‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 428 sur 447 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Londres. — Une antichambre des appartements du roi dans le palais.

Entrent LE DUC DE NORFOLK, LE DUC DE SUFFOLK, LE COMTE DE SURREY et LE LORD CHAMBELLAN.

Norfolk. — Si vous voulez maintenant unir vos griefs et les pousser avec constance, le cardinal ne pourra résister à leur choc; si vous négligez l'occasion que vous offre ce moment-ci, je ne puis vous promettre que de nouvelles disgrâces ne viendront pas ajouter leur poids à celles que vous portez déjà.

Surrey. — Je suis joyeux de la plus petite occasion qui m'est offerte de me rappeler du duc, mon beau-père, afin de me venger du Cardinal.

Suffolk. — Quel est celui des pairs qui ait eu

LE ROI HENRI Vllt.

la chance d'échapper à son mépris, ou qui n'ait pas eu au moins à souffrir singulièrement de son indifférence? Quand a-t-il respecté dans une autre personne que lui - même la marque de la noblesse?

Le Lord Chambellan. — Milords , vous parlez bien à vos aises : ce qu'il mérite de votre part et de la mienne, je le sais; mais quant à ce que nous pouvons faire contre lui, quoique le moment actuel nous soit propice, je le redoute beaucoup. Si vous ne pouvez 'lui fermer l'accès auprès du roi, ne tentez jamais rien contre lui, car sa langue a sur le roi une puissance de sortilège.

Norfolk. — Oh ! n'ayez pas peur de lui; sous ce rapport, son sortilège est désormais sans force : le roi a découvert contre lui des faits qui gâtent à jamais le miel de son langage. Non, il est noyé sous son déplaisir, de manière à ne surnager jamais.

Surrey. — Milord, entendre des nouvelles semblables une fois par heure, ferait mon bonheur.

Norfolk. — Croyez-moi, cela est vrai; ses menées en sens contraires dans l'affaire du divorce ont toutes été mises au grand jour, de sorte qu'il apparaît aujourd'hui comme je souhaiterais qu'apparût mon ennemi.

Surrey. — Comment ses menées ont elles été mises en lumière ?

Suffolk. — D'une manière fort étrange.

Surrey. — Oh! comment, comment?

Suffolk. — Les lettres du cardinal au pape se sont trompées de route, et elles sont tombées sous les yeux du roi : dans ces lettres, on a lu les prières que le cardinal adressait à Sa Sainteté pour suspendre le jugement du divorce, car « si le divorce avait lieu, je m'aperçois, disait le cardinal, que le roi s'est épris d'affection pour une créature de la reine, Lady Anne Boleyn. »

Surrey. — Le roi a lu cela ?

Suffolk. — Vous pouvez m'en croire.

Surrey. — Cela aura-t-il des résultats?

Le Lord Chambellan. — Par ce fait le roi a vu combien il le suit de près et fait étroit son chemin. Mais sur ce point toutes ses manigances coulent bas, car il apporte le remède après la mort du patient ; le roi a déjà épousé la belle Dame.

Surrey. — Plût à Dieu que cela fût !

Suffolr. — Alors soyez heureux par le souhait que vous formez, Milord! car je vous le déclare, il est exauce.

Surrey. — Puisse toute ma joie accompagner la conjonction de ces deux astres !

Suffolk. — Je joins mon Amen à ce vœu.

Norfolk. — Et tout le monde en fait autant.

Suffolk. — Il y a des ordres donnés pour son couronnement; mais, parbleu, cet événement est encore bien jeune , et il est bon qu'il ne soit pas raconté à toutes les oreilles. Mais Milord, c'est une noble créature, accomplie comme esprit et beauté : je me figure que d'elle sortira pour ce pays quelque bénédiction dont il conservera la mémoire.

Surrey. — Mais le roi digérera-t il celte lettre du cardinal ? Le Seigneur veuille que non !

Norfolk. — Amen, mordieu !

Suffolk. — Non, non, il y a d'autres guêpes qui bourdonnent autour de son nez qui lui feront sentir plus vite cet aiguillon-ci. Le cardinal Campeius s'est évadé pour Rome ; il n'a pas pris de congé, il a laissé l'affaire du roi en suspens , et il est parti en poste, comme agent de notre cardinal, pour seconder tout son complot. Je vous assure que le roi a crié ah! en apprenant la chose.

Le Lord Chambellan. — Dieu veuille l'irriter davantage, et lui faire crier ah ! encore plus fort !

Norfolk — Mais, Milord, quand Cranmer revient-il ?

Suffolk. — Il est revenu, et toujours dans les mêmes opinions, qui, jointes à celles de tous les fameux collèges de la chrétienté presque entière, ont tranquillisé le roi à l'endroit de son divorce. Sous peu, je le crois, son second mariage sera rendu public, et le couronnement se fera. Catherine ne sera plus appelée reine, mais princesse douairière et veuve du prince Arthur.

Norfolk. — Ce Cranmer est un digne garçon et a pris beaucoup de peine dans l'affaire du roi.

Suffolk. — Oui , et en récompense nous le verrons archevêque.

Norfolk. — C'est ce qu'on me dit.

Suffolk. — C'est la vérité même. Le cardinal I {Ils se tiennent à ï écart.)

Entrent WOLSEY et CROMWELL.

Norfolk. — Observez, observez, il est rêveur.

Wolsey. — Le paquet, Cromvvell, l'avez-vous remis au roi ?

LE ROI HENRI VIII

Cromwell. — En mains propres, dans sa chambre à coucher.

Wolsey. — A-t-il regardé le contenu de ces papiers ?

Cromwell. — Il les a décachetés immédiate ment : le premier sur lequel il a jeté les yeux, il l'a lu avec une sérieuse attention ; il y avait de la préoccupation sur sa physionomie. Il vous fait ordonner de l'attendre ici ce matin.

Wolsey. — Tardera-t-il à sortir?

Cromwell. — Je crois qu'il ne tardera pas.

Wolsey. — Laissez-moi un instant, (Sort Cromwell.) Ce sera la duchesse d'Alençon, sœur du roi de France : c'est elle qu'il épousera. Anne Boleyn ! Non, je ne veux pas d'Anne Boleyn pour lui : il s'agit de quelque chose de plus que d'un beau visage. Boleyn! non, nous ne voulons pas de Boleyn. J'espère recevoir bientôt des nouvelles de Rome. — Marquise de Pembroke I

Norfolk. — Il est mécontent.

Suffolk. — Peut-être sait-il que le roi aiguise sa colère contre lui. .

Surrf.y. — Et fais qu'elle soit tranchante, ô mon Dieu, pour accomplir ta justice !

Wolsey. — Une des femmes de la récente reine, la lille d'un chevalier, devenir la maîtresse de sa maîtresse, la reine de la reine ! C'est une chandelle qui n'éclaire pas; aussi dois-je la moucher, et ce faisant l'éteindre. Elle est vertueuse et bien méritante, je le sais; mais qu'est-ce que cela me fait? Je la connais aussi pour une luthérienne effrénée, et il ne serait pas salutaire à notre cause qu'elle reposât sur le sein du roi, déjà si difficile à gouverner. En outre, il a surgi un hérétique, un archi-hérétique, Cranmer, qui s'est faufilé dans la faveur du roi et qui est son oracle. (Il reste à t écart à méditer.') Norfolk. — Quelque chose le tracasse.

Surrey. — Je voudrais que ce fût quelque chose qui brisât la corde, la maîtresse corde de son cœur!

Suffolk. — Le roi ! le roi !

Entrent LE ROI, lisant un papier, et LOVELL.

Le roi Henri. — Quels amas de richesses il a accumulés pour son lot! et quelles dépenses semblent s'écouler à chaque heure de ses mains ! Comment, au nom du lucre, est-il arrivé à entasser tout cela? — Eh bien, Milords, avez-vous vu le cardinal?

Norfolk, s' avançant. — Monseigneur, nous étions ici à l'observer : son cerveau semble avoir reçu quelque étrange commotion : il mord sa lèvre et tressaille, s'arrête soudainement, regarde à terre, puis pose son doigt sur sa tempe; puis subitement il se met à marcher à grands pas, s'arrête encore, frappe sa poitrine avec force, et puis tourne ses yeux vers la lune : nous l'avons observé prenant les plus étranges attitudes.

Le roi Henri. — Cela peut bien être ; il y a dans son cerveau une rébellion. Ce matin, il m'a envoyé à lire certains papiers d'Etat que je lui avais demandés , et que croyez- vous que j'aie trouvé dans le paquet, mis là par mégarde? Un inventaire , ma foi , un inventaire des diverses pièces de son argenterie, de son trésor , de ses riches étoffes, de^ ornements de sa maison , inventaire, qui s'élève, d'après mon calcul, à un chiffre si haut qu'il dépasse la fortune d'un sujet. Norfolk. — C'est la volonté du ciel : quelque esprit aura placé ce papier dans le paquet pour permettre à vos yeux de le connaître.

Le roi Henri. — Si nous pensions que sa contemplation fût dirigée plus haut que la terre, et fixée sur les choses spirituelles, nous le laisserions plongé dans ses rêveries ; mais je crains que ses pensées ne s'adressent aux choses sublunaires et ne vaillent pas la peine de ses sérieuses méditations. (// prend son siège et chuchote à V oreille de Lovell qui se dirige alors vers Wolsey .")

Wolsey. — Le ciel me pardonne! Que Dieu bénisse à jamais Votre Altesse !

Le roi Henri. — Mon bon Lord, vous êtes plein de richesse céleste et vous portez dans votre âme l'inventaire de vos meilleurs trésors; vous étiez tout à l'heure en train d'en faire le compte : c'est à peine si vous avez le temps de dérober quelques minutes à vos occupations spirituelles pour donner audience à vos intérêts terrestres : assurément, je vous crois, sur ce point, un mauvais économe, et je suis heureux de vous avoir en cela pour compagnon.

Wolsey. — Sire, j'ai temps pour mes fonctions sacrées, temps pour penser à la part des affaires que je porte dans l'Etat ; puis la nature réclame ses heures de repos, et moi, son fils débile, comme tous mes autres frères mortels , je suis forcé de lui obéir.

Le roi Henri. — C'est bien dit.

Wolsey. — Et puisse Voire Majesté, comme je m'efforcerai de lui en donner cause, accoupler

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