‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 444 sur 447 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Le palais.

Entrent les trompettes en sonnant leurs fanfares ; puis les deux aldermen , LE LORD MAIRE , le héraut de la jarretière , CRANMER , LE DUC DE NORFOLK avec son bâton de maréchal, LE DUC DE SUFFOLK, deux nobles portant de grandes coupes à pied pour recevoir les cadeaux du baptême; puis quatre nobles portant un dais sous lequel est placée LA DU- CHESSE DE NORFOLK , marraine , portant V enfant habillée d'un riche manteau, une dame tenant la queue de la robe de la duchesse ; puis LA MARQUISE DE DORSET, la seconde marraine, et des dames. Le cortège traverse une fois le théâtre, et le héraut be la jarretière parle ainsi :

Le héraut de la jarretière. — Ciel , du sein de ton infinie bonté, envoie une vie prospère, longue, et toujours heureuse, à la haute et puissante princesse d'Angleterre, Elisabeth !

LE ROI HENRI VIII

Fanfares. Entrent LE ROI et sa suite.

Cranmer, s' agenouillant. — Mes nobles compagnes et moi-même , nous prions ainsi pour votre Royale Grâce et pour la bonne reine : puissent par le fait de cette très-gracieuse princesse, pleuvoir sur vous, à chaque heure, toutes les consolations, toutes les joies que le ciel accorda jamais à des parents heureux!

Le roi Henri. — Je vous remercie, mon bon Lord archevêque : quel est son nom?

Cranmer. — Elisabeth.

Le roi Henri. — Relevez- vous , Milord. {Le roi embrasse f enfant.) Reçois ma bénédiction avec ce baiser : que Dieu, entre les mains de qui je remets ta vie, te protège!

Cranmer. — Amen.

Le roi Henri. — Mes nobles commères, vous avez été trop prodigues : je vous remercie de tout mon cœur, et ainsi fera cette Dame-ci, quand elle saura assez d'anglais pour cela.

Cranmer. — Permettez-moi de parler, Sire, car le ciel m'ordonne de le faire à cette heure, et que nul ne prenne pour des flatteries les paroles que je vais dire, car on verra plus tard qu'elles sont l'expression de la vérité. Cette royale enfant, — puisse le ciel étendre toujours sur elle sa pro- . tection ! — quoique dans son berceau, promet cependant dès cette heure à ce royaume mille et mille bénédictions que le temps amènera à maturité. Elle sera (mais peu de ceux qui vivent aujourd'hui pourront contempler ses vertus) un modèle pour tous les princes de son époque et pour tous ceux qui viendront après elle : la reine de Saba ne fut jamais plus désireuse de sagesse et de belle vertu que ne le sera cette âme pure : toutes les grâces princières qui façonnent une créature d'aussi haut rang que celle-là, en même temps que toutes les vertus qui sont l'apanage des bons, seront toujours doublées en elle; la vérité sera sa nourrice, les saintes et divines pensées, ses perpétuelles conseillères : elle sera aimée et redoutée : les siens la béniront ; ses ennemis trembleront comme un champ de blé foulé et baisseront leurs tètes de douleurs. Le bien de tou9 croîtra avec elle : sous son règne, chaque homme assis sous sa propre vigne mangera en sûreté ce qu'il plantera, et chantera à tous ses voisins les joyeuses chansons de la paix. Dieu sera véiitablement connu; ceux qui entoureront cette reine apprendront d'elle les vraies voies qui

mènent aux dignités, et réclameront leurs grandeurs au nom de ces voies et non au nom de leur sang. Et cette paix ne s'endormira pas avec elle dans le tombeau : mais de même que lorsque meurt cet oiseau merveilleux, le virginal phénix, un nouvel héritier aussi grand et aussi admirable que lui-même se recrée de ses cendres; ainsi, lorsque le ciel la rappellera de cette terre de ténèbres, elle laissera sa bénédiction à un prince qui, des cendres sacrées de sa majesté, se lèvera comme une étoile aussi grande en renommée qu'elle-même, et brillera du même éclat fixe. La paix', l'abondance, l'amour, la vérité, la terreur, qui étaient les serviteurs de cette enfant privilégiée, deviendront alors ceux de son successeur qu'ils enlaceront comme une vigne : partout où brillera le radieux soleil du ciel, brilleront aussi son honneur et la grandeur de son nom, créant de nouvelles nations : il fleurira, et comme un cèdre des montagnes, étendra ses branches sur toutes les plaines autour de lui : les enfants de nos enfants verront cela et béniront le ciel.

Le roi Henri. — Tu racontes des merveilles.

Cranmer. — Elle deviendra, pour le bonheur de l'Angleterre, une princesse âgée ; elle verra bien des jours, mais pas un de ses jours ne se passera sans être couronné par quelque action. Plût au ciel que je n'en pusse prévoir davantage! mais il faudra qu'elle meure, qu'elle meure, — c'est la volonté. des saints, — vierge encore ! Elle descendra dans la terre comme un lis immaculé, et le monde entier pleurera sur elle.

Le roi Henri. — O Lord archevêque, tu viens de faire de moi un nouvel homme! Jamais, avant cette heureuse enfant, je n'ai rien possédé : ton oracle consolateur m'a tellement plu que lorsque je serai dans le ciel, je désirerai contempler ce que fait cette enfant, et louer pour elle mon créateur. — Je vous remercie tous. — Je vous suis fort redevable, mon bon Lord maire, ainsi qu'à vos bons confrères : votre présence m'a fait beaucoup d'honneur, et je vous en témoignerai ma reconnaissance. Ouvrez la marche, Lords : nous devons tous aller voir la reine, afin qu'elle vous remercie; elle serait malade sans cela. Qu'aujourd'hui personne ne pense qu'il a affaire dans sa maison ; car tous resteront : cette petite créature fera de ce jour un jour de fête. (Ils sortent.)

LE ROI HENRI VIII

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