‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 53 sur 447 · ACTE III, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE II

lente démarche encombrent son chemin et nuisent aux traîtres pieds qui te foulent de leurs pas usurpateurs. Lâche tes guêpes au piquant aiguillon contre mes ennemis, et lorsqu'ils cueilleront une fleur sur ton sein, aie soin je tien prie, qu'elle contienne un serpent caché, qui d'un coup mortel de sa double langue puisse insinuer la mort dans les veines des ennemis de ton Souverain. Ne vous moquez pas comme d'un acte insensé de cette adjuration, Milords: cette terre se trouvera douée de sentiment, et ces pierres se transformeront en soldats armés avant que son Souverain légitime succombe sous les armes d'une ignoble rébellion.

L'évèque de Carlisle. — Ne craignez pas, Monseigneur : ce pouvoir qui vous fit roi a le pouvoir de vous conserver roi en dépit de tous. Les ressources que nous offre le ciel doivent être acceptées et non refusées : lorsque le ciel veut, et que nous ne voulons pas ce qu'il veut, en refusant l'offre du ciel, nous refusons les moyens de secours et de réparation.

Aumerle. — Il veut dire, Monseigneur, que nous sommes trop lents, pendant que Bolingbroke, gmce à notre confiance, grandit et se fortifie en puissance et en partisans.

Le roi Richard. — Décourageant cousin ! ne sais-tu pas que lorsque l'œil investigateur du ciel est caché derrière le globe qui éclaire le monde inférieur, les voleurs et les larrons devenus audacieux, sèment invisibles le meurtre et l'outrage; mais lorsque sortant de nouveau de dessous cette sphère terrestre, il enflamme les cîmes hautaines des pins orientaux, et darde sa lumière dans tout antre de crime, alors les meurtres, les trahisons, les crimes détestés, dépouillés du manteau que leur prêtait la nuit, apparaissent nus, tremblants devant eux-mêmes ? Ainsi lorsque ce voleur, ce traître, Bolingbroke, qui a, fait son sabbat dans la nuit pendant que nous étions aux Antipodes, nous verra nous lever de notre trône, notre Orient, ses trahisons apparaîtront rougissantes sur son visage, et incapable de soutenir la lumière du jour, effrayé de lui-même, il tremblera devant son crime. Toute l'eau de la mer orageuse et mugissante ne peut effacer l'huile sainte sur le front d'un roi consacré; le souffle des hommes qui ne sont qu'enfants du inonde ne peut renverser le député élu par le Seigneur. A chaque homme que Bolingbroke a contraint de lever un acier malfaisant contre notre couronne d'or, Dieu oppose en faveur de son Richard un des anges glorieux qu'il

tient à sa solde céleste: si les anges combattent, de faibles mortels doivent succomber, car le ciel protège toujours le droit.

Entre SALISBURY.

Le roi Richard. — Soyez le bienvenu, Milord: à quelle distance sont vos forces ?

Salisbury. — Ni plus près ni plus loin, mon gracieux Seigneur, que ce faible bras-ci : le découragement guide ma langue et m'ordonne de ne parler que de désespoir. Un jour de retard de trop, mon noble Seigneur, aura, je le crains, assombri tous tes heureux jours sur la terre. Oh! rappelle le jour d'hier, ordonne au temps de revenu- et tu auras douze mille soldats ! Aujourd'hui, aujourd'hui, jour malheureux, il est trop tard; ce jour renverse tes joies, tes amis, ta fortune, ton pouvoir; car tous les Gallois entendant raconter que tu étais mort sont allés rejoindre Bolingbroke, se sont dispersés et ont fui.

Aumerle. — Ayez confiance, mon Suzerain: pourquoi le visage de Votre Grâce est-il si pâle?

Le roi Richard. — Il n'y a qu'un instant, le sang de vingt mille hommes triomphait sur ma face ; maintenant ils se sont enfuis, et jusqu'à ce qu'il me revienne autant de sang, n'aurai-je pas raison de paraître pâle et comme mort? Tous ceux qui cherchent leur sûreté abandonnent mon parti ; car le temps a mis une tache sur mon orgueil.

Aumerle. — Confiance, mon Suzerain : rappelez-vous qui vous êtes.

Le roi Richard. — Je m'étais oublié moimême : ne suis-je pas roi ? Réveille-toi, majesté poltronne ! tu sommeilles. Le nom de roi ne vaut-il pas vingt mille noms ? Arme-toi, armetoi, mon nom ! un sujet chétif frappe ta gloire souveraine. Ne baissez pas vos yeux vers la terre., vous favoris d'un roi. Ne sommes-nous pas hauts en puissance? que hautes soient aussi nos pensées : je sais que mon oncle York a d'assez grandes forces pour nous tirer d'embarras. Mais qui vient ici?

Entre sir STEPHEN SCROOP.

Scroop. — Puisse mon souverain avoir plus de santé et de bonheur que ne peut lui en apporter ma voix montée au ton de la tristesse.

Le roi Richard. — Mon oreille est ouverte et mon cœur préparé. Ce que tu peux m'annoncer de pire n'est qu'une perte des choses de ce monde.

LE ROI RICHARD IT

M'annonces-tu que mon royaume est perdu? Eh bien, c'était mon souci, et quelle perte est-ce là d'être délivré du souci? Bolingbroke s'efforce-t-il d'être aussi grand que nous? il ne sera pas plus grand ; s'il sert Dieu, nous le servirons aussi et nous serons ainsi son égal. Nos sujets se révoltentils ? nous ne pouvons remédier à cela ; ils rompent leur foi envers Dieu, aussi bien qu'envers nous : crie-moi malheur, destruction, ruine, perte, décadence ! la mort est ce qu'il y a de pire et la mort aura nécessairement son jour.

Scnoop. — Je suis heureux que Votre Altesse soit si bien armée pour supporter les nouvelles de la calamité. Pareille à un jour d'orage hors de saison qui force les fleuves d'argent à noyer leurs rivages, comme si le monde s'était tout entier dissous en larmes, telle déborde au-delà de toute limite la colère de Bolingbroke, couvrant votre royaume effrayé d'acier dur et brillant et de cœurs plus durs que l'acier. Les barbes blanches ont armé du casque leurs chefs maigres et chauves contre Ta Majesté, et les enfants aux voix de femmes s'efforcent de contrefaire la voix virile et revêtent leurs membres féminins de raides et lourdes armures; tes propres chapelains apprennent à bander contre ta couronne l'if deux fois fatal de leurs arcs; il n'est pas jusqu'aux fileuses qui ne brandissent des hallebardes rouillées contre ton pouvoir : jeunes et vieux se révoltent à la fois contre ton trône et tout va plus mal que je n'ai le pouvoir de le dire.

Le roi Richard. — Tu n'as que trop bien, trop bien rapp.orté de si mauvaises nouvelles. Où est le comte de Wiltshire? où est Bagot? qu'est devenu Bushy ? où est Green? comment ont-ils fait pour laisser le dangereux ennemi prendre la mesure de nos états par une marche si tranquille? Si nous l'emportons, leurs tètes payeront pour cela : je suis sûr qu'ils ont fait leur paix avec Bolingbroke.

Sckoop. — Ils ont en effet fait leur paix avec lui, Monseigneur.

Le roi Richard. — O scélérats, vipères, damnés sans rémission ! chiens tout disposés à caresser le premier venu! serpents échauffés du sang de mon cœur et qui piquez mon cœur ! tous trois Judas et chacun trois fois pire que Judas ! Ils ont pu faire la paix ! Que pour cette offense, le terrible enfer fasse la guerre à leurs âmes souillées !

ScROor. — Le doux amour, je le vois, changeant ses qualités, peut se transformer dans la plus acre et la plus mortelle haine: rappelez la malédiction que vous avez prononcée sur leurs âmes ;

ils ont fait leur paix avec leurs tètes et non avec leurs mains : ceux que vous maudissez ont reçu le coup suprême de la main destructive de la mort et gisent tout de leur long, étendus dans la fosse creuse. *

Aumerle. — Est-ce que Bushy, Green et le comte de Wiltshire sont morts ?

Scroop. — Oui, tous trois ont été décapités à Bristol.

Aumerle. — Où est le duc,~mon père, avec ses forces ?

Le roi Richard. — Qu'il soit où il voudra, peu importe. Que personne ne parle de consolation : parlons de tombeaux, de vers et d'épitaphes ; faisons de la poussière notre papier et avec la pluie de nos yeux écrivons chagrin sur le sein de la terre. Choisissons les exécuteurs de nos volontés et parlons de testaments; et cependant, non, pas de cela non plus, car que pouvons-nous léguer à la terre sinon les corps que nous y déposons ? Nos terres, nos vies et tout, appartiennent à Bolingbroke ; il n'y a que la mort que nous puissions appeler nôtre, et cette petite statuette de terre stérile qui sert de pâte et de vêtement à nos os. Au nom de Dieu, asseyons-nous à terre, et racontons de tristes histoires de morts royales; disons comment les uns ont été déposés, les autres tués dans la guerre, certains hantés par les fantômes de ceux qu'ils ont déposés, ceux-ci empoisonnés parleurs femmes, ceux-là tués dans leur sommeil, tous assassinés. La mort en effet tient sa cour dans le cercle de la couronne qui entoure les tempes mortelles d'un roi; là, trône la macabre raillant son pouvoir et faisant la grimace à sa pompe ; elle lui accorde un souffle, une courte scène pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer par ses regards; elle le remplit d'une vaine suffisance personnelle, comme si cette chair qui sert de rempart à notre vie était un imprenable airain; et après s'être bien amusée, elle vient à la fin avec une pelite épingle percer le mur de ce château, et adieu le roi. Couvrez-vous et ne moquez pas par un respect solennel l'être de chair et de sang que je suis ; mettez de côté le respect, la tradition, les formes, la politesse d'étiquette, car vous n'avez fait tout ce temps que vous méprendre sur moi : je vis de pain comme vous, comme vous je sens le besoin, j'éprouve le chagrin, j'ai besoin d'amis : lorsque je suis ainsi le sujet de ces nécessités , comment pouvez-vous me dire que je suis un roi?

LE ROI RICHARD II

L'évèque de Carlisle. — Monseigneur, les hommes sages ne s'arrêtent pas inertes à gémir sur leurs malheurs; mais ils préviennent immédiatement les accidents qui les feraient gémir. Craindre votre ennemi c'est donner par votre faiblesse — car la crainte paralyse la force — force à votre ennemi, et vos folies combattent ainsi contre vous-même. Craindre et être tué! que peut-il vous arriver de pire en cohibattant? combattre et mourir, c'est détruire la mort par la mort, tandis que craindre et mourir, c'est payer à la mort un servile hommage.

Aumerle. — Mon père a des forces ; informezvous de lui, et apprenez à vous faire un corps d'un seul membre. .

Le moi Richard. — Tu me grondes justement. Orgueilleux Bolingbroke, je viens échanger des coups avec toi dans cette journée qui doit être celle de notre jugement. Cet accès de crainte est dissipé; c'est une tâche aisée de conquérir notre propre bien. Dis-moi, Scroop, où se trouve mon oncle avec ses forces? parle avec douceur, ami, en dépit de l'aigreur de tes regards.

Scroop. — Les hommes jugent par la physionomie du ciel de l'état du temps et de la disposition de la journée ; de même pouvez-vous juger par mes regards sombres et douloureux, que ma langue doit vous faire un rapport plus douloureux encore. Je joue au bourreau, en retardant, de dédétail en détail, la pire nouvelle que j'aie à vous annoncer. Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke ; tous vos châteaux du Nord se sont rendus et tous vos gentilshommes du Sud ont pris les armes pour son parti.

Le roi Richard. — Tu en as dit assez. {A Auinerle.) Maudit sois-tu, cousin, toi qui m'as fait sortir du doux état de résignation où j'étais plongé pour me jeter dans le désespoir. Que dites-vcms maintenant? Quel espoir avons-nous maintenant? Par le ciel, je le haïrai éternellement celui qui me conseillera d'avoir encore espoir. Allons à Flint-Castle ; là, je me consumerai en languissant: un roi, esclave du malheur, obéira royalement au malheur. Licenciez les forces qui me restent et qu'elles aillent cultiver le champ qui offre quelque espérance de moisson, car pour moi, d'espérance il ne m'en reste aucune. Que personne ne parle pour modifier cette résolution; car le conseil ne serait que vain.

Aumerle. — Mon Suzerain, un mot.

Le roi Richard. — Il me fait un double tort ce-

lui qui me blesse par les flatteries de sa langue. Licenciez mes soldats, qu'ils s'éloignent de la nuit de Richard et aillent vers le jour radieux de Bolingbroke. (lis sortent.)

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