LI-: ROI RICHARD II
miroir, je vais vous lire ce livre. Comment, mes rides ne sont pas plus profondes? Comment, la douleur a frappé des coups si nombreux sur mon visage et ne m'a pas fait des blessures plus profondes? O miroir flalteur! tu me trompes, pareil aux compagnons de ma prospérité. Ce visage estil le visage de celui qui chaque jour entretenait dix mille hommes sous son toit domestique? Ce visage est-il celui qui, pareil au soleil, forçait à cligner des yeux ceux qui le regardaient? Est-ce là la face qui vit tant de folies en face, et qui à la fin a été effacée par Bolingbroke? Une gloire fragile brille sur ce visage, et aussi fragile que cette gloire est ce visage; (il brise le vsrre contre terre) car il est là, brisé en mille morceaux. Roi silencieux, remarque la morale de ce jeu; vois comme ma douleur a eu vite détruit mon visage.
Bolingbroke. — L'ombre de votre douleur a détruit l'ombre de votre visage.
Le roi Richard. — Répète cela. L'ombre de ma douleur ? Ah ! voyons : c'est vrai, mon chagrin est tout intérieur, et ces formes extérieures de la douleur sont simplement des ombres du chagrin invisible, dont se gonfle en silence l'âme torturée. C'est là qu'est la substance de mon chagrin, et je te remercie, ô roi, pour ta grande générosité qui ne s'est pas contentée de me donner une cause de gémir, mais qui a voulu encore m'enseigner la manière de déplorer cette cause. Je vais vous demander une faveur, puis je partirai et je ne vous importunerai plus. L'obtiendrai-je ?
Bolingbroke. — Nommez-la, beau cousin.
Le roi Richard. — Beau cousin! je suis plus grand qu'un roi, car lorsque j'étais roi, mes flatteurs n'étaient que des sujets; maintenant que je suis un sujet, j'ai un roi ici pour flatteur. Puisque je suis si grand, je n'ai plus besoin de mendier.
Boi.iNciiROKE. — Demandez, cependant.
Le roi Richard. — Et obtiendrai- je?
Bolingbroke. — Vous obtiendrez.
Le roi Richard. — Alors accordez-moi la permission de m'en aller.
Bolingbroke. — Où?
Le roi Richard. — Où vous voudrez, pourvu que je sois en dehors de vos yeux.
Bolingbroke. — Allez, que quelqu'un de vous le conduise à la Tour.
Le roi Richard. — Oh, voilà qui est bon! me conduire! Vous êtes tous en effet gens de conduite, vous qui si lestement avez su vous élever sur la chute d'un roi légitime.
{Sortent le roi Richard, quelques Seigneurs et une
garde.)
Bolingbroke. — Nous fixons solennellement à mercredi prochain notre couronnement : préparezvous, Milords. (Tous sortent, sauf tévêque de Carliste, Vabbé de JVeslminsler et Aumerlc.)
L'abbé de Westminster. — Nous avons contemplé ici un malheureux spectacle.
L'évêque de Carlisle. — Le malheur est à venir; les enfants encore à naître sentiront ce jourci les blesser comme des épines.
Almerle. — Saints ecclésiastiques, n'y a-t-il pas un moyen de débarrasser le royaume de cette tache pernicieuse ?
L'abbé de Westminster. — Monseigneur, avant que je vous ouvre librement ma pensée, nonseulement vous recevrez le sacrement comme garantie que vous garderez mon secret, mais vous promettrez d'accomplir tout le plan que je vous exposerai. Je vois vos fronts pleins de mécontentement, vos coeurs pleins de chagrins et vos yeux pleins de larmes. Venez souper avec moi; je vous exposerai un plan qui nous montrera à tous un heureux avenir. (Ils sortent.)