ai employé dans les affaires qui pouvaient vous rapporter de grands profits, mais j'ai épargné sur mes biens actuels, pour étendre sur vous ma libéralité.

Wolsey, a part. — Qu'est-ce que cela peut signifier?

Suekey, h part, aux autres Lords. — Dieu fasse grandir cette querelle 1

Le roi Henri. — Ne vous ai-je pas fait le premier personnage de l'État ? Dites-moi, je vous prie, si vous n'avez pas trouvé par expérience que ce que je vous dis maintenant est vrai; et si vous êtes contraint d'avouer qu'il en est ainsi, dites-nous encore, si vous nous êtes obligé, oui ou non. Que répondez- vous ?

Wolsey. — Mon Souverain, je confesse que les grâces que chaque jour vous avez fait pleuvoir sur moi, ont été au delà de ce que je pouvais vous rendre en efforts assidus; cela aurait dépassé la force humaine. Mes efforts sont toujours restés au-dessous de mes désirs, mais au moins toutes mes facultés se sont employées à combler la distance. Je n'ai jamais eu de but personnel qui ne tendit au bien de votre personne très-sacrée et au profit de l'État. Pour les grandes faveurs que vous avez entassées sur moi, indigne que je suis, je ne puis que vous rendre les remercîments d'un respectueux sujet, les prières que j'adresse au ciel pour vous, et ma fidélité qui fut toujours grandissante, et ne cessera de grandir jusqu'à ce que la mort, cet hiver de la vie, y mette fin.

Le roi Henri. — Bien répondu. C'est en cela que se montre un sujet loyal et obéissant ; l'honneur d'un tel sentiment en est la récompense, comme l'ignominie du sentiment contraire en est la punition. Il me semble que si ma main s'est ouverte pour laisser tomber sur vous ses largesses, que si mon cœur a laissé découler son affection, et ma puissance fait pleuvoir les honneurs sur vous plus que sur tout autre sujet, votre main, votre cœur, votre cerveau, et chacune des facultés de votre personne, devraient, en

dehors de votre obligation de fidélité, m'appartenir, à moi, votre ami, plus qu'à tout autre, par le fait d'un amour tout particulier.

Wolsey. — Je déclare que j'ai toujours travaillé pour le bien de Votre Altesse plus que poulie mien propre ; c'est ce que j'ai été, ce que je suis et ce que je serai, quand bien même tous vos sujets vous refuseraient leur obéissance et chasseraient de leur âme ce sentiment ; oui , quand bien même les périls abonderaient aussi nombreux que la pensée peut l'imaginer et apparaîtraient sous des formes plus horribles encore qu'elle ne peut l'imaginer, mon obéissance, pareille à un roc battu du flot grondant, briserait les assauts de cette marée furieuse et vous resterait inébranlable.

Le roi Henri. — C'est noblement parlé. Soyez avertis, Lords, qu'il a un cœur loyal, car vous le lui avez vu ouvrir. — Lisez ce papier [il lui remet des papiers), et puis celui là ; et ensuite allez déjeuner avec ce que vous aurez d'appétit. (Le roi sort en fronçant le sourcil devant le cardinal Wolsey ; les nobles le suivent en souriant et e/c chuchotant.')

Wolsey. — Qu'est-ce que cela peut signifier? quelle est cette colère subite? comment me la suis-je attirée? il est parti en fronçant le sourcil devant moi, comme si la ruine jaillissait de ses yeux : c'est ainsi que le lion irrité regarde le chasseur audacieux qui l'a outragé, et part, sans lui rien faire d'autre. Lisons ce papier, qui, je le crains, contient l'explication de sa colère. C'est bien cela ; ce papier m'a perdu : c'est le compte de la masse des richesses que j'avais amassées pommes fins particulières ; c'est-à-dire pour gagner la papauté et payer mes amis à Rome. Oh ! négligence dans laquelle un sot seul aurait dû tomber! quel diable pervers m'a fait mettre ce gros secret dans le paquet que j'envoyais au roi? N'y a-t-il pas moyen de réparer cela? N'ai-je pas quelque expédient nouveau pour lui retirer cela de la cervelle? Je sais que cela l'agitera profondément; cependant je connais un moyen qui, s'il prend bien, me fera revenir sur l'eau en dépit de la fortune. Qu'est-ce que cela maintenant : « Au pape! y sur ma vie , c'est la lettre que j'ai écrite à Sa Sainteté, avec tout l'exposé de l'affaire. Ah ! bien, alors, bonsoir ! j'ai touché le point extrême de ma grandeur, et de ce plein midi de ma gloire, je cours en toute hâte vers mon coucher : je m'évanouirai comme un resplendissant jet de lumière

LE ROI HENRI VIII

s'évanouit au soir, plus.

et personne ne me Vem

Entrent LES DUCS DE NORFOLK et DE SUF- FOLK, LE COMTE DE SURREY et LE LORD CHAMBELLAN.

Norfolk. — Apprenez le bon plaisir du roi, cardinal: il vous ordonne de remettre immédiatement le grand sceau entre nos mains, et de vous renfermer à Asher-house dans les domaines de Milord de Winchester, jusqu'à ce que vous receviez les nouveaux ordres de Son Altesse.

Wolsey. — Arrêtez, où est votre commission, Lords? de simples paroles ne peuvent avoir une si grande autorité.

Suffolk, — Qui donc ose contredire nos paroles alors qu'elles sont l'expression même du vouloir du roi?

Wolsey. — Jusqu'à ce qu'on me montre autre cliose qu'un vouloir et des paroles pour l'exécuter, — j'entends par ce vouloir votre volonté de nuire, — sachez, Lords officieux, que j'ose et que je dois me refuser à obéir. Maintenant je comprends de quel grossier métal vous êtes faits, c'est l'envie. Avec quelle ardeur vous guettez mes disgrâces, comme si elles devaient vous engraisser! Comme vous vous montrez complaisants et charmés devant tout ce qui peut amener ma ruine ! Poursuivez vos envieux projets, hommes de malice ; c'est un chrétien qui vous y autorise, et sans aucun doute, ils trouveront en temps utile leur juste récompense. Ce sceau que vous réclamez avec tant de violence, c'est le roi , mon maître et le vôtre, qui me le donna de sa propre main; il m'ordonna de le posséder ma vie durant, avec la place et les honneurs y appartenant, et pour confirmer sa bonté, il me le remit par lettres patentes : qui le prendra maintenant?

Surrey. — Le roi, qui le donna.

Wolsey. — Il faut alors que ce soit lui en personne.

Surrey. — Prêtre, tu es un traître orgueilleux.

Wolskv. — Lord orgueilleux, tu mens ! il n'y a pas deux fois vingt-quatre heures que Surrey aurail mieux aimé se brûler la langue que de parler ainsi.

Surrey. — Ton ambition, péché en robe écarlate, déroba à ce pays qui en gémissait, mon beaupère, le noble Buckingham : les têtes de tous tes frères les cardinaux, toi y compris avec tous tes meilleurs talents, ne valaient pas un cheveu de la

sienne. Maudite soit votre politique ! Vous m'envoyâtes comme lieutenant en Irlande, loin de celui auquel je ne pouvais plus porter secours, loin du roi, loin de tous ceux qui auraient pu obtenir grâce pour la faute dont tu le gratifias, tandis que votre grande bonté, par pitié sainte, lui donnait l'absolution avec la hache.

Wolsey. — Je réponds que cela est très-faux, ainsi que tout ce que peut m'imputer ce Lord babillard. Le duc obtint de là loi ce qu'il méritait; à quel point je fus innocent de toute malice personnelle dans le fait de sa mort, son noble jury et son odieux procès peuvent en témoigner. Si j'aimais à beaucoup parler, je vous dirais, Lords, que vous avez aussi peu d'honnêteté que d'honneur, vous qui, sous prétexte de loyauté et de fidélité envers le roi, mon toujours souverain maître, osez faire échec à un homme plus sûr que ne peuvent l'être Surrey et tous ceux qui aiment ses folies.

Surrey. — Sur mon âme, votre longue robe vous protège, prêtre ; sans cela tu sentirais dans ta chair entrer mon épée. Milords, est-ce que vous pouvez entendre patiemment cette arrogance? et de la part d'un tel individu? Si nous sommes capables d'être assez soumis pour nous laisser mettre le mors par un mannequin écarlate, adieu la noblesse! Que Sa Grâce marche devant et nous effraye de sa robe rouge comme des alouettes, alors!

Wolsey. — Toute vertu est poison pour ton estomac.

Surrey. — Oui, cardinal, cette vertu qui vous a fait réunir en bloc par extorsion toute la richesse du royaume entre vos mains , la vertu contenue dans les lettres interceptées que vous avez écrites au pape contre le roi : votre vertu, puisque vous m'y provoquez , va être mise dans tout son jour. — Milord de Norfolk, vous qui êtes vraiment noble, vous qui respectez le bien commun de tous, la condition de notre noblesse méprisée, les intérêts de nos enfants, qui, m cet homme vit, seront à peine gentilshommes, produisez le grand total de ses péchés, le recueil des articles de toute sa vie. — Je vais vous faire tressaillir, plus que ne vous fait tressaillir la clo • che de l'ordination, lorsque la brune fillette repose caressante entre vos bras, Lord cardinal.

Wolsey. — A quel point il me semble que je pourrais verser le mépris sur cet homme , si la charité ne me le défendait pas!

Le roi Henri. Lisez ce papier, et puis celui-là, et ensuite allez déjeuner avec ce que vous aurez d'appétit.

(Acte III, se. II.)

ii— 70

LE ROI HENRI VIII

Norfolk. — Ces articles, Milord, sont entre les mains du roi ; mais nous en savons assez pour di-re qu'ils sont odieux.

Wolsey. — D'autant plus belle et plus sans tache paraîtra mon innocence, lorsque le roi connaîtra ma sincérité.

Surrey. ■ — Cela ne peut vous sauver : j'en remercie ma mémoire, je me rappelle encore quelques-uns de ces articles, et ils seront produits. Maintenant si vous pouvez rougir et vous déclarer coupable, cardinal, vous montrerez un peu d'honnêteté.

Wolsey. — Parlez, Monsieur; j'affronte vos pires accusations : si je rougis, c'est de voir un noble manquer de politesse.

Surrey. — J'aime mieux manquer de politesse, que si ma tête me manquait. Et maintenant, tenez-vous bien! D'abord, à l'insu du roi, et sans son consentement, vous avez travaillé à vous faire nommer légat, et par ce pouvoir, vous avez mutilé la juridiction de tous les évêques.

Norfolk. — Puis dans toutes les lettres que vous écriviez à Rome et aux princes étrangers, vous placiez toujours cette formule : Ego et Rex meus , formule par laquelle vous représentiez le roi comme votre serviteur.

Suffolk. — Puis à l'insu et du roi, et du conseil, lorsque vous êtes allé en ambassade auprès de l'empereur, vous avez osé emporter le grand sceau dans les Flandres.

Surrey. — Item, sans la volonté du roi et la permission de l'Etat, vous avez envoyé à Grégoire de Cassalis pleine commission pour conclure une ligue entre Son Altesse et Ferrare.

Suffolk. — Puis, par pure ambition, vous avez fait frapper sur la monnaie du roi l'image de votre chapeau de cardinal.

Surrey. — Puis, vous avez donné des sommes innombrables (acquises comment, je laisse à votre conscience le soin de le savoir) pour soudoyer Rome et préparer les voies à l'obtention de vos dignités, et cela simplement à la ruine du royaume entier. Il y a bien d'autres choses , mais comme elles viennent de vous et qu'elles sont odieuses, je n'en salirai pas ma bouche.

Le Lord chambellan. — Oh, Milord, ne poussez pas trop fort un homme qui tombe ! c'est vertu : ses fautes tombent sous le coup des lois; qu'il en soit puni par les lois et non par vous. Mon coeur saigne de le voir si petit, lui qui était si grand.

Surrey. — Je lui pardonne/

Suffolk. — Lord cardinal , voici les volontés ultérieures du roi: comme tous les actes que vous avez faits récemment dans ce royaume, en vertu de votre pouvoir de légat, tombent sous le coup de l'ordonnance de prxmunire, que par conséquent cette ordonnance peut être invoquée contre vous, j'ai charge de vous annoncer que tous vos biens, terres, châteaux et autres possessions sont confisqués, et que vous êtes hors de la protection du roi.

Norfolk. — Et là-dessus, nous vous laissons à vos méditations sur la manière de mener à l'avenir une vie meilleure. Quant à votre refus obstiné de nous rendre le grand sceau, le roi le connaîtra, et vous en remerciera sans nul doute. Ainsi portez-vous bien, mon bon petit Lord cardinal. (Tous sortent, excepté Wolsey .)

Wolsey. — Adieu aussi au petit bien que vous me portez. Et adieu, long adieu à toute ma grandeur! Telle est la condition de l'homme : aujourd'hui, il pousse les tendres feuilles de ses espérances; demain il fleurit et porte en épaisses grappes ses honneurs éblouissants; le troisième jour vient une gelée, une gelée meurtrière, et au moment où le riche honnête homme croit le plus sûrement que sa grandeur va mûrir, cette gelée dessèche ses racines, et alors il tombe comme je le fais. Pareil aux petits garçons étourdis qui nagent au moyen de vessies, je me suis aventuré depuis bien de nombreuses années sur une mer de gloire, mais je suis allé plus loin que là où je pouvais tenir pied ; mon orgueil trop gonflé a éclaté sous moi à la fin et me laisse maintenant, vieux et fatigué du service, à la merci d'un courant brutal qui doit pour toujours m'engloutir. Vaine pompe, gloire de ce monde, je vous hais : je sens que mon cœur vient de s'ouvrir nouvellement à la vérité. Oh! combien misérable est le pauvre homme qui s'attache aux faveurs des princes I Entre ce sourire auquel nous aspirons, entre ce doux regard des princes et leur disgrâce, il y a plus de souffrances et de craintes que n'en donnent les guerres et les femmes; et lorsqu'un tel homme tombe, il tombe comme Lucifer, pour ne plus espérer jamais.

Entre CROMWELL, tout égaré.

Wolsey. — Eh bien! qu'y a-t-il, Cromwell? Cromwell. — Je n'ai pas la force de le dire, Milord.

Wolsey. — Quoi, le voilà surplis de ma mau-

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