‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 59 sur 447 · SCENE UNIQUE · texte numérisé non relu

SCENE UNIQUE

Londres. — Westminster-Hall.

Entrent BOLINGBROKE, AUMERLE, SURREY, NORTHUMBERLAND, PERCY, FITZWATER, un autre lord, L'ÉVÉQUE DE CARLISLE, L'ABBÉ DE WESTMINSTER et des gens de leurs suites. Des officiers viennent derrière eux amenant BAGOT.

Bolingbroke. — Faites avancer Bagot. Maintenant, Bagot, décharge franchement ton aine; que sais-tu de la mort du noble Glocester? qui la complota avec le roi et qui se chargea de l'office sanglant de mettre fin à ses jours avant leur terme?

Bagot. — En ce cas, mettez en face de moi le Lord Aumerle.

Bolingbroke. — Avancez, mon cousin, et regardez cet homme.

Bagot. — Monseigneur Aumerle, je sais que votre langue audacieuse dédaigne de nier ce qu'elle a dit une fois. A cette époque maudite où

la mort de Glocester fut complotée,je vous ai entendu dire : <t Mon bras n'est-il pas assez long pour atteindre, de la tranquille cour d'Angleterre à Calais, la tête de mon oncle ?» A cette même époque, parmi beaucoup d'autres propos, je vous ai entendu dire que vous refuseriez l'offre de cent mille couronnes, si en retour Bolingbroke devait revenir en Angleterre, et vous ajoutiez en outre que ce pays serait bien heureux si votre cousin mourait.

Aumerle. — Princes et nobles Lords, quelle réponse ferai-je à cet homme vil ? dois-je déshonorer mes heureuses étoiles en me mettant sur le pied d'égalité avec lui pour le châtier ? Je dois le faire, ou bien il faut que mon honneur soit souillé par l'accusation de ses lèvres calomnieuses. Voici mon gage, le sceau de mort délivré de ma main qui te marque pour l'enfer. Je dis que tu mens, et je maintiendrai que ce que tu as dit est faux dans le sang de ton cœur, quoiqu'il soit bien trop vil pour teindre la lame de mon épée de chevalier.

Bolincbroke. — Bagot, arrête; tu ne relèveras pas ce gage.

Aumerle. — Un seul excepté, je voudrais que ce fût le plus grand de cette assemblée qui m'eût ainsi outragé.

Fitzwater. — Si ta valeur a besoin d'égalité, voici mon gage, Aumerle, en échange du tien. Par ce beau soleil qui nous montre la place où tu te trouves, je t'ai entendu dire, et tu le disais en t'en vantant, que tu étais l'auteur de la mort du noble Glocester. Tu mens vingt fois si tu nies ce propos, et je ferai rentier avec la pointe de ma rapière ta fausseté, là où elle fut engendrée, c'est-à-dire dans ton cœur.

Aumerle. — Tu n'oserais pas vivre pour voir ce jour-là, lâche.

Fitzwater. — Sur mon âme, je voudrais que ce fût à l'instant même.

Aumerle. — Tu es damné en enfer pour les paroles, Fitzwater.

Percy. — Aumerle, lu mens ; Son Honneur est aussi loyal dans cette provocation que tu es toi déloyal ; et en témoignage de ce que je dis , je jette ici mon gage, pour prouver sur toi la vérité de mes paroles jusqu'à extinction de souffle: relève-le, si tu l'oses.

Aumerle. — Et si je ne le relève pas, puissent mes mains se pourrir et ne plus jamais brandir un acier vengeur au-dessus du heaume brillant de mon ennemi !

Un lord. — Parjure Aumerle, je jette mon gage à terre pour le même nîotif, et je te lance d'un seul coup autant de démentis qu'on en peut crier dans ton oreille de traître entre un soleil et un autre : voici le gage de mon honneur ; serst'en pour une épreuve, si tu l'oses.

Aumerle. — Qui me provoque encore ? Par le ciel, je répondrai à tous : j'ai mille courages dans un seul cœur pour répondre à vingt mille comme vous.

Surrey. — Milord Fitzwater, je me rappelle parfaitement le jour où vous causiez, vous et Aumerle.

Fitzwater. — C'est très-vrai ; vous étiez présent alors et vous pouvez témoigner avec moi que ce que je dis est vrai.

Surrey. — C'est aussi faux, par le ciel, que le ciel lui-même est véridique.

Fitzwater. — Tu mens, Surrey.

Surrey. — Malhonnête bambin ! ce démenti donnera à mon épce un Ici amour de la vérité qu'elle

poursuivra réparation et vengeance jusqu'à ce que toi, le donneur de démentis et ton démenti, soyez couchés en terre aussi paisiblement que le crâne de ton père. Comme preuve de ce que je dis, voici le gage de mon honneur; sers-t'en pour une épreuve, si tu l'oses.

Fitzwater. — Comme tu éperonnes sottement un cheval lancé à toute bride ! Si je suis capable d'oser boire, manger, respirer et vivre, je suis capable de rencontrer Surrey dans un lieu écarté et de cracher sur lui, pendant que je lui dirai qu'il ment, qu'il ment, .et qu'il ment : voici le gage de ma bonne foi qui t'oblige à subir ma vigoureuse correction. Aussi vrai que j'espère prospérer dans ce monde où je fais mon entrée, Aumerle est coupable de ce dont je l'accuse véridiquement : en outre, j'ai entendu le proscrit Norfolk dire que toi, Aumerle, tu avais envoyé deux de tes hommes à Calais pour assassiner le noble Hue.

Aumerle. — Que quelque honnête chrétien me confie un gage : je jette celui-ci comme témoignage que Norfolk ment, s'il peut être rappelé de l'exil pour défendre son honneur.

Bolingbroke. — Ces querelles resteront suspendues jusqu'à ce que Norfolk soit rappelé : il sera rappelé, et quoique mon ennemi, il sera rétabli dans toutes ses terres et seigneuries : lorsqu'il sera revenu, nous obligerons Aumerle à soutenir l'épreuve.

L'évèque de Carlisle. — On ne verra jamais ce jour d'honneur. Longtemps le proscrit Norfolk a combattu pour Jésus-Christ dans les glorieuses batailles chrétiennes et déployé l'étendard de la croix chrétienne, contre les noirs païens, Turcs et Sarrazins : fatigué des œuvres de la guerre, il s'était retiré en Italie, et là, à Venise, i! a rendu son corps à la terre de ce charmant pays et son âme pure à son capitaine Christ sous les couleurs duquel il avait si longtemps combattu.

Bolincbuoke. — Quoi, évêquc, iNui'lulk est-il mort?

L'évèque de Carlisle. — Aussi sûrement que je vis, Monseigneur.

Bolingbroke. — Que la douce paix conduise sa douce âme dans le sein du bon vieux Abraham ! — Lords appelants, vos différends resteront suspendus jusqu'à ce que nous vous assignions vos jours d'épreuves.

Entre LE DUC D'YORK avec sa suite.

Le duc d'York. — Grand duc de Lancastre, je

viens à toi de la part de Richard au panache abattu ; il consent de sa pleine volonté à t' adopter pour héritier et il cède son sceptre puissant à la possession de ta main royale. Monte sur son trône dont il descend aujourd'hui, et vive longtemps Henri, quatrième du nom !

Bolingbroke. — Au nom de Dieu, je monterai les marches du trône royal.

L'évèque de Cablisle. — Vraiment, qu'à Dieu ne plaise! Il est possible que mes paroles les meilleures sonnent mal devant cette royale présence, cependant il m'appartient de dire la vérité. Plût à Dieu que quelqu'un dans cette noble assemblée fût assez noble pour être le juge loyal du noble Richard ! alors celui-là serait averti par une réelle noblesse de s'abstenir d'une si odieuse faute. Quel sujet a pouvoir de prononcer sentence sur son roi, et quels sont ceux qui siègent ici qui ne sont pas les sujets de Richard? Les voleurs ne sont pas jugés sans qu'on les entende, quelque évidence que présentent leurs crimes; et la figure de la majesté de Dieu, son capitaine, son lieutenant, son député élu, le roi oint, couronné, établi depuis des années sera jugé par la bouche d'un sujet et d'un inférieur sans que lui-même soit présent? O Dieu, défendez que dans un pays chrétien, des âmes civilisées commettent un acte si noir, si détestable, si infâme ! Te parle à des sujets et je parle comme un sujet éperonné par le ciel à prendre hardiment ainsi le parti de son roi. Milord de Hereloid ici présent que vous appelez roi est un traître indigne envers le roi du hautain Hereford. Si vous le couronnez, écoutez ma prophétie : le sang des Anglais engraissera la terre et les siècles futurs gémiront pour cet acte indigne ; la paix ira sommeiller chez les Turcs et les infidèles, et dans ce royaume, séjour de la paix, les guerres tumultueuses mettront aux prises alliés contre alliés et parents contre parents; le désordre, l'horreur, la terreur, la révolte habiteront ici et cette terre sera nommée le champ du Golgotha et des crânes des morts. Oh ! si vous élevez cette maison-ci contre cette maison-là, cet acte engendrera la plus malheureuse division qui tomba jamais sur cette terre frappée de malédiction ! Prévenez cela, résistez à cela, que cela ne soit pas, de crainte que vos enfants et les enfants de vus enfants ne crient contre vous malheur !

Northujiberland. — Vous avez bien raisonné, Messire; et pour vos peines, nous vous arrêtons ici pour crime de haute trahison. Milord de West-

minster, chargez-vous de le tenir en sûreté jusqu'au jour de son jugement. — Vous plairait-il, Milords, d'accéder à la demande des Communes?

Bolingbroke. — Amenez ici Richard, afin qu'il puisse abdiquer en vue de tout le monde; en procédant ainsi, nous ne donnerons pas lieu au soupçon.

Le duc d'York. — Je serai son introducteur. {Il sort.)

Bolingbroke. — Milords qui êtes ici sous notre arrêt, donnez vos garanties que vous vous présenterez au jour fixé. [A l'évèque de Carliste.) Nous sommes peu redevables à votre affection et nous comptions peu sur votre concours.

Rentre- YORK avec le ROI RICHARD et des officiers portant la couronne.

Le roi Richard. — Hélas! pourquoi suis-je appelé devant un roi avant d'avoir secoué les pensées royales par lesquelles je régnais? C'est à peine si je commence à savoir insinuer, flatter, m'incliner, fléchir mes membres. Donnez le temps au chagrin de me dresser à cette soumission. Cependant je me rappelle bien les traits de ces hommes : n'étaient-ils pas à moi? Ne m'ont-ils pas maintes fois crié, profond salut? Ainsi fit Judas pour le Christ : mais lui, sur douze hommes, il n'en trouva qu'un seul de faux; moi, sur douze mille, je n'en ai pas trouvé un seul de vrai. Dieu sauve le roi! Personne ne dira-t-il, Amen? Dois-je être à la fois le prêtre et le clerc? Eh bien, alors, Amen! Dieu sauve le roi, quoique je ne sois pas le roi, et cependant, Amen, si le ciel pense que ce soit moi. Pour quel service m'envoie-t-on chercher?

Le duc d'York. — Pour accomplir de ton plein gré ce que les fatigues de la majesté t'ont fait offrir : la résignation de ton pouvoir et de ta couronne à Henri Bolingbroke.

Le roi Richard. — Donnez-moi la couronne. Ici, cousin, prenez la couronne; de ce côté ma main, de cet autre côté la vôtre. Maintenant cette couronne d'or ressemble à un puits profond dans lequel deux seaux se remplissent alternativement; en haut, dansant toujours dans l'air celui qui est vide, et l'autre en bas, invisible et plein d'eau ; je suis le seau qui est en bas plein de larmes, je baigne dans mes douleurs, pendant que vous montez en haut.

Bolingbroke. — Je croyais que vous aviez résigné volontairement la couronne.

Le roi Richard. — Oui, ma couronne, mais

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