ACTE IV
mes douleurs sont toujours miennes ; vous pouvez me déposer de mon pouvoir et de mes dignités, mais non de mes douleurs ; j'en suis toujours roi.
Bolingeroke. — Vous me donnez avec votre couronne une partie de vos soucis.
Le roi Richard. — Vos soucis en grandissant ne diminuent pas mes soucis à moi. Mon souci c'est la perte du souci opérée par mon vieux souci; votre souci, c'est le gain du souci gagné par un nouveau souci : les soucis que je donne, je les ai, quoique je les donne; ils suivent la couronne et, cependant, ils restent avec moi.
Bolikcbroke. — Etes-vous content de résigner la couronne?
Le roi Richard. ■ — Oui, non; non, oui; car je ne dois plus rien être; et cependant, non, non; car c'est à toi que je la résigne. Regarde maintenant comme je me détruis moi-même : je retire de ma tête ce poids pesant, de ma main ce sceptre incommode, de mon cœur cet orgueil royal; je lave l'huile qui m'a consacré avec mes propres larmes, je donne ma couronne avec mes propres mains, je nie mon pouvoir sacré avec ma propre langue, je souffle avec ma propre haleine sur tous les serments d'obéissance; j'abandonne mes châteaux, mes rentes, mes revenus; je nie mes actes, mes décrets, mes statuts. Dieu pardonne toutes les violations de serments qu'on fait envers moi ! Dieu garde entiers tous les serments qu'on te prête! Que moi qui n'ai plus rien, il ne m'afflige en rien, et que toi qui as tout acquis, il te donne joie en tout! Dieu protège le roi Henri et lui envoie de nombreuses années pleines de beaux jours ! voilà ce que dit Richard tombé de sa royauté. Que reste-t-il encore?
Northumberland, lui présentant un papier. — Rien, si ce n'est de lire ces accusations et ces graves attentats commis par votre personne et par vos compagnons contre l'Etat et l'intérêt du royaume, afin que les consciences puissent juger, par la confession que vous ferez , que vous êtes justement déposé.
Le roi Richard. — Me faut-il faire cela? Me faut-il effiler la trame de mes folies passées? Noble Northumberland, si tes fautes étaient écrites, cela ne te couvrirait-il pas de confusion de les lire dans une si belle assemblée? Si tu étais obligé à telle chose, tu trouverais dans ce registre de tes fautes un article détestable, celui qui contieiit la déposition d'un roi et la lacération d'un serment forte-
ment engagé, article marqué d'une tache et condamné dans le livre du ciel : oui, et vous qui êtes là et qui me regardez me débattre avec ma misère, quoiqu'il y en ait quelques-uns qui, comme Pilate, se lavent les mains et me montrent un semblant de pitié, oui vous, Pilâtes, vous m'avez livré ici à ma croix de douleur, et l'eau ne peut laver votre péché.
Northumberland. — Monseigneur, dépêchez, lisez ces articles.
Le roi Richard. — Mes yeux sont pleins de larmes, je ne puis voir : cependant l'eau salée ne les aveugle pas tellement que je ne puisse voir ici une bande de traîtres. Oui, et si je tourne les regards sur moi-même, je découvre que je ne suis pas moins traître que les autres ; car j'ai donné ici le consentement de mon âme pour dépouiller de sa pompe le corps d'un roi; car j'ai rendu la gloire basse, j'ai fait de la souveraineté une serve, de l'orgueilleuse majesté une sujette, et du pouvoir un paysan.
Northumeerlakd. — Monseigneur
Le roi Richard. — Je ne suis pas ton Seigneur, homme insolent et hautain, ni le Seigneur de personne; je n'ai pas de nom, de titre; non, il n'est pas jusqu'à ce nom qui me fut donné au baptême qui ne soit usurpé. Hélas! quel malheur! faut-il que j'aie traversé tant d'hivers pour ne pas savoir maintenant de quel nom me nommer? Oh ! que ne suis-je un dérisoire roi de neige, pour me fondre en gouttes d'eau, exposé comme je le suis au soleil de Bolingbroke ! Bon roi, grand roi, qui n'es cependant pas grandement bon, si ma parole a encore quelque valeur en Angleterre, commande qu'un miroir soit apporté immédiatement pour qu'il me montre quelle face j'ai, maintenant que mon visage est dépouillé de sa majesté.
Bolixcbroke. — Que quelqu'un d'entre \ous aille chercher un miroir. [Sort un assistant.)
Northumberland. — Lisez ce papier en attendant qu'on apporte le miroir.
Le roi Richard. — Démon! tu me tourmentes avant que je n'aille en enfer.
Bolingeroke. — Ne le pressez pas davantage, Milord Northumberland.
Northumberland. — En ce cas, les Communes n'auront pas satisfaction.
Le roi Richard. — Elles seront satisfaites; j'en lirai assez quand je contemplerai le livre même où mes péchés sont écrits, et ce livre, c'est moi-même. (Entre ^assistant avec un miroir.) Donnez-moi ce