ACTE II, SCENE I
béni, cette terre, ce royaume, cette Angleterre, cette matrice féconde de rois souverains, redoutés pour leur race, fameux par leur naissance, renommés par les exploits que, pour le service de la foi chrétienne et de la vraie chevalerie, ils ont portés loin de leur patrie, jusqu'aux lieux où dans l'opiniâtre Judée s'élève le sépulcre, rançon du monde, du fils de la bienheureuse Marie ; le pays de ces chères âmes, ce cher, cher pays, cher pour sa réputation à travers le monde, est maintenant affermé (ah ! prononcer de telles paroles me lue!) comme un petit fief ou une misérable ferme : cette Angleterre entourée par la mer triomphante et dont les rivages de rochers repoussent les assauts jaloux de l'humide Neptune, est maintenant enchaînée honteusement par des liens de parchemins pourris et tachés d'encre; cette Angleterre qui avait coutume de conquérir les autres peuples a fait une honteuse conquête d'elle-même. Oh ! si ce scandale pouvait finir avec ma vie, combien heureuse serait ma mort prochaine!
Entrent LE ROI RICHARD, LA REINE, AU- MERLE, BUSHY, GREEN, BAGOT, ROSS et WILLOUGHBY.
Le duc n'YoRK. ■ — Le roi est arrivé : agissez doucement avec sa jeunesse, car les jeunes et chauds étalons, quand on les irrite, n'en sont que plus rétifs.
La reine. — Comment se porte Laneastre, notre noble oncle?
Le roi Richarb. - — Eh bien, comment cela vat-il, mon homme? Comment se porte le vieux Gand?
Jean de Gand. — Oh ! comme ce nom convient bien à mon étatl Je suis un vieux gant, en vérité, je n'ai plus que la peau à force d'être vieux : le chagrin a gardé en moi un jeûne fatigant, et qui peut s'abstenir de manger sans se réduire à n'être qu'une peau? J'ai longtemps veillé sur l'Angleterre endormie: les veilles engendrent la maigreur et la maigreur n'est que peau : le bonheur dont certains pères se repaissent, je veux dire les regards de mes enfants, j'en ai strictement jeûné, et c'est par ce jeûne que tu m'as réduit à l'état de gant; je suis un parchemin bon pour la tombe, sec comme la tombe, dont le ventre creux n'hérite de rien que d'os.
Le roi Bichard. — Des malades peuvent-ils donc jouer si spirituellement sur leurs noms?
Jean de Gand. — Non, mais la misère se plaît à se moquer d'elle-même : puisque tu cherches à tuer mon nom en moi, je me raille de mon nom pour te flatter, grand roi.
Le roi Bichard. — Est ce que les mourants flattent ceux qui doivent vivre ?
Jean de Gand. — Non, non, "ce sont les vivants qui flattent ceux qui meurent.
Le roi Richard. — Et cependant toi qui es en train de mourir, tu dis que tu me flattes.
Jean de Gand. — Oh ! non, c'est toi qui meurs, quoique je sois le plus malade.
Le roi Richard. — Je suis en santé, je respire et je te vois malade.
Jean de Gand. — Celui qui m'a créé sait combien je te vois malade; je te vois avec la vue d'un malade et je te vois malade. Ton lit de mort n'est rien moins que le pays où est couchée malade ta réputation, et toi, trop insoucieux patient que tu es, tu remets ton corps sacré aux soins de ces médecins qui les premiers te blessèrent. Dans le cercle de ta couronne qui n'est pas plus large que ta tète, mille flatteurs trouvent moyen de se mouvoir, et cependant le mal qui se commet dans ce petit espace n'embrasse pas moins que tout le pays. Oh ! si ton grand-père, d'un œil prophétique, avait vu comment le fils de son fils ruinerait ses fils, il aurait mis ta honte hors de ta portée, en te déposant avant que tu possédasses le trône que tu es possédé maintenant de déposer. Oh! neveu, quand tu serais régent du monde, ce serait une honte d'affermer ce pays; mais quand tout ton univers consi t dans ce pays, n'est-ce pas une action plus que honteuse de l'humilier ainsi? Tu es maintenant le propriétaire exploiteur de l'Angleterre, tu n'en es pas le roi : ton pouvoir qui crée la loi s'est rendu l'esclave de la loi, et toi....
Le roi Richard. — Et toi, lunatique à l'esprit affaibli, qui te prévaux du privilège de la maladie, as-tu l'audace de permettre à tes admonitions glacées de faire pâlir nos joues et d'exciter la fureur à chasser notre sang royal de sa résidence native? Vraiment, par la très-royale majesté de mon trône, si tu n'étais pas le frère du fils du grand Edouard, cette langue qui roule si rondement au dedans de ta tète ferait rouler ta tête de tes insolentes épaules.
Jean de Gand. — O fils de mon frère Edouard, ne m'épargne pas sous ce prétexte que j'étais le fils de son père Edouard ; semblable au pélican, tu as déjà soutiré de ce sang et tu t'en es soûlé
LE ROI RICHARD II
dans tes orgies. Mon frère Glocester,âme honnête et d'intentions droites, — puisse-t-il'être au ciel parmi les âmes bienheureuses ! — peut prouver et témoigner qu'il t'en coûte peu de répandre le sang d'Edouard : unis-toi à la maladie qui m'accable en ce moment, et que ta cruauté, tranchante comme la faux de la vieillesse, abatte d'un seul coup une fleur depuis trop longtemps desséchée. Vis dans ta honte, mais puisse ta honte ne pas mourir avec toi ! Que ces mots soient à jamais tes bourreaux! Portez-moi à mon lit et de îà à ma tombe. Qu'ils chérissent la vie ceux qui y possèdent affection et honneur ! [Il sort porté par ses gens.)
Le roi Richard. — Et que ceux-là meurent qui possèdent la vieillesse et le radotage ; tu possèdes les deux et tu appartiens deux fois à la tombe.
Le duc d'York. — Je conjure Votre Majesté d'imputer ses paroles au délire de la maladie et de la vieillesse : il vous aime, sur ma vie, et vous tient pour aussi cher que vous tiendrait pour cher, Harry, duc de Hereford, s'il était ici.
Le roi Richard. — C'est juste, vous dites vrai: telle l'affection de Hereford, telle aussi la sienne, et la mienne répond à la leur; que les choses soient ce qu'elles sont.
Entre NORÏHUMBERLAND.
Northump.erlaxd. — Mon Suzerain, le vieux Gand se recommande à Votre Majesté.
Le roi Richard. — Que dit-il?
Northumberland. — Rien, vraiment, tout est djt : sa langue est maintenant un instrument sans cordes; paroles, vie et tout, le vieux Lancastre a tout épuisé.
Le duc d'York. — Puisse York être le premier qui fasse ainsi banqueroute ! quoique la mort soit pauvre, elle met fin à la misère mortelle.
Le roi Richard. — Le fruit le plus mûr est celui qui tombe le premier, et ainsi fait-il, lui. Son temps est fini; nous, il nous faut continuer notre pèlerinage: mais, assez là-dessus. Maintenant, à nos guerres d'Irlande : il nous faut vaincre ces barbares Kernes à la chevelure ébouriffée, les seuls êtres venimeux qui vivent dans un pays où rien de venimeux n'a le privilège de vivre, et comme ces grandes affaires entraînent des charges, nous nous saisissons pour nos besoins, de l'argenterie, de la monnaie, des revenus et des meubles qui
étaient en la possession de notre oncle Jean de Gand.
Le duc d'York. — Combien de temps garderai-je patience? Combien de temps l'affectueux dévouement me forcera-t-il à souffrir l'injustice? Ni la mort de Glocester, ni le bannissement de Hereford, ni les affronts faits à Gand , ni les maux particuliers de l'Angleterre, ni les empêchements opposés au mariage du pauvre Bolingbroke,ni ma propre disgrâce, n'ont jamais donné une expression de ressentiment à mon visage calme, ni ridé mon front d'un seul pli de mécontentement devant mon Souverain. Je suis le dernier des fils du noble Edouard, dont ton père, le prince de Galles, était l'aîné. Jamais lion ne fut plus impétueux dans la guerre, jamais gentil agneau ne fut plus doux dans la paix que ce jeune et princier gentilhomme. Tu as son visage, car tel il était lorsqu'il comptait le nombre de tes heures; mais lorsqu'il fronçait le sourcil, c'était contre les Français et non contre ses amis; sa noble main avait conquis ce qu'elle dépensait et ne dépensait pas ce qu'avait conquis la main triomphante de son père: ses mains étaient rouges du sang de ses ennemis, mais étaient pures du sang de ses parents. 0 Richard ! York a été emporté trop loin par la douleur ; sans cela il n'aurait jamais voulu vous comparer.
Le roi Richard. — Qu'est-ce, mon onde, qu'y a-t-il ?
Le duc d'York. — Oh ! mon Suzerain, pardonnez-moi, s'il vous plaît; sinon, prenant mon parti de n'ètie pas pardonné, je me tiens pour satisfait. Cherthez-vous donc à saisir et à accaparer entre vos mains les titres et les droits du banni Hereford? Est-ce que Gand n'est pas mort? Est-ce que Hereford n'est pas vivant? Est-ce que Gand n'était pas un homme juste? Est-ce que Harry n'est pas loyal? Est-ce que le premier ne méritait pas d'avoir un héritier, et son héritier n'est il pas un fils bien méritant? Enlève à Hereford ses droits et au temps ses privilèges et ses titres traditionnels ; fais que demain ne succède pas à aujourd'hui; renonce à être ce que tu es, car comment es tu roi si ce n'est par légitime hérédité et par succession? Maintenant, devant Dieu, — et Dieu défende que je dise vrai ! — si vous saisissez injustement les droits de Hereford, si vous révoquez les lettres patentes qui lui donnent droit de revendiquer son héritage par l'entremise de ses mandataires, et si vous lui niez l'hommage qu'il
ce
LE ROI RICHARD II
vous a rendu, vous amassez mille dangers sur votre tête, vous perdez un nombre infini de cœurs bien disposés, et vous aiguillonnez mon affectueuse patience à des pensées auxquelles l'honneur et l'allégeance ne voudraient pas donner accès.
Le roi Richard. — Pensez ce que vous voudrez : nous nous saisissons de son argenterie, de sesbiens, de sa monnaie et de ses terres.
Le duc d'York. — Je ne resterai pas ici pour être témoin de cela. Adieu, mon Suzerain; ce qui résultera d'une telle chose, nul ne peut le dire; mais on peut comprendre que de mauvaises mesures il ne peut sortir de bons résultats. (// sort.)
Le roi Richard. — Va, Bushy, va tout droit trouver le comte de Wiltshire ; ordonne-lui de venir nous rejoindre au palais d'Ely pour expédier cette affaire. Dès demain matin, nous partirons pour l'Irlande; et il n'est que temps, je crois. En notre absence, nous créons Lord gouverneur d'Angleterre, notre oncle York; car il est juste et nous a toujours beaucoup aimé. Venez, notre reine : demain, il nous faudra nous séparer; soyons gais, car le temps qu'il nous reste à passer ensemble est court. {Fanfares. Sortent le roi, la reine, Jumerle, Bushy, Green et Bagot.)
Northumberland. — Eh bien, Messeigneurs, le duc de Lancastre est mort ?
Ross. — Et vivant aussi, car maintenant son fils est duc.
Willoughby. — Simplement par le titre, mais non par le revenu.
Northumberland. — 11 le serait opulemment des deux façons, si la justice avait ses droits.
Ross. — - Mon cœur est gros, mais il se brisera à force de silence, avant qu'il ne se soulage par les libertés de ma langue.
Northumberland. — Voyons, exprime ta pensée, et qu'il perde à jamais la parole celui qui répétera tes paroles pour te nuire.
Willoughby. — Ce que tu avais à dire a-t-il rapport au duc de Hereford? S'il en est ainsi, parle hardiment, ami; mon oreille a soif d'enteridre parler de lui pour son bien.
Ross. — Je ne puis rien du tout pour son bien, à moins que vous n'appeliez un bien l'action de le plaindre d'être ainsi dépouillé et châtré de son patrimoine.
Northumberland . — Par le nom de Dieu, c'est une honte que de telles injustices lui soient faites, à lui, un prince royal, et à beaucoup d'autres de
sang noble, dans ce pays en décadence. Le roi ne s'appartient pas à lui-même, mais il est bassement mené par ses flatteurs, et ce dont ils accuseront n'importe lequel de nous par pure haine, le roi le poursuivra successivement contre chacun de nous, contre nos vies, nos enfants et nos héritiers.
Ross. — 11 a pillé les Communes par des taxes énormes, et il a presque perdu leur affection : il a imposé des amendes aux nobles pour d'anciennes querelles, et il a presque perdu leur affection.
Willoughby. — Et chaque jour de nouvelles exactions sont inventées, telles que blancs seings, dons de bienveillance, et je ne sais quoi encore; mais, au nom de Dieu, où tout cela passe-t-il?
Northumberland. — Ce ne sont pas les guerres qui l'ont dévoré, car au lieu de faire la guerre , il a bassement cédé par compromis ce que ses nobles ancêtres avaient acquis par la lutte. 11 a dépensé dans la paix plus qu'eux dans la guerre.
Ross. — Le comte de Wiltshire tient le royaume à ferme.
Willoughby. — Le roi est en banqueroute comme un homme ruiné.
Northumberland. — L'opprobre et la ruine sont suspendus au-dessus de sa tête.
Ross. — Et cependant, malgré ses lourdes taxes, il n'a d'argent pour ces guerres irlandaises que par le vol du duc banni.
Northumberland. — Son noble parent. 0 roi très-dégénéré! Mais, Lords, nous entendons siffler celte terrible tempête, et cependant nous ne cherchons pas d'asile pour éviter l'ouragan; nous voyons le vent enfler nos voiles d'une manière menaçante, et cependant nous ne luttons pas et nous nous laissons tranquillement sombrer.
Ross. — Nous voyons le naufrage même où nous devons périt, et pour avoir laissé naître les causes de ce naufrage, le danger est maintenant devenu inévitable.
Northumberland. — Non pas: j'aperçois la vie qui regarde, même au travers des orbites creux de la mort; mais je n'oserais dire à quelle distance sont de nous les nouvelles qui doivent nous apporter espoir.
W"illoughby. — Voyons, fais-nous part de tes pensées, comme nous te faisons part des nôtres.
Ross. — Parle avec confiance, Northumberland: nous trois ne faisons qu'un avec toi; en parlant ouvertement, tes paroles restent à l'état de pures pensées: par conséquent, parle hardiment.