‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 57 sur 447 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Langley. — Le jardin du duc d'York.

Entrent LA. REINE et deux dames.

La reixe. — Quel passe-temps inventerons-

h — il

LE ROI RICHARD IL

nous ici, dans ce jardin, pour charser la pesante pensée du souci?

Première dame. — Madame, nous jouerons aux boules.

La reine. — Cela me fera penser que le monde est plein d'aspérités, et que ma fortune court hors de sa voie.

Première dame. — Madame, nous danserons.

La reine. — Mes jambes ne peuvent garder la mesure avec plaisir, lorsque mon pauvre cœur déborde de chagrin sans mesure. Donc, pas de danse, mon enfant; quelque autre passe-temps.

Première dame. — Madame , nous dirons des contes.

La reine. — Joyeux ou tristes?

Première dame. — De l'un ou l'autre genre, Madame.

La reine. — D'aucun des deux, mon enfant ; car s'ils sont joyeux, la joie me manquant entièrement, ils ne m'en rappelleront que plus vivement mon chagrin, et s'ils sont tristes, comme je suis déjà pleine de tristesse, ils ajouteront une douleur nouvelle à mon absence de joie : ce que j'ai, je n'ai pas besoin de le doubler, et ce qui me manque, il ne sert à rien de le regretter.

Première dame. — Madame, je chanterai.

La reine. — C'est bien si tu as un motif pour cela; mais tu me plairais davantage si tu pleurais.

Première dame. — Je pleurerais, Madame, si cela devait vous faire du bien.

La reine. — Et moi aussi je pleurerais si les pleurs pouvaient nie faire du bien, et je n'aurais jamais besoin de t'emprunter aucune larme. Mais arrête, voici venir les jardiniers : enfonçons-nous sous l'ombre de ces arbres. Je parie ma misère contre un paquet d'épingles qu'ils vont parler des affaires de l'Etat, car c'est ce que fait un chacun lorsqu'une révolution est sous vent : le malheur est l'avant-coureur du malheur. [La reine et les Dames se retirent h î 'écart.)

Entrent un jardinier et deux domestiques.

Le jardinier. — Allons, lie-moi ces abricots qui pendillent là-bas et qui, pareils à des enfants indisciplinés, font courber leur branche mère sous l'oppression de leur poids prodigue; donne un peu d'appui à ces rameaux qui se courbent. Va, toi, et comme un exécuteur, coupe les tètes de ces brindilles qui poussent trop vite et qui s'élèvent trop haut dans notre république; tout doit être

de niveau dans notre gouvernement. Pendant que vous serez occupés à ces soins, je vais aller arracher les mauvaises herbes qui sucent sans profit les sucs du sol et les enlèvent aux fleurs salubres.

Premier domestique. — Pourquoi chercherionsnous, dans l'enceinte d'une palissade, à mettre toutes choses en ordre, en forme, en dues proportions, et à montrer un modèle d'État bien ordonné, lorsque notre jardin aux murailles d'eau, notre terre entière est pleine d'herbes, que ses plus belles fleurs sont étouffées, que ses arbres à fruit ne sont pas émondés, que ses haies sont ruinées, que ses allées sont en désordre, et que toutes ses herbes salubres fourmillent de chenilles ?

Le jardinier. — Garde le silence : celui qui a souffert ce printemps désordonné est arrivé maintenant à la chute des feuilles : les herbes que protégeaient ses feuilles toutes larges étendues, et qui tout en le rongeant avaient l'air de le soutenir, sont arrachées, racines et tout, par Bolingbroke; jeveuxdirele comte de Wiltshire, Bushy etGreen.

Premier domestique. — Quoi 1 sont-ils morts?

Le jardinier. — Ils sont morts et Bolingbroke s'est emparé du roi prodigue. Oh ! quelle pitié cela est qu'il n'ait pas orné et décoré son royaume comme nous faisons de ce jardin ! Nous, en saison voulue, nous saignons l'écorce, la peau de nos arbres fruitiers, de crainte qu'enorgueillis de sève et de sang, ils ne se perdent par trop de richesses : s'il eût agi ainsi avec les grands et les ambitieux, ils auraient pu vivre, eux pour porter des fruits d'obéissance et lui pour les goûter. Nous émondons les branches superflues afin que les rameaux fertiles puissent vivre; s'il eût agi ainsi, il aurait gardé cette couronne que lui a presque enlevée la prodigalité des heures frivoles.

Premier domestique. — Comment! vous croyez donc que le roi sera déposé?

Le jardinier. — Abaissé, il l'est déjà, et déposé, il le sera probablement; il est arrivé la nuit dernière des lettres qui disent des nouvelles sinistres à un ami du bon duc d'York.

La reine. — Oh ! je suis étouffée jusqu'à en mourir par le besoin de parler ! [Elle s'avance avec ses Daines.) Portrait du vieil Adam, préposé aux soins de ce jardin, comment ta langue grossière ose-t-elle exprimer ces nouvelles déplaisantes? Quelle Eve, quel serpent t'a suggéré de faire une seconde représentation de la chute de l'homme maudit? Pourquoi dis-tu que le roi Richard est déposé? Oses-tu, toi qui vaux à peine mieux que

Page 1