‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 70 sur 447 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Pomfret. — Le donjon du château.

Entre ~L& ROI RICHARD.

Le roi R.ICHAKD. — Je me suis ingénié à chercher comment je pourrais comparer cette prison

avec le monde; mais comme le inonde est peuplé et qu'il n'y a ici d'autres créatures cjue moi, je n'ai pu y réussir; cependant, je vais tâcher de trouver. Je comparerai ma cervelle à la femelle de mon esprit et mon esprit au mâle de ma cervelle; à eux deux, ils procréent une génération de pensées qui, à leur tour, en engendrent d'autres, et ces pensées peuplent ce petit monde qui est moi ; ces pensées ressemblent vraiment aux gens qui peuplent le monde, car aucune n'est contente. Les meilleures, les pensées des choses divines, sont entremêlées de scrupules et mettent aux prises les mots avec les mots, comme celles-ci, par exemple : « Laissez venir à moi les petits ; » et encore : « Il est plus difficile d'entrer qu'à un chameau de passer par le trou d'une aiguille » Les pensées qui ont l'ambition pour objet complotent d'impossibles miracles; comment, par exemple, ces vaines et

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LE ROI RICHARD II

faibles ongles pourraient s'y prendre pour s'ouvrir un passage à travers la cuirasse de pierre de ce dur monde, c'est-à-dire les vieilles murailles de ma prison; et comme elles ne peuvent pas y aboulir, elles meurent dans leur propre orgueil. Les pensées qui recommandent la résignation, nous consolent en nous disant que nous ne sommes pas le premier des captifs de la fortune et que nous ne serons pas le dernier, comme ces sots mendiants qui, mis au carcan, donnent à leur honte ce refuge, que d'autres y ont été et y seront mis, et qui dans cette pensée trouvent une manière de consolation à placer leur propre infortune sur le dos de ceux qui ont enduré le même traitement. C'est ainsi qu'en une seule personne, je joue le rôle de plusieurs acteurs, dont aucun n'est content. Quelquefois je suis roi ; alors la trahison me fait souhaiter d'être un mendiant, et c'est ce que je suis. Puis l'écrasante pénurie me persuade que j'étais plus heureux lorsque j'étais roi, et alors je redeviens roi : mais peu à peu j'arrive à réfléchir que je suis détrôné par Bolingbroke, etimmédiatementje ne suis plus rien. Mais quelque personnage que je sois, ni pour moi, ni pour aucune autre créature humaine, il ne saurait y avoir de satisfaction en rien, avant de rencontrer la satisfaction de n'être rien. [Musique.) Est-ce de la musique que j'entends? Ahl ah! gardez vos temps; combien est désagréable la douce musique, lorsque les temps ne sont pas gardés et qu'on n'observe pas la mesure ! Il en est de même dans la musique de la vie humaine. Ici, j'ai l'oreille assez délicate pour surprendre le temps interrompu sur une corde mal accordée, mais je n'ai pas eu d'oreille pour observer que mon temps était interrompu dans l'harmonie qui devait régner entre mon pouvoir et le temps. J'ai abusé du temps, et maintenant le temps abuse de moi ; car maintenant le temps m'a pris pour l'horloge qui marque ses divisions: mes pensées sont les minutes et mes soupirs sont le tic-tac qui marque l'heure sur mes yeux, cadran visible, où mon doigt, pareil à l'aiguille d'un cadran, se dirige toujours pour essuyer mes larmes. Maintenant, Monsieur, les sons qui indiquent l'heure qu'il est, sont les gémissements de douleur qui frappent sur mon cœur, qui est la cloche; c'est ainsi que les soupirs, les larmes et les gémissements marquent les minutes, les secondes, les heures; mais mon temps court en poste auprès de la joie orgueilleuse de Bolingbroke, tandis que je suis ici faisant l'office insensé du Jacquemart

de son horloge. Ce'te musique me rend fou; qu'elle ne joue plus; car bien que la musique ait souvent rétabli des fous dans leur bon sens, il me semble, par ce que je sens, qu'elle pourrait rendre fous les hommes sages. Cependant, béni soit le cœur de celui qui me la donne ! car c'est un signe d'affection, et l'affection pour Richard est un joyau d'un prix singulier dans ce monde qui tout entier le hait.

Entre un valet d'écurie.

Le valet. — Salut, prince royal!

Le roi Richard. — Merci, noble pair ! le meilleur marché de nous deux est de dix groats trop cher. Qui es-tu? et comment viens-tu ici, où personne ne vient jamais, excepté le morose chien de garde qui m'apporte ma nourriture pour permettre à mon infortune de vivre?

Le valet. — J'étais un pauvre valet de tes écuries, roi, lorsque tu régnais; et faisant route pour York, après beaucoup de difficultés, j'ai enfin obtenu la permission de pouvoir contempler le visage de celui qui fut mon royal maître. Oh! comme mon cœur saignait lorsque je contemplais, le jour du couronnement, Bolingbroke monté sur le rouan Barbary! ce cheval que tu as si souvent monté toi-même, ce cheval que j'ai si soigneusement élevé !

Le roi Richard. — Il montait Barbary? Dis-moi, gentil ami, quel air avait sous lui ce cheval?

Le valet. — Un air si fier, cpi'on eût dit que la terre ne pouvait pas le porter.

Le roi Richard. — Tellement fier il était d'avoir Bolingbroke sur son dos! Cette rosse avait mangé du pain de ma main royale; c'est cette main qui par ses caresses lui a donné cette fierté Ne pouvait-il faire de faux pas? ne pouvait-il s'abattre (puisque l'orgueil doit tomber), et briser le cou de l'homme orgueilleux qui usurpait son dos? Pardon, mon cheval! pourquoi te faire des reproches, puisque créé pour être dominé par l'homme, tu es né pour porter? Je n'avais pas été créé cheval et, cependant, je porte un fardeau comme un âne surmené et épuisé par le manège de Bolingbroke.

Enlrc un gardien avec un plat.

Le gardien, au ralet. — Camarade, quitte la place; on ne peut rester plus longtemps ici.

Le noi Richard. — Si tu m'aimes, pars, il en est temps.

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